L’attaque contre le Venezuela de début janvier et l’enlèvement de Nicolás Maduro et de Cilia Flores s’inscrivent dans la nouvelle stratégie impériale des États-Unis. Dans le contexte d’une réorganisation du monde et des rapports de forces inter-impérialistes, cette stratégie agressive passe notamment par un renforcement de la pression économique et de l’interventionnisme militaire direct envers l’Amérique latine. Franck Gaudichaud revient sur ces événements dans une interview réalisée par Antoine Larrache pour le magazine Inprecor.
Entretien avec Franck Gaudichaud
Que s’est-il passé lors de l’enlèvement de Maduro et de sa compagne ?
Franck Gaudichaud : Pas mal d’éléments et de détails nous sont encore inconnus, même plus d’un mois après, mais nous sommes évidemment face à une agression impérialiste de grande envergure et, littéralement, à un coup d’État, qui se sont déroulés dans la nuit du 2 au 3 janvier.
Le Venezuela a été bombardé avec un déploiement militaire inédit (avec plus de 150 avions et hélicoptères en parallèle). C’est la première fois qu’un pays d’Amérique du Sud est bombardé de la sorte (on a toutes et tous en mémoire les dernières interventions dans l’espace Caraïbe et en Amérique centrale, contre le général Noriega au Panama, en 1989 ou encore l’invasion de la Grenade en 1983, précédée de l’arrestation puis l’exécution du Premier ministre Maurice Bishop).
Le présence militaire US était massive dans l’espace Caraïbes depuis plusieurs mois, se traduisant y compris par la présence du plus grand porte-avion au monde, le Gerald Ford et de toute une armada, tout cela au prétexte de la lutte contre le narcotrafic et signifiant plusieurs exécutions extrajudiciaires et le bombardement d’embarcations. La possibilité d’une intervention s’est finalement confirmée. Il y a eu débarquement au sol de forces spéciales le temps de l’intervention et destruction de plusieurs points névralgiques et de défense du Venezuela.
L’absence quasi totale de défense organisée et centralisée, notamment antiaérienne, des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) a permis de capturer en un temps record et de séquestrer le président en exercice Nicolás Maduro et sa compagne, la députée Cilia Flores, qui ont donc été « extrait·es » et déporté·es aux États-Unis. Ils ont été présentés à un juge à New York avec des charges fantaisistes, dont celles d’être à la tête d’un « Narco-État ».
Cette opération militaire, qui viole la souveraineté du Venezuela et – bien sûr– toutes les lois internationales (qui sont le dernier des soucis de Trump), inaugure une tentative brutale de recolonisation du pays et, peut-être même, la mise en place d’un protectorat sur le moyen terme, si on l’en croit les premières annonces de la Maison Blanche.
Dans le cadre de la longue crise du capitalisme, du déclin de l’hégémonie mondiale des États-Unis et de la réorganisation violente du système inter-impérialiste, Trump a pour objectif de discipliner tout « l’hémisphère » sous sa coupe, grâce à l’utilisation ou la menace tous azimuts du plus grand arsenal militaro-industriel que l’humanité n’ait jamais construit. Il s’agit, également et plus directement, de reprendre le contrôle du Venezuela bolivarien et de préparer le saccage colonial de l’immense réserve de pétrole lourd du pays.
Selon tes informations, quelle est l’attitude de l’appareil d’État et des couches dirigeantes au Venezuela suite à cette opération ?
Franck Gaudichaud : C’est encore en voie de réorganisation. Ce qu’on constate clairement – et que confirment nos contacts sur place –, c’est que suite à la séquestration du président et de sa compagne, il y a bien continuité de l’appareil d’État maduriste, qui est incarné aujourd’hui par la figure de la présidente intérimaire Delcy Rodríguez. Aussi bien les directions militaires que civiles, les hautes strates de la bureaucratie, les dirigeants du PSUV (Partido Socialista Unido de Venezuela) et les différentes factions de la bourgeoisie affairiste bolivarienne semblent faire bloc… pour l’instant. Bien sûr, ce qui est déterminant ici est et sera l’attitude de l’armée, pilier du mouvement national civico-militaire bolivarien et aussi du contrôle politique de Maduro, particulièrement depuis les crises de 2014 et de 2017-2019.
On voit pour l’instant aux côtés de Delcy Rodríguez les principaux dirigeants de ce qu’était le madurisme au pouvoir depuis le décès de Hugo Chávez, en 2013. À commencer par Diosdado Cabello, qui est l’homme fort du régime, puisqu’il tient la police, a des liens très forts avec l’armée et aussi jusque-là avec la Chine ; le ministre de la Défense et chef d’État-major, l’indéboulonnable Vladimir Padrino López qui affiche son soutien (il n’a pas été limogé malgré la déroute de janvier) ; et le frère de la présidente, Jorge Rodríguez, l’un des hommes clés du chavisme, puis du madurisme, aujourd’hui président de l’Assemblée nationale. Au sein des gauches critiques mais aussi chavistes (jusque chez des ministres en poste), chez de nombreux analystes, il y a débat sur jusqu’à quel point un secteur ou tout du moins certains membres du régime auraient pu « lâcher » Maduro en amont ; savoir s’il y a eu des « trahisons » ou des défections dans l’entourage proche de Maduro, face à la pression maximale exercée par les États-Unis (et aux récompenses promises), et suite aux échecs répétés des négociations avec Trump déjà menées par le président désormais incarcéré aux États-Unis.
Tout une partie de la bureaucratie en place, et particulièrement les hauts dignitaires militaires, ont des intérêts économiques à sauver dans l’extraction pétrolière et minière, et leur impunité à négocier en cas de changement de régime… Mais avec quelle marge de manœuvre pourront-ils peser aujourd’hui (surtout en l’absence d’un vaste mouvement de résistance populaire et autonome national) ?
Le fait est qu’il n’y a pas eu de capacité de réaction immédiate, politico-militaire, face à une agression du Pentagone, si ce n’est attendue en tout cas possible, et malgré des forces armées supposément en alerte permanente. Plusieurs milliards de dollars ont été investis avec du matériel russe et chinois, notamment pour protéger Caracas et l’espace aérien, avec une défense anti-aérienne et des radars sophistiqués, au cours des dernières années. Tout semble avoir été neutralisé en amont, peut-être y compris à l’aide d’armes électro-magnétiques et sans aucun doute par un patient travail d’espionnage.
Il y a donc de nombreuses inconnues de ce point de vue, mais il n’y a eu aucun mouvement de défense nationale coordonné. Cela signifie-t-il certaines complicités actives ou passives internes à une échelle limitée, une perte de contrôle de la chaine de commandement, une passivité stratégique assumée de l’État-Major en l’attente d’une réorganisation du pouvoir ? Les débats vont bon train à Miraflores, et les rumeurs et fake news sont aussi alimentées avec frénésie par les services de Washington pour garder la main. Ceux et celles qui ont payé le prix fort de cette débâcle sont plus de 110 personnes (civiles et militaires), dont les membres de la garde personnelle de Maduro et particulièrement 32 agents cubain·es assassiné·es dans l’affrontement.
Quant à la position de Delcy Rodríguez, au plan interne, elle a tout d’abord confirmé le renforcement de l’État d’exception (on semble donc loin d’une perspective « d’ouverture »), puis elle vient de soutenir une large loi d’amnistie dite de « coexistence démocratique » couvrant la période 1999-2025, qui permettrait – si elle est approuvée par le parlement – la libération – sous conditions – de plusieurs centaines de prisonnier·es politiques.
Ce projet de loi confirme d’ailleurs officiellement l’existence de prisonnier·es d’opinion au Venezuela (détenus pour comisión de delitos políticos ou « critique de fonctionnaires ») ; rappelons que cette loi ne concerne pas les assassinats ou les violences aggravées, notamment commises par l’extrême-droite, ni même la corruption (ce qui est plutôt positif). Ce projet d’amnistie est aussi le produit de l’intense mobilisation de plusieurs collectifs de familles de détenu·es.
Plus globalement, les Rodriguez semblent néanmoins confirmer ce que Trump et Marco Rubio ont fièrement annoncé, dans leur conférence de presse, dès après l’agression : ils seraient disposés à la mise en place d’une nouvelle ère de « coopération » avec les États-Unis, notamment pour faciliter la « reconstruction » de l’industrie pétrolière sous tutelle impérialiste. Les marges de manœuvres sont certes limitées.
La présidente a néanmoins répété qu’il s’agit de sauver la souveraineté du pays, elle demande officiellement la libération immédiate de Maduro et Flores, et prend des accents anti-impérialistes dans ses discours à la TV. Le patron de la CIA, John Ratcliffe a pourtant été reçu à Caracas et même médaillé ! Et Trump a annoncé qu’il annulait toute nouvelle attaque car « les États-Unis et le Venezuela travaillent désormais bien ensemble »… L’accueil enthousiaste et souriant par la présidente intérimaire du ministre du pétrole des États-Unis en ce début février, pour planifier la nouvelle donne impériale, a fait réagir avec consternation de nombreux vénézuéliens et vénézuéliennes attachés à la souveraineté de leur pays.
Jusqu’à quel point pourra s’organiser un « madurisme sans Maduro », sous pression de l’impérialisme et en collaborant avec Trump ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu de mobilisations importantes des bases chavistes et populaires ?
Franck Gaudichaud : L’option que l’on pensait être celle de Trump était celle d’un regime change [changement de régime] en plaçant sur le « trône » l’opposition ultraconservatrice néolibérale et pro-États-Unis incarnée par Maria Corina Machado et le candidat présidentiel de 2024 Edmundo Gonzalez, battu suite à une fraude électorale. Mais Machado a été humiliée publiquement et mise de côté par Trump, pour l’instant en tout cas. Et ce n’est pas le cadeau de sa médaille de prix Nobel de la paix à l’autocrate des États-Unis qui y changera grand-chose !
Le pari de Trump est donc clairement de s’appuyer sur l’appareil d’État et le madurisme, en faisant le calcul qu’ils tiennent le pays, constatant qu’ils conservent le soutien essentiel de l’armée et aussi des bases sociales réelles (bien qu’amoindries) : le chavisme populaire dont il convient d’essayer de canaliser les possibles résistances. Ceci en exerçant en parallèle une menace et une contrainte politico-militaire et économique considérables. Les calculs de Washington sont que Corina Machado et Edmundo González ne seraient pas capables de réorganiser brutalement le pays, à court terme, sans un appui direct de l’impérialisme, y compris avec des troupes au sol.
Un scénario à l’irakienne est inenvisageable pour Trump et serait trop couteux, y compris au plan domestique, alors que sa base MAGA est très critique, que la situation aux États-Unis est sous tension, avec des luttes très importantes en cours (contre ICE notamment) et que les élections de mi-mandat arrivent bientôt (en novembre).
C’est quand même assez surprenant que l’appareil d’État et la « bolibourgeoisie » soient capables d’un tel bouleversement.
Franck Gaudichaud : Tout le monde est dans l’expectative, le gouvernement intérimaire vénézuélien en place, comme je l’ai dit, souffle le chaud et le froid, y compris par rapport à sa propre population. Mais la chute est violente, notamment pour celles et ceux qui pensaient possible une résistance nationale anti-impérialiste massive, alimentée par des années de « Révolution bolivarienne ». C’est la peur et l’incertitude qui dominent à ce stade et s’il y a eu bien eu des manifestations de soutien pour la libération de Maduro, avec quelques dizaines de milliers de personnes, elles sont restées relativement timides et bien peu spontanées.
Ce n’est pas si surprenant d’ailleurs. D’une part, face à l’immense asymétrie militaire et à la pression politique maximale exercée par l’impérialisme US, dans un contexte régional – de plus – adverse. Mais aussi parce qu’on assiste, depuis bien plus d’une décennie, à un délitement autoritaire, à un effondrement politique, à la destruction économique du pays de Chávez et de ce qu’avait pu incarner, dans les années 2000, le processus bolivarien et son impulsion national-populaire progressiste, « césariste redistributrice » et anti-impérialiste.
Le madurisme a approfondi les points les plus problématiques du chavisme et consolidé une caste bolibourgeoise au pouvoir, nouvelle oligarchie, qui a accumulé par la dépossession et par la corruption les devises issues de l’extraction pétrolière et minière, et certains actifs de l’État. Après avoir réprimé les manifestations (souvent violentes) et les secteurs de l’opposition conservatrice pro-impérialiste, fermé un temps le parlement élu, et concentré les pouvoirs autour de l’exécutif, Maduro a fait de même pour l’opposition de gauche, contre d’anciens alliés d’hier (le PCV [Parti communiste vénézuélien] notamment), emprisonné des syndicalistes ou des ex-dirigeant·es et ministres chavistes.
La situation interne aggravée et même décuplée par des années de blocus des États-Unis et des milliers de sanctions iniques, a provoqué l’exil de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur 28 millions d’habitant·es !). Même si dans les dernières années, on assiste à une lente et continue récupération macroéconomique, d’ailleurs incarnée par la gestion très pragmatique de Delcy Rodríguez, notamment chargée de l’extraction du pétrole.
Pourtant, comme le dénoncent plusieurs syndicats vénézuéliens, la politique économique et les droits du travail sous Maduro ressemblent davantage à une dystopie néolibérale, à une destruction de tous les droits fondamentaux et à une fuite en avant extractiviste aux conséquences écologiques catastrophiques, qu’à du « socialisme du XXIème siècle »… Un large front syndical avait même prévu de mener des grèves et mobilisations pour la mi-janvier, projet contrecarré par Trump et sa folie guerrière.
Dans cette situation, l’absence des conditions de possibilité d’une résistance anti-impérialiste large, pluri-partisane, avec une base populaire mobilisée derrière un gouvernement national légitime est criante. Et l’administration Trump en a parfaitement conscience. Nous ne sommes pas du tout en avril 2002 quand Hugo Chávez subissait un coup d’État, soutenu par la CIA et le patronat local, et fut « sauvé » par les « barrios », par une mobilisation populaire très forte, tandis que les militaires montraient leur disposition à rejeter ce coup d’État pro-impérial.
Y a-t-il néanmoins des pans de l’appareil civico-militaire encore ancrés dans cette perspective nationale-populaire et prêts à résister à la nouvelle tutelle coloniale ? Le chavisme populaire, les gauches critiques, les syndicats et les mouvements sociaux sont considérablement affaiblis, certains démoralisés et d’autres cooptés. Se maintient pourtant une mémoire du chavisme des origines et, çà et là, des expériences collectives communautaires communales toujours debout.
Il semble néanmoins qu’une partie non négligeable de la population, avec beaucoup de résignation, pense que cette nouvelle crise pourrait peut-être desserrer l’étrangement du pays et que l’arrivée des capitaux étatsuniens pourrait amener un rebond économique, voire un retour des millions d’exilé·es…
Va-t-on assister à la mise en place d’une sorte de cogestion forcée entre le capitalisme fossile yankee et la bolibourgeoisie ? Et au plan politique, à une collaboration « pro-impériale » de la part du gouvernement pour – essayer de – sauver ses intérêts et, pour d’autre part, continuer à diriger le pays dans ce contexte de quasi protectorat ? Il n’est pas pour l’instant question de transition, voire d’élections, à court terme. Mais elle est déjà envisagée par tous à moyen terme.
Une réaction nationaliste du pouvoir est-elle envisageable ? En tout cas, la nouvelle loi sur les hydrocarbures défendue par Rodriguez comme une avancée (sic) et qui vient d’être approuvée, approfondit fortement la libéralisation que Maduro avait débutée ces derniers mois. Elle remet en cause radicalement la souveraineté de l’Etat sur la ressource, ainsi que les orientations de la constitution bolivarienne de 1999 au profit des multinationales étatsuniennes. C’est un recul historique ! Les Etats-Unis vont décider de l’extraction. Ils ont annoncé qu’ils commenceraient par confisquer à leur profit 50 millions de barils et qu’une partie des futurs dividendes de l’exploitation pétrolière seraient placés au Qatar et restitués au compte-goutte pour faire fonctionner les services publics vénézuéliens, selon leur bon vouloir…
En tout cas, la nouvelle loi sur les hydrocarbures qui vient d’être approuvée approfondit fortement ce que Maduro avait débuté ces derniers mois et elle remet en cause radicalement la souveraineté de l’État sur la ressource ainsi que les orientations de la constitution bolivarienne de 1999, au profit des multinationales étatsuniennes. C’est un recul historique ! Quelles seront, dans ces conditions, les capacités de réorganisation autonome des classes populaires pour rejeter à la fois la tutelle de Trump et exiger la démocratisation réelle du pays, dans ce nouveau contexte d’oppression coloniale, après des années d’immense précarité matérielle et de dérives autoritaires ? C’est une question clef.
Trump expliquait qu’il voulait récupérer ce qui avait été soi-disant volé aux États-Unis en termes de ressources pétrolières.
Franck Gaudichaud : Le satrape étatsunien annonce sans périphrases le saccage auquel il veut se livrer et la reprise du contrôle du pays. Historiquement, depuis la découverte du pétrole et les premiers puits en 1914, et surtout au moment de l’âge d’or de l’extraction dans les années 60 sous la coupe des multinationales yankees, celles-ci ont pu bénéficier à plein de l’extraction pétrolière, avec des taux de profit gigantesques, démesurés, beaucoup plus par exemple qu’en Arabie saoudite ou au Moyen-Orient.
Ceci est dans l’esprit de l’oligarchie au pouvoir aux États-Unis, et il y a une volonté de revenir à ce type d’accumulation « sauvage » par dépossession. Quand Trump dit qu’ils ont été « écartés », on pourrait penser qu’il parle de la nationalisation de 1976 par la social-démocratie vénézuélienne (sous Carlos Andrés Pérez), mais en fait il se réfère plus directement à 2007 quand Chávez a réorganisé des entreprises mixtes au profit de PDVSA, et nationalisé une grande partie de l’extraction dans la frange pétrolifère de l’Orénoque, là où se situe la principale réserve actuellement, avec peut-être 300 milliards de barils ! C’est la première réserve prouvée à l’échelle planétaire, mais d’un bitume extra-lourd, très couteux à raffiner.
Ce que voudrait le milliardaire Trump, c’est que cette réserve repasse dans les mailles des filets d’Exxon, de Chevron et des grands groupes étatsuniens, et aussi pouvoir dicter le prix du brut mondial (le Venezuela est un acteur central de l’OPEP). Ce n’est pas si facile en réalité, dans un contexte où pour l’instant 80 % des exportations vont vers la Chine, et où l’état de délabrement très avancé des infrastructures pèse sur les capacités d’extraction (avec tout de même 800 000 barils/jour actuellement).
En tout cas, il y a des gros investissements à faire, certains parlent de 60 milliards de dollars, voire de 100 milliards de dollars sur plusieurs années à injecter pour le capital nord-américain. Rien n’est joué car il faudrait réussir à garantir pour ces capitalistes sur une longue durée que la maîtrise sociale et politique du pays sera stable et que la Chine sera effectivement écartée ou au moins marginalisée. C’est vraiment une perspective de recolonisation qui pourrait se mettre en place.
En même temps, si l’axe énergétique, pétrolier, saute aux yeux– dans son discours, Trump dit que « l’argent sort du sol au Venezuela » – il faut analyser l’aspect géostratégique qui, à mon sens, est essentiel et qui, d’ailleurs, est exprimé avec brutalité par Marco Rubio : discipliner toute la région, menacer l’Amérique du Sud. Avec en ligne de mire, le Brésil, qui a encore une capacité de relative autonomie géostratégique. Et en même temps, réaligner l’espace des Caraïbes et surtout faire tomber Cuba (l’obsession du clan de Miami de Marco Rubio) comme un « fruit mûr » plutôt que par une intervention.
Cuba qui perd son allié essentiel à Caracas et son approvisionnement en pétrole, alors que l’économie de l’ile est exsangue, dans une situation encore pire que durant la « période spéciale en temps de paix » du début des années 1990. L’ile est très clairement menacée aujourd’hui, cela serait une nouvelle défaite majeure pour la souveraineté latino-américaine. Et de menacer au passage la Colombie et le Mexique, qui sont tous les deux encore gouvernés par des gouvernements progressistes et avec une certaine capacité d’autonomie relative dans l’échiquier régional (les élections sont proches en Colombie et la pression sera forte).
Les documents de la « Nouvelle stratégie de sécurité nationale » (NSSS) de la Maison Blanche, publiés en décembre dernier, confirment une volonté de bouleverser les relations internationales et même de « fascisation » croissante de l’ordre mondial. Éric Toussaint vient d’y consacrer une étude détaillée[1]. On rentre à nouveau dans l’ère des États prédateurs, du gangstérisme impérialiste (qui certes n’a jamais disparu) où seule la force brute compte : l’Amérique latine est leur arrière-cour, tandis que Poutine peut plus ou moins faire ce qu’il veut à l’échelle européenne (la bourgeoisie européenne est méprisée pour sa faiblesse, sa pusillanimité et sa division), y compris en Ukraine, tandis que la Chine incarne le véritable l’ennemi « systémique » : un Empire du milieu à affaiblir dans la région latino-américaine et à contenir en Asie du Sud Est.
L’administration Trump est en train de redécouper le monde pour faire face au déclin de son Empire autrefois hégémonique. Cette nouvelle phase des relations internationales à l’ère du quatrième âge du capitalisme et des grands basculements climatiques et écologiques est plus dangereuse que jamais ; c’est celle de la remilitarisation des relations inter-étatiques et de conflits guerriers à des échelles continentales. Gilbert Achcar décrit une « nouvelle guerre froide »[2], bloc contre bloc, mais celle-ci est de plus en plus peuplée de conflits ouverts, « chauds » et de violence coloniale, à commencer par le génocide à Gaza.
Comment vois-tu le processus de cette recolonisation en Amérique latine, sachant que la Chine est actuellement le premier partenaire commercial de l’Amérique latine ?
Franck Gaudichaud : On voit les conséquences de ce que nous appelons, depuis quelques temps, la « polycrise » du système capitaliste et inter-impérialiste. Les grandes puissances n’ont pas réellement récupéré de la crise depuis 2008 et nous sommes plus largement dans une onde longue de « stagnation séculaire », avec une réorganisation en cours des chaînes de valeur, et marquée par l’hyperconcentration du capital au plan mondial[3]. Dans cette phase, la première puissance actuelle – les États-Unis d’Amérique – en déclin veut récupérer violemment de l’espace, des ressources, des marchés et de la capacité de projection géostratégique.
En ce sens, revenir aux écrits de Lénine, Rosa Luxembourg, d’Ernest Mandel ou de Samir Amin sur l’impérialisme est très intéressant, sans les lire comme une « vérité révélée » bien sûr ; même chose pour les riches débats sur les rapports centre-périphérie, la théorie du développement inégal et combiné ou encore celle de la dépendance dans les années 70[4]. Les auteurs·trices qui pensaient que l’ère de l’impérialisme était plus ou moins finie, ou encore qu’on allait voir émerger un « super-impérialisme » des multinationales, trans-étatique qui gouvernerait le monde, se sont lourdement trompés : ce qui se confirme est bien un système inter-impérialiste fortement hiérarchisé et concurrent, appuyé avant tout sur des États nationaux forts et sur des puissances militaires nationales. Les multinationales les accompagnent dans le processus, tout comme le capital financier.
Dans ce contexte, l’idée de la « sécurité hémisphérique » et de la doctrine de la sécurité nationale, qui est au cœur de la pensée stratégique étatsunienne pour l’Amérique latine, se réaffirme de manière ultraviolente. La doctrine Monroe, comme corolaire de la présidence Roosevelt et de la politique de la canonnière est revisitée par l’administration de Donald Trump avec fracas et violence en doctrine « Donroe ».
Selon cette vision du monde, le problème est désormais la concurrence de la Chine sur tous les plans, notamment celui de la technologie, des infrastructures (y compris celle des Big tech et les infrastructures monétaires) et de la puissance géopolitique (même si ce n’est pas encore le cas au niveau militaire). Le travail de Benjamin Bürbaumer est éclairant à ce propos : le développement capitaliste de la Chine depuis les années 90 met en péril directement la mondialisation sous hégémonie étatsunienne et celle du dollar, tel qu’elle s’est construite au cours de la seconde moitié du 20e siècle[5].
La Chine est en train de dépasser au plan commercial et économique les États-Unis dans la région latino-américaine : elle est le premier partenaire commercial du Brésil, du Pérou ou du Chili et de l’ensemble de l’Amérique du Sud. Cette dynamique semble presque inaltérable. Même le Mexique, qui est pourtant complètement intégré au réseau et aux chaînes de valeur états-uniennes (via un accord de libre-échange notamment), a pour deuxième partenaire commercial la Chine, avec des entreprises directement installées par l’Empire du milieu à la frontière avec les États-Unis.
Trump l’a dit et le répète : il n’était plus possible que la Chine contrôle les ports pacifiques et atlantiques aux entrées du canal de Panama, et il a réussi à modifier la situation à coup de pression politique et de millions de dollars : Panama est de nouveau un canal totalement sous bannière étoilée. Ses outils sont les multiples bases états-uniennes, le déploiement de la quatrième flotte[6], le contrôle très serré au plan militaire, informationnel et toujours économique, alors que la Chine n’a pas de véritables moyens militaires dans la région (à ce stade).
La relation avec la Colombie est à ce propos central, puisque jusque-là, ce pays était la clé de la géostratégie militaire pour la région sud-américaine, via le « plan Colombie » et au prétexte de la lutte contre les guérillas et les « narcos ». Ceci tandis que l’espace centre-américain et des Caraïbes est considéré comme plus aisément maîtrisable (bien que Cuba continue à y résister). Cela explique les conflits diplomatiques assez durs de Trump avec le président Petro, même si des négociations sont en cours.
Les résultats de cette bataille de titans sont incertains – même dans l’Argentine de Javier Milei, la Chine reste centrale dans les échanges commerciaux. Il y a donc des aspects géopolitiques et idéologiques : Trump veut renforcer les « siens », les extrême-droites régionales, les Milei, les Bolsonaro, les Kast…, et pratique l’interventionnisme électoral, comme il l’a fait lors des élections de mi-mandat en Argentine. Il y est aussi parvenu avec succès au Honduras tout récemment, et il va continuer à s’appuyer sur Kast, le pinochetiste nouvellement élu au Chili, sur le milliardaire conservateur Noboa en Équateur, sur la droite conservatrice libérale en Bolivie, et mettre la pression sur les gouvernements, même très modérés, comme celui de Lula au Brésil, pour dire : « si vous nous résistez, vous serez considérés comme des ennemis, et si vous êtes des ennemis, on vous applique des droits de douane complètement inédits de 40 ou 50 %, ou carrément nous vous menacerons militairement, comme on a su le faire au Venezuela ».
Ce déploiement de force, qui est aussi celui en cours contre le Groenland, montre que les États-Unis sont de moins en moins un « hégémon » capable de projeter de la force mais aussi du soft power, de l’adhésion et du consensus : ils représentent désormais la domination brute centrée sur les rapports de forces politico-militaires et les oukases commerciaux, avec en toile de fond la menace de destruction économique ou coloniale contre les « non-alignés », Europe et alliés de l’OTAN y compris si besoin.
Ça doit être très complexe de modifier les chaînes de valeurs et l’organisation internationale du travail, donc cela va nécessiter des gouvernements extrêmement répressifs. Même au Venezuela, ça risque d’être très vite contradictoire avec ce que Trump ou d’autres vont pouvoir présenter comme une supposée ouverture démocratique.
Franck Gaudichaud : Exactement. Il est intéressant de noter les déclarations récentes de figures représentant le capitalisme fossile étatsunien et les grandes majors de l’exploitation des hydrocarbures, qui faisaient part de leurs doutes et réticences sur l’investissement considérable que représenterait la « reconquête » du pétrole au Venezuela à leur profit, et le peu de garanties sur l’avenir qu’ils auraient sans une stabilisation politique toujours difficile (sinon par la mise en place d’un protectorat répressif et coûteux). Trump a dû les recevoir et leur réitérer son engagement à leurs côtés. En retour, les dirigeants chinois ont faire part de leur rejet de l’agression contre leur allié vénézuélien, mais ils devront reconnaître que c’est un coup dur qu’ils viennent de recevoir, alors que leur matériel militaire sur place s’est avéré inefficace.
L’envoyé spécial de Xi Jinping pour l’Amérique latine avait longuement rencontré Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid de Trump… Néanmoins, ils ont émis de nouveaux documents stratégiques renouvelant leur rejet de l’impérialisme US, leur disposition à la coopération « amicale » et au transfert de technologies avec les pays latino-américains, à rebours de l’attitude guerrière des États-Unis. La Chine a bien compris la menace et elle a un talon d’Achille : sa dépendance énergétique (le pays achète à l’étranger 70 % de ses besoins pétroliers). Les dirigeants chinois vont chercher à consolider leur influence en Amérique latine, au nom du respect mutuel, malgré le revers vénézuélien, sans entrer en confrontation directe avec Trump dans l’hémisphère.
Ils affichent un discours « gagnant-gagnant » ; pourtant la relation Chine/Amérique latine reste complètement asymétrique : ils veulent toujours plus de matières premières, de minéraux, de terres arables, d’agro-industrie. Ils annoncent vouloir atteindre leur objectif des 700 milliards de dollars d’investissement dans la région d’ici 2035. Le méga port de Chancay qui vient d’être inauguré est leur fleuron dans la région pour les « routes de la soie ». Néanmoins, le ralentissement économique affecte également la Chine.
Même si le Parti communiste chinois s’inscrit dans le discours sur le multilatéralisme, la construction des BRICS et du « Sud Global », nombreux sont les militant·es qui ont bien conscience que le capitalisme vorace du géant asiatique ne saurait incarner une perspective alternative réelle en termes d’émancipation, de développement et, même, en termes diplomatiques d’ailleurs. On l’a vu avec leur silence face aux massacres à Gaza, voire leur soutien à Netanyahou de manière directe ou indirecte. Ils défendent un autre ordre global, certes, mais qui ne sera pas forcément celui de libération des peuples du Sud[7].
La région latino-américaine se trouve au contact de deux plaques tectoniques en lutte : un impérialisme dominant, violent et en crise et une hégémonie impériale globale potentiellement en devenir à l’échelle du siècle. À ce stade, les États-Unis dépensent plus de 36 % de l’ensemble des dépenses militaires de la planète. C’est considérable. 250 000 militaires étatsunien·nes sont déployé·es autour du monde, alors qu’il y a quelques centaines de militaires Chinois et peut-être 30 à 35 000 Russes… Trump veut s’appuyer sur cette énorme puissance militaro-industrielle pour essayer de recomposer la place des États-Unis comme acteur global global player toujours intouchable.
Est-ce que tu as des éléments sur les résistances à cette offensive en Amérique latine ? Ainsi que l’attitude des gouvernements dits « progressistes » ?
Franck Gaudichaud : Concernant les gouvernements progressistes ou de centre-gauche, ils dénoncent l’agression contre le Venezuela, l’enlèvement du Président Maduro, la rupture de l’ordre international, la violation de souveraineté d’un pays voisin. Aussi bien Lula, Claudia Sheinbaum au Mexique, Boric au Chili et Gustavo Petro de manière plus claire encore en Colombie, ce qui ne veut pas dire d’ailleurs une adhésion au régime Maduro.
Lula est intervenu essentiellement au plan diplomatique et de manière assez timorée : il a réclamé une réunion urgente de l’ONU, comme espace légitime de règlement des conflits internationaux, essayé de mobiliser l’Organisation des États américains également, mais il montre en même temps une certaine impuissance, et a redit que selon lui, la libération de Maduro n’était pas la priorité (marquant à nouveau ses distances avec Caracas). Alors que dans les années 2000, les gouvernements nationaux-populaires avaient une capacité forte de coopération et de mise en commun, avec l’UNASUR, la CELAC et même l’ALBA[8] pour essayer de peser sur la scène internationale, on est plutôt face de nouveau à la fragmentation.
On ne parle plus des projets de Banque du Sud, voire d’une monnaie commune alternative . Aujourd’hui, l’idéal de la Patria grande (la grande Patrie latino-américaine de José Martí) est en recul, les nationalismes et les extrêmes droites ont le vent en poupe, l’effondrement de l’expérience bolivarienne pèse sur toute la région, Cuba est asphyxiée et en danger, le Mouvement au socialisme (MAS) bolivien s’entre-déchire, l’expérience Boric laisse la place à Kast, etc. Les gouvernements progressistes en place (Brésil, Colombie, Mexique, Uruguay) paraissent relativement isolés, même si Petro et davantage encore Claudia Sheimbaum ont su consolider une base sociale pluriclassiste et électorale solide.
Le facteur décisif dans un tel contexte sont et seront les résistances « par en bas », les luttes de classes et populaires, féministes, paysannes, autochtones, indépendamment de la position des gouvernements, pour l’auto-détermination et la souveraineté nationale. Une manière d’avoir plus de poids sur la scène régionale et face à Trump, y compris pour les gauches au pouvoir, serait de s’appuyer sur une population mobilisée, revendiquant l’horizon historique anti-impérialiste qui est encore très présent dans les imaginaires et valeurs collectives d’une partie des latino-américain·es.
Pourtant, au Brésil ou chez Boric au Chili, la politique progressiste a plutôt été de désactiver les luttes et les acteurs mobilisés. Sans parler d’ailleurs du Venezuela. Le gouvernement Maduro a coopté et/ou réprimé les résistances, et ce qu’il n’a pas fait directement, l’effondrement économique et les sanctions s’en sont chargés. Il reste des « communes » et certaines expériences d’auto-organisation courageuses, à soutenir, mais fragiles.
Ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas en ce moment même des mobilisations et des résistances multiples. Le continent de Sandino et des zapatistes reste parsemé de luttes. Au Brésil c’est très clair, on l’a vu dans la dernière période et le Mouvement des sans terre (MST) reste puissant, malgré ces débats internes quant à la relation avec le lulisme. En Équateur aussi face à Noboa, avec les grandes mobilisations de la CONAIE, la Confédération des nations indigènes d’Équateur, des syndicats urbains, des collectifs écologiques, qui ont réussi à infliger une défaite politique cuisante au gouvernement lors du référendum de novembre 2025, rejetant le projet de nouvelle base militaire yankee et la réforme autoritaire de la Constitution. Donc dans plusieurs pays, ça bouge.
On pourrait parler de la puissance des mouvements féministes, autochtones et décoloniaux : c’est par exemple un espoir au Chili pour affronter Kast et ses mesures de régression sociale, raciste et patriarcale. Mais il n’y a pas actuellement de mobilisations à une échelle continentale, comme il y a pu en avoir par le passé, par exemple pour affronter le projet de l’ALCA[9], défait en 2005. Un point d’appui qui pourrait être vraiment fondamental ce sont les mobilisations de plus en plus massives en cours dans le cœur des États-Unis, le mouvement « No King », les luttes contre les violences policières et la police fasciste de l’immigration (ICE), la victoire de Mamdani à New York, la recomposition de la gauche contre l’establishment Démocrate…
Sinon, il faut bien reconnaître qu’il a un flux montant néo-conservateur, voire réactionnaire, sur de nombreux plans dans la plupart des pays, qui pèse lourdement. La violence aussi envahit le quotidien et les médias, celle des cartels et du narcotrafic, celle de l’État ou des paramilitaires ou celle liée aux migrations forcées. C’est le cas au Chili, que je connais de près. Il est impératif pour nous de bien comprendre ce qui a conduit ce pays d’un grand soulèvement populaire en 2019 (lourdement réprimé) à la victoire massive du néo-pinochetisme de José Antonio Kast en 2025 : c’est fondamental, selon moi, car c’est une défaite majeure pour toutes les gauches sociales et politiques dans un pays emblématique du néolibéralisme mondial[10].
Nous traversons un moment où les néofascismes et les extrêmes droites conservatrices peuvent apparaître comme une « alternative » aux yeux d’une partie significative des classes populaires. Où les gauches sont décrédibilisées ou ont perdu le contact avec les couches populaires au profit des Églises évangéliques conservatrices. Où les gauches anticapitalistes restent faibles, sectaires ou peu crédibles.
Bien sûr, de notre point de vue, les extrêmes-droites sont une « alternative » ultra-régressive au service du capital, de la destruction de l’environnement, du patriarcat, de la domination brutale des oligarchies, du technoféodalisme, etc. Et aussi au service de l’impérialisme US dans les Amériques. Ainsi, Kast s’est félicité bruyamment de la séquestration de Maduro et de Cilia Flores. C’est la même chose du côté de Noboa qui a publié des tweets affirmant que l’attaque était une excellente nouvelle pour l’Amérique latine. L’extrême droite brésilienne pense la même chose. Ce sont des « laquais » de Trump.
Alors que les élections vont avoir lieu au Brésil, en Colombie et au Pérou dans quelques mois. En Colombie, il y a un risque réel de voir un retour de la droite. Qu’en sera-t-il au Brésil, avec une gauche institutionnelle toujours dépendante de la figure d’un Lula vieillissant (80 ans) ?
Quelles pistes donnerais-tu comme programme transitoire anti-impérialiste mondial ?
Franck Gaudichaud : C’est très (trop) ambitieux !, car je ne saurai répondre seul à une telle question, qui, de plus, devrait être déclinée selon des conditions locales, nationales, puis globales sur la base des élaborations collectives des populations concernées. Ce qu’on peut dire aisément, c’est que ce n’est certainement pas dans ce contexte de militarisation, d’offensives impériales, de guerres, de génocide de Gaza, d’invasion du Venezuela, de soumissions généralisées des peuples à des gouvernements autoritaires, de répression de masse comme en Iran, de fascisation qu’on va trouver l’issue… Donc comme le disait l’ami Daniel Bensaïd, il faut déjà commencer par dire « non ! » et résister à l’air du temps, surtout quand le fond de l’air est brun[11].
Dans le contexte actuel latino-américain, ce que les gauches militantes et radicales cherchent à construire, c’est déjà une résistance anti-impérialiste la plus large et la plus unitaire possible à une échelle continentale, en soutien au Venezuela et pour se défendre dès maintenant face à de nouvelles interventions sur le continent. À ce stade, comme nous le disent les compañerxs sur place, la mobilisation continentale reste très en deçà de l’urgence du moment. Ils et elles exigent déjà le retrait immédiat de l’immense armada que les États-Unis maintiennent depuis des mois dans les Caraïbes et la libération immédiate de Nicolás Maduro et de Cilia Flores, selon le principe clair que c’est au peuple vénézuélien, et seulement lui, de décider qui le gouverne[12].
Dans les pays du « Sud », cela nécessite la création de fronts unis larges pour rejeter les atteintes à la souveraineté, à l’autodétermination. Mais de tels fronts de résistance, ouverts, ne devraient aucunement sacrifier, en même temps, la construction de gauches combatives, indépendantes des bourgeoisies nationales, de toute forme de bonapartisme et de progressismes gouvernementaux chancelants qui ont montré toutes leurs contradictions depuis 25 ans.
Cela veut dire aussi un débat clair avec les nombreux courants « campistes » latino-américains, comme au plan international : la « géopolitique » ne saurait conduire à mettre sous le tapis la lutte contre les autoritarismes (quels qu’ils soient) et la nécessaire défense inconditionnelle des peuples en lutte contre des impérialismes autres que celui de Trump (à commencer par la Russie). Dans les pays du « Nord global », l’urgence est la construction d’une solidarité internationaliste active et concrète. C’est ce que nous avons commencé, encore timidement, à mettre en place en France autour du Venezuela et qui commence à être pensé à nouveau pour Cuba.
Un internationalisme qui aura aussi comme tâche de dénoncer l’hypocrisie et la responsabilité de nos propres gouvernements dans le désordre du monde et leur soumission à Trump : Gaza est venu le rappeler douloureusement et, sur le Venezuela, la position scandaleuse du gouvernement Macron également. À court terme, en mars 2026, la conférence antifasciste de Porto Alegre pourrait être un point d’appui à valoriser[13].
On espère qu’elle saura être transformée aussi en conférence internationale anti-impérialiste pour essayer de regrouper autour d’objectifs communs, sans sectarismes, des forces politiques mais aussi sociales, qui ne sont pas d’accord sur tout, le PT, le PSOL, la CUT brésilienne, des secteurs des gauches radicales de tout le continent, la Via Campesina, les forces syndicales et féministes, des mouvements sociaux d’un peu partout.
Concernant les alternatives concrètes, on devrait essayer de mettre en avant la consigne de « guerre à la guerre impérialiste », contre la militarisation folle en cours, tout en soutenant celles et ceux qui mènent courageusement, les armes à la main, des résistances de libération, notamment en Ukraine, en Palestine ou dans le Kurdistan. Au-delà de cet aspect « défensif », cela signifie penser collectivement et « en positif », la construction d’alternatives démocratiques dans un contexte d’effondrement climatique, de la biosphère, de la biodiversité, et donc penser un programme de transition postcapitaliste et postproductiviste, soit une perspective à la fois écosocialiste et de la décroissance choisie.
Décroissance évidemment dans les pays riches, mais « juste », différenciée selon des critères intersectionnels (de classe, de genre, de race) et aussi décroissance pour les oligarchies des pays du Sud. Avec une reconstruction des services publics, une redistribution radicale des richesses, la planification écologique à plusieurs échelles (du local au global) basées sur la délibération, le communalisme, l’auto-organisation et le contrôle démocratique. Une perspective qui pose la question de l’exploitation et des oppressions qui traversent nos sociétés et nous traversent comme individus (racistes, sexistes, validistes, etc.).
Tout cela, on ne saurait le « proclamer » de manière abstraite, comme un mantra. Comment co-construire des programmes et des mesures transitoires très concrètes qui s’inscrivent dans une stratégie plus générale sur la base de délibérations larges ? De quelles histoires passées nous inspirer et tirer des leçons ? Comment les gauches peuvent-t-elles à nouveau « enchanter le monde », parler aux « affects » de millions de personnes, forger un bloc historique qui pose la question du pouvoir et de sa conquête, sans se renier, ni verser dans le dogmatisme ? Commençons déjà par éviter les réponses toutes faites, le 20e siècle et ses horreurs sont toujours là…
On le sait, il n’y aura pas d’émancipation, s’il n’y a pas une émancipation du travail ; la reconstruction des droits des travailleurs·euses (salarié·es comme précaires) pourrait être une première boussole. Ayons aussi des « antennes », à l’écoute des utopies et expériences pratiques. Par exemple, l’Amérique latine est la terre du zapatisme, de plusieurs processus révolutionnaires, et ces mouvements débattent depuis une vingtaine d’années des chemins pour construire une société du « bien-vivre », qui s’appuie sur une réinterprétation de certaines revendications et pratiques communautaires des peuples autochtones. Même chose sur les droits des femmes et toutes les revendications féministes contre le patriarcat[14].
On a vu à quel point le mouvement féministe chilien était capable d’avoir une vision transversale et radicale pour répondre à la « précarisation de la vie », pour affronter le néolibéralisme, favoriser l’accueil digne des migrant·es, défendre les droits des peuples autochtones. Il faut donc partir de là pour penser les transitions, les décliner pays par pays, mais aussi par la reconstruction de solidarités régionales et internationales. Face au capital mondialisé, il est indispensable de penser aussi à ce niveau-là. Ceci sans céder aux sirènes du « patriotisme » d’une partie de la gauche, y compris décoloniale, en assumant qu’il faut effectivement « rêver » à nouveau, réinventer nos puissances collectives, aider à coconstruire les souverainetés populaires à plusieurs échelles (dont l’échelle nationale, c’est certain)[15].
Nous pensons que la situation est surdéterminée par la catastrophe (déjà en cours) du bouleversement climatique et qu’il faut tout repenser sur cette base si nous voulons éviter un véritable cataclysme. Le fameux « programme de transition » (proposé dès 1938 par Trotsky) doit ainsi être repensé de fond en comble. C’est dans cette perspective que la Quatrième internationale a versé au débat, en plusieurs langues, le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste, fruit d’une élaboration collective internationale de plusieurs années[16]. Les défis sont colossaux : il est urgent de « tirer le frein d’urgence », pour reprendre la belle formule de Walter Benjamin. Cependant l’ampleur des enjeux ne doit pas nous paralyser. Comme l’écrit Daniel Tanuro, « il est trop tard pour être pessimistes »[17]. Trump, Netanyahu, Macron, Poutine et leur monde sont capables du pire, sentons-nous capables de penser le meilleur !
*
Cet entretien a été mené par Antoine Larrache pour la revue Inprecor (https://inprecor.fr), et actualisé pour Contretemps Web.
Notes
[1] « États-Unis : comprendre la « nouvelle doctrine de sécurité nationale » et ses implications », Contretemps web, 16 janvier 2026.
[2] La nouvelle guerre froide, Gilbert Achcar, janvier 2024, Éditions du Croquant. Lire aussi « Aux origines de la nouvelle guerre froide. Entretien avec Gilbert Achcar », Contretemps web, 29 avril 2023.
[3] Diogo Machado, Francisco Louçã, « Nouvelles et anciennes oligarchies – Les transformations du régime d’accumulation du capital », Contretemps Web, 13 janvier 2026.
[4] Samir Amin, Le développement inégal, Éd. de Minuit, 1973 et Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Édition 10/18, 1976. Pour une synthèse des débats sur l’impérialisme, voir Benjamin Bürbaumer, Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, Ed. Amsterdam, 2020.
[5] Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024.
[6] La quatrième flotte de la marine militaire étatsunienne a été créée en 1943 pour faire face aux sous-marins allemands dans l’océan atlantique, puis dissoute en 1950. Elle a été reconstituée en 2008 pour veiller sur les côtes latino-américaines.
[7] Éric Toussaint, « Pourquoi les BRICS n’agissent pas contre le génocide en cours à Gaza », Contretemps web, 6 octobre 2025.
[8] Les États-Unis sont membres de l’OEA, mais pas de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR), de la Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC) et de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA).
[9] Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA selon la langue).
[10] Karina Nohales, Pablo Abufom Silva, « Kast : la “voie démocratique” vers le pinochetisme », Contretemp Web, 15 décembre 2025.
[11] Daniel Bensaid, Les irréductibles. Théorèmes de la résistance à l’air du temps, Textuel, 2001.
[12] Lire la démarche initiée par des militant·es latino-Américains « Arrêter l’offensive néocoloniale de Trump au Venezuela et en Amérique latine ».
[13] Du 26 au 29 mars. Les informations, programme et inscriptions sont sur le site : https://antifas2026.org.
[14] Veronica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Ed. Divergences, 2021.
[15] Collectif, « Rêver en matérialistes internationalistes », Contretemps web, 10 mars 2025.
[16] Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste est disponible dans diverses langues sur le site de la IVe Internationale, et édité par La Brèche.
[17] Daniel Tanuro, Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement, Textuel, 2020.








