Bien que cette guerre soit une continuation de la politique impérialiste antérieure, elle représente aussi des nouveautés dangereuses. Comme d’habitude, nous sommes submergés de propagande, de désinformation et d’intox pendant que sévit une censure stricte sur l’information. Le récit officiel n’a rien d’original : les États-Unis et Israël sont tout-puissants, super-compétents et invincibles; l’adversaire ciblé incarne le Mal absolu, tout en étant faible, incapable et toujours sur le point de crouler sous les coups imparables du camp du Bien. Typiques psyops de guerres recyclées. Il importe peu aux auteurs de ces agressions que les faits disponibles et l’allure générale du conflit les contredisent.

Du pareil au même

Première erreur stratégique : l’illusion de la « décapitation ». Biberonnés aux jeux vidéo, les agresseurs cherchent des formules instantanées de succès rapide, bon marché, sans combats et sans pertes insupportables. Imprégnés de réflexes de dominants, fondamentalement racistes, ils croient leurs adversaires arriérés, des tribus primitives qui seraient frappées de stupeur et se débanderaient après la perte d’un chef. Ils ne peuvent les concevoir comme ayant des intérêts, des idées et des structures qui dépassent les dirigeants du moment. Imbus de mentalité colonialiste, Israël assassine à tout va. Aucun des commanditaires d’assassinats ne semble avoir remarqué qu’ils ne produisent jamais les résultats voulus. Les organisations et les États les remplacent par des procédures pré-établies et poursuivent sur leur chemin. Responsables palestiniens, dirigeants du Hezbollah, militaires iraniens sont aussitôt assassinés que les assassins anticipent l’effondrement de leurs adversaires. Et pourtant, il n’en est rien. L’affaiblissement du Hezbollah était devenu un dogme répété par tous les bien-pensants. Or, les combats contre Israël en mars 2026 montrent une organisation performante et égale à sa réputation. Après les « décapitations pour changement de régime » ratées lors de l’agression de juin 2025 contre l’Iran, on assiste à une itération de la même fantaisie en mars 2026. Sans surprise, le ratage est identique. Il n’y a pas eu chute du régime. Les manifestations espérées, bruyamment appelées même, par les agresseurs n’ont pas été contre le régime, mais pour lui. Qu’on n’imagine pas un seul instant que les géniaux amateurs d’assassinats apprendront de leurs erreurs.

Dans la même veine, les démonstrations de force sont conçues comme devant impressionner des populations attardées. À plusieurs reprises, Trump s’est livré à un spectacle infantile d’intimidation, évidemment sans effet. Corollaire de la tendance à prendre ses désirs pour des réalités a été sa croyance naïve que l’Iran plierait devant l’armada étasunienne et sa déception devant le résultat contraire.

Deuxième erreur : la guerre courte. En mars 2026, comme en juin 2025, l’échec de la méthode des assassinats met fin au rêve d’une guerre courte, facile et sans coûts. La guerre de juin 2025 a été perdue par Israël et les États-Unis dès les premières heures, celle de mars 2026 reproduit le schéma. Plus une guerre est longue, plus l’échec israélo-américain devient évident et plus les limites de leur prétendue toute-puissance sont visibles. Cette fois, les conséquences sont plus grandes car l’Iran avait fait savoir qu’une guerre menée contre lui serait régionale, avec interdiction de sortie du pétrole, et il a tenu parole. Sa stratégie globale n’a pas changé depuis juin 2025 : compter sur sa plus grande résilience et son aptitude à durer plus longtemps que ses ennemis, transformer la blitzkrieg américano-israélienne en guerre d’usure, absorber les offensives et riposter par des missiles et des drones jusqu’à ce que les agresseurs abandonnent. Le nombre et la précision de ces projectiles avaient surpris Israël et les États-Unis en juin 2025, mais ils n’ont manifestement pas appris de leurs erreurs.

Autre duplication de juin 2025 : l’utilisation de négociations comme écran pour préparer une agression. Dans les deux cas, la perfidie est menée comme pratique normale. Pour peu qu’ils ouvrent les yeux, ceux qui négocient avec les États-Unis comprendront mieux dans quels pièges ils s’engagent.  On peut supposer que bonne note est prise à Moscou où les pourparlers avec les États-Unis ont déjà du plomb dans l’aile, et à Beijing où Trump fait mine de vouloir entrer dans un processus de négociations.

Des inflexions

La guerre de juin 2025 a appris une chose au camp américano-israélien : Israël seul ne peut vaincre l’Iran qui a plus de 10 fois sa population et 74 fois sa superficie, tout en étant trop loin pour être envahi. C’était pourtant évident mais il a fallu le test empirique pour que ça pénètre à Washington et à Tel-Aviv. Les États-Unis sont partie prenante dès le début dans l’agression de juin 2025, mais ils jouent la comédie de la non-implication. Appelés à la rescousse par Israël, ils sont intervenus militairement le dernier jour.  En mars 2026, tous les masques tombent et l’agression est conjointe. Comme dans l’agression tripartite (« crise de Suez ») de 1956 contre l’Égypte, une puissance impérialiste est directement en guerre côte à côte avec Israël. La relation symbiotique entre cette colonie de peuplement et l’impérialisme dont elle est la tête de pont au Proche-Orient n’en est que plus claire.

L’échec de l’agression militaire de juin 2025 pour changer le régime iranien et installer une marionnette américano-israélienne avait incité à utiliser plutôt la voie du chaos à l’intérieur. Le 28 décembre 2025 est déclenchée une typique « révolution de couleur », comme celles que l’Iran et d’autres pays ont connues par le passé, soit des émeutes derrière lesquelles se déroulerait un coup d’État. La présence de la CIA et du Mossad est ouvertement affichée et cette dernière distribue des armes afin que les manifestations prennent une tournure violente. Le désordre aurait facilité une agression militaire. Preuve qu’Israël et les États-Unis ne disposent pas de candidat crédible pour diriger l’Iran sous leur tutelle, ils mettent de l’avant le fils du chah déchu, un monarque à la tête d’un régime policier soutenu par la CIA jusqu’à son renversement par la révolution de 1979.

Malheureusement pour les instigateurs, l’opération de décembre 2025 échoue. Comme dans les précédentes tentatives en 2009, 2019 et 2022, la structure de l’État résiste et des manifestations monstres en sa faveur scellent l’issue vers la mi-janvier 2026. Les États-Unis et Israël doivent alors changer de méthode. Ils cessent de miser sur des émeutes qui leur ouvriraient le chemin et, en mars 2026, recourent à l’action militaire sans dissimulation. Trump est réduit à appeler les Iraniens à se soulever en faveur de ceux qui les bombardent et tuent des écolières, absurdité qui dénote une déconnexion avec les réalités du monde. Sans crainte du ridicule, il réclame que la sélection du nouveau guide de l’Iran soit soumise à son approbation.

L’objectif américain, israélien et occidental en général est de renverser le pouvoir iranien et de prendre en main le pays par le biais de fantoches obéissants. Il est sur la table depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Camouflé derrière le faux-semblant des armes nucléaires, reconnues comme non existantes, le regime change émerge de plus en plus pour devenir sans ambages le premier motif de la guerre contre l’Iran. Ne pouvant réussir seul, Israël réclame à cor et à cri depuis un quart de siècle que les États-Unis attaquent l’Iran. Échaudés par une série de fiascos, ceux-ci rechignent jusqu’à l’arrivée de Trump, le président le plus influencé par Israël et la faction sioniste des milliardaires américains qui le finance (et le facteur Epstein ?). L’ampleur de cette influence se mesure par le fait que Trump renonce à tout ce qu’il avait promis depuis 2016 pour se faire élire et engage les États-Unis, non seulement dans une guerre au Proche-Orient, mais dans une participation directe à une guerre. La politique des néocons est remplacée par une politique encore plus néoconne. À l’évidence, Israël et les milliardaires sionistes pèsent plus lourd que son électorat qui découvre que « America First » veut dire « Israel First ». Avec Trump, le rôle déterminant et l’initiative d’Israël ne sont plus camouflés, les visites régulières de Netanyahou assurant la coordination. La présidence de Trump devient la « fenêtre d’opportunité » pour une agression conjointe.

L’Iran est dans le collimateur des États-Unis depuis la publication en 2009 de Which Path to Persia?: Options for a New American Strategy toward Iran, par Kenneth M Pollack, Daniel L. Byman, Martin S. Indyk, Suzanne Maloney, Michael E. O’Hanlon et Bruce Riedel, pour le compte du Brookings Institute. À l’époque, il s’agissait de la peur de voir l’Iran se doter de l’arme nucléaire. À notre époque, du point de vue des néocons, l’intérêt américain coïncide davantage avec l’expansion de son protectorat israélien. Pour vendre leur salade au président américain, ces derniers n’auront eu qu’à lui faire miroiter la perspective d’un bon deal que représenterait la présence au Moyen-Orient du Grand Israël. Trump se sera laissé convaincre que la guerre est la poursuite de la lutte pour la domination économique par d’autres moyens.

Mise en condition pour la guerre mondiale

Le fait nouveau dans la guerre de 2026 est… la franchise. Elle est due en partie à la rusticité de Trump, mais surtout à la dégradation de la position hégémonique des États-Unis. Les finalités antichinoises de la guerre contre l’Iran sont communément admises en haut lieu et dans les médias mainstream. Priver la Chine du pétrole iranien figure en tête de liste des buts de guerre. L’intention de restaurer l’unipolarité et la primauté étasunienne en semant le trouble dans le monde est devenue un lieu commun.  Observateurs et analystes n’ont plus grand-chose à mettre en lumière ou à expliquer, car tout est dit officiellement. Les motivations géopolitiques sont clairement affichées. Les intentions hégémoniques sont proclamées. La crudité du langage traduit avec exactitude le contenu du message. Les guerres avec participation directe des États-Unis sont de retour. Les références faites à la force occupent toute la place. Le droit international est moqué. La perfidie, les contrevérités et les assassinats deviennent monnaie courante, le cynisme une vertu célébrée.

La Realpolitik est aux commandes, libérée de toute enveloppe moralisante. Ce « réalisme » évoque la période 1870-1914, avec les suites que l’on connaît. Pour compléter le portrait dystopique, la hâblerie, l’esbrouffe, la bouffonnerie et les impostures de Trump ont de bonnes chances d’être érigées au statut de normes de comportement. En ce sens, la guerre déclenchée contre l’Iran s’inscrit dans le contexte d’une panique généralisée fort typique d’un hégémon sur le déclin qui cherche par tous les moyens à se convaincre de sa supériorité par une démonstration de force aussi funeste que fanatique.

Adieu donc à la rhétorique fallacieuse de l’impérialisme libéral et bienfaisant, à la mystification des « valeurs », dont on nous a rebattu les oreilles à l’ère de l’unipolarité depuis 1990. La non-reconnaissance de responsabilité par les États-Unis pour la mort de quelque 150 écolières de Minab tuées par missiles de croisière Tomahawk le 28 février 2026 permet d’apprécier à sa juste valeur la sincérité de la sollicitude exhibée des semaines durant pour la population iranienne. D’après Trump, l’Iran se serait bombardé lui-même avec des Tomahawk (que seuls les États-Unis possèdent). La contestation de l’impérialisme mondialiste des Bush, Clinton, Obama et Biden conduit, en réalité, à un usage plus désinhibé de la force et au mondialisme armé. Finis les subterfuges, les subtilités et l’hypocrisie. Bas les masques. Il n’y a aucune prétention à un programme politique, outre la loi du plus fort, les enlèvements et les assassinats. Foin de circonlocutions pour duper, à la poubelle les gants blancs : le Département de la Défense porte son vrai nom de Département de la Guerre. On bombe le torse. On étale les instruments de violence. On intimide, menace et tue les « indigènes » avec fierté, comme dans le bon vieux temps des colonies (que le secrétaire d’État Rubio rappelle avec nostalgie). Les impérialistes d’autrefois, tels Cecil Rhodes ou Joseph Chamberlain, jouissent d’une deuxième vie. En plus de sa contribution au génocide à Gaza, la politique étasunienne est en cours d’israélisation/sionisation.

Le retour de la loi de la jungle fait craindre la descente dans la barbarie. Il présage la multiplication et l’intensification des guerres. Des guerres par procuration qu’ils ont menées pendant deux décennies, les États-Unis reviennent aux guerres directes. Le conflit mondial évolue vers la guerre mondiale. [1] L’agression actuelle contre l’Iran fait figure de répétition générale pour les affrontements armés avec la Russie et la Chine. La guerre par procuration contre la Russie est un échec et une guerre par procuration contre la Chine ne laisse pas entrevoir de meilleurs résultats pour les États-Unis. Les « révolutions de couleur » ont échoué. Il reste l’assaut direct, avec participation des « alliés » vassaux, conformément à la doctrine exposée par le secrétaire de la Guerre Pete Hegseth en 2025, préconisant la division du travail belligérant.

Contre la Russie, des pays européens mal en point rongent leur frein pour se lancer dans une fuite en avant, même si les moyens leur font défaut et la catastrophe les attend. Contre la Chine, les États-Unis espèrent peut-être encore être en mesure de mobiliser les Japonais, les Sud-Coréens, les Philippins et les Australiens. Dans l’agression contre l’Iran, les « puissances moyennes » (pays européens, Canada), elles-mêmes menacées et rançonnées par les États-Unis, se sont rangées derrière leur maître et Israël, dénonçant l’agressé et dédouanant les agresseurs. Elles détestent Trump mais aiment sa guerre et en souhaitent une contre la Russie.

Le virage néoconservateur de Trump et une reprise en main par des néoconservateurs patentés dès les midterms de 2026 pourraient donner espoir aux bellicistes que les États-Unis franchissent le pas fatidique contre la Russie. Cette unité otanienne retrouvée sur le dos de l’Iran risque de porter ses fruits amers dans des affrontements contre la Russie et contre la Chine, autrement dit la guerre mondiale tant redoutée.

La dangerosité de la situation est accrue par la faiblesse des forces d’opposition dans le monde. Elles sont majoritaires mais non organisées. Les pays menacés sont rarement en position de former un front efficace pour assurer leur sécurité, de sorte que les agresseurs peuvent les assaillir un à un. Quoique pacifiques, les populations des pays occidentaux sont dépourvues des moyens politiques de se faire entendre, et matraquées nuit et jour de propagande. Si les dirigeants ne sentent pas de résistance, la marche vers la guerre mondiale tournera au galop.

[1] Samir Saul, Michel Seymour, Le conflit mondial du XXIe siècle, Paris, L’Harmattan, 2025.