Florence Stratton est une militante de longue date à Regina, en Saskatchewan (Canada). Elle a récemment reçu le prix d’excellence Ursula Franklin de la Voix des femmes pour la paix du Canada (Canadian Voice of women for peace – VOW) pour son engagement constant en faveur de la paix et de la justice.

Si vous habitiez à Regina, vous la croiseriez souvent lors de ses diverses activités : plaidoyer pour l’élimination du plomb de l’eau potable, lutte contre l’itinérance, ou encore dénonciation des sommes dépensées en armes lors de manifestations.

Florence a aimablement accepté de répondre à quelques questions pour Pressenza.

Pressenza : Certains affirment que l’entraide au sein de sa communauté contribue à la paix dans le monde. Offrir du pain aux affamés ou une couverture aux sans-abri contribue-t-il réellement à la paix dans le monde ? De quelle manière ?

Florence Stratton : Les injustices sociales, telles que le sans-abrisme et la pauvreté, sont liées à la guerre d’au moins trois façons :

Premièrement, à l’instar de la guerre, le sans-abrisme et la pauvreté sont des formes de violence. Regina n’est peut-être pas bombardée, mais les personnes sans domicile fixe continuent de souffrir et de mourir dans les rues de notre ville.

Se pose ensuite la question de la composition de la population sans abri du Canada. Les Autochtones y sont largement surreprésentés, constituant 35 % des personnes sans abri au Canada. À Regina, ce chiffre est beaucoup plus élevé : 75 % des personnes sans abri sont autochtones. C’est l’un des visages du colonialisme de peuplement canadien du XXIe siècle – une autre forme importante et persistante de violence au Canada.

Chaque année, le gouvernement canadien dépense des milliards de dollars de nos impôts pour ce qu’on appelle la « défense ». En 2025, il a alloué 81,8 milliards de dollars à la défense pour les cinq prochaines années – soit « la plus importante dépense du gouvernement fédéral pour un seul programme ». Cet argent servira à tuer des gens dans d’autres pays.On trouve toujours de l’argent pour la guerre et peu, voire rien du tout, pour lutter contre la pauvreté et le sans-abrisme. Comme le disait Scrooge, le personnage de Dickens, à propos des pauvres du Londres du XIXe siècle : « Qu’ils meurent et que la population excédentaire diminue. »

Il faut inverser ces politiques :

Pas d’argent pour la guerre !

De l’argent pour mettre fin au sans-abrisme et à la pauvreté !

Entre-temps, « donner du pain aux affamés ou une couverture aux sans-abri » est une action nécessaire. Mais elle ne suffit pas. Nous devons aussi œuvrer à mettre fin à la guerre, à la pauvreté et à l’itinérance, ainsi qu’en ce qui concerne le Canada, aux politiques de colonisation.

Comme l’a dit Nelson Mandela : « Notre devise devrait être : faisons la paix afin de pouvoir nous concentrer sur le travail vraiment important qui reste à accomplir; c’est-à-dire, soulager la détresse des pauvres et des personnes vulnérables. »

Ou comme l’a dit Ursula Franklin : « Un véritable engagement envers la paix – de la part des individus, des groupes, des églises ou des gouvernements – signifie un engagement envers l’égalité de justice pour tous. »

P : Récemment, des manifestations ont eu lieu à Regina. Celle contre l’enlèvement du président Maduro et de Cilia Flores a rassemblé une quarantaine de personnes. Celle contre les attaques israéliennes et américaines contre l’Iran en a réuni une quinzaine. La ville de Regina compte 226 000 habitants. Pensez-vous que ces manifestations soient utiles ? Ou y participons-nous simplement pour nous donner bonne conscience ?

FS : Aucune manifestation pour la paix et/ou la justice n’est inutile, même s’il n’y a qu’un seul manifestant. Prenons l’exemple de la militante suédoise Greta Thunberg qui, à 15 ans, a mené une grève scolaire solitaire sur les marches du Parlement suédois pour réclamer des mesures pour le climat ; un acte qui a inspiré le mouvement mondial Fridays For Future [Vendredis pour le futur].

Et même si cette cause n’est pas plébiscitée, il est essentiel de dénoncer les abus de pouvoir ! Parallèlement, nous devons œuvrer au renforcement des mouvements pour la paix et la justice.

Cela dit, la situation n’est pas aussi sombre qu’elle n’y paraît, car Regina possède en réalité une communauté militante très dynamique et engagée. À cet égard, je tiens à remercier chaleureusement les nombreux groupes militants pour la paix et la justice de Regina pour leur travail exceptionnel qui contribue à faire de Regina – et du monde – un endroit meilleur pour tous.

Parmi eux :

Tous les sympathisants de la Veillée pour la paix – le groupe qui distribuait des tracts sur la paix et la justice au centre-ville de Regina tous les jeudis pendant treize ans, jusqu’à ce que la COVID-19 nous oblige à interrompre nos activités et à passer à une infolettre par courriel.

Regina Peace Council [Conseil pour la paix de Regina], dirigé par Ed Lehman

End Poverty Regina [Mettre fin à la pauvreté à Regina], dirigé par Peter Gilmer

Regina Citizens Public Transit Coalition [Coalition citoyenne pour le transport en commun de Regina], dirigée par Terri Sleeva

Righting Relations Regina [rétablir les relations à Regina], dirigé par Lisa Oodle

Le groupe « Wednesday Wise Women’s Wine Caucus » [Le groupe du mercredi – caucus du vin avec des femmes éclairées] – malgré son nom apparemment anodin – est à l’origine de nombreuses actions de justice sociale à Regina.

Enfin, et non des moindres, il y a « Sunday Funday » [amusons-nous le dimanche], animé par Tiro, Erica et Mandla Mthembu, Shawn Koch, Donna Nelson, Madi Massier, Mirtha Rivera, Jean Hillabold – et bien d’autres. Ce groupe offre, entre autres, un repas et un marché de vêtements gratuits aux personnes à faible revenu et sans abri tous les dimanches.

Un grand merci à tous ces groupes militants pour la paix et la justice pour leur travail exceptionnel.

Le militantisme exige une communauté unie pour défendre la paix et la justice.

La solidarité est contagieuse !

P : La situation mondiale s’aggrave. Qu’est-ce qui vous motive, en tant que militant·e pour la paix ?

FS : La colère ! L’espoir ! La force de la communauté militante de Regina ! La lutte pour un monde meilleur continue !

P : Vous êtes particulièrement actif·ve dans la lutte contre l’itinérance. Regina, comme beaucoup d’autres villes, connaît une augmentation du nombre de personnes sans domicile fixe. Si vous étiez maire de Regina et que vous disposiez de tous les fonds nécessaires pour éradiquer l’itinérance, notamment en mettant en place des programmes de soutien, que feriez-vous ?

FS : J’utiliserais la majeure partie des fonds pour construire autant de logements sociaux que nécessaire afin de loger toutes les personnes sans abri de Regina. Je réserverais une partie des fonds pour apporter un soutien aux locataires qui en auraient besoin, même si le financement des programmes de soutien relève de la responsabilité provinciale.

Toutefois, il est très peu probable que Regina dispose de tels fonds, car les municipalités ont des moyens très limités de collecter des fonds, les taxes foncières constituant leur principale source de revenus.

Pour mettre fin à la pauvreté et à l’itinérance à Regina – et au Canada –, la mobilisation des trois paliers de gouvernement est indispensable.

Ce que le gouvernement fédéral doit faire :

  • Rétablir le programme de logements sociaux de longue date, aboli en 1993. Au cours des deux décennies précédentes, ce programme a permis la construction de milliers de logements locatifs abordables. Depuis son abolition, la crise du logement s’aggrave dans les villes canadiennes.

Ce que le gouvernement de la Saskatchewan doit faire :

  • Relever les taux d’aide au revenu des deux programmes de soutien du revenu de la Saskatchewan – le Programme de soutien du revenu de la Saskatchewan (SIS) et le Programme de revenu garanti pour les personnes handicapées de la Saskatchewan (SAID) – au-dessus du seuil de pauvreté.
  • Relever le salaire minimum, actuellement de 15,35 $ l’heure, à 22 $ l’heure.
  • Mettre en œuvre une loi sur le contrôle des loyers.
  • Rendre disponibles tous les logements vacants de la Société d’habitation de la Saskatchewan (Sask Housing) dans la province.

Ce que le conseil municipal de Regina doit faire :

  • Surveiller de près tout financement fédéral pouvant servir à la construction de logements sociaux et en faire la demande dès qu’il sera disponible. Il serait peut-être judicieux de confier cette tâche à un employé municipal dont le mandat serait de lutter contre l’itinérance. Cet employé pourrait également étudier les initiatives prises par d’autres villes canadiennes pour endiguer ce problème.
  • Faire pression sur le gouvernement provincial afin que tous les logements vacants de la Société d’habitation de la Saskatchewan (Sask Housing) situés dans la ville soient mis à disposition.
  • Mettre en place un système de permis pour les logements locatifs.
  • Allouer annuellement un montant équivalent à 10 % du budget de fonctionnement du Service de police de Regina au financement opérationnel visant à mettre fin à l’itinérance. Pour 2025, ce montant aurait représenté environ 12,2 millions de dollars.
  • Soutenir les campements plutôt que de les détruire et de jeter les biens des personnes sans abri. Ce soutien comprendrait la fourniture de toilettes et d’autres services d’assainissement, d’eau et d’électricité, ainsi que de services d’incendie et de santé.
  • Jusqu’à ce que l’itinérance soit éradiquée à Regina, mettre en œuvre une stratégie hivernale chaque année au plus tard au début novembre.

P : Des organisations comme le Conseil de la paix de Regina peinent à recruter de nouveaux membres. Vous êtes ou avez été à la tête de plusieurs organisations. Comment avez-vous recruté des membres ?

FS : Concernant la Veillée pour la paix : Principalement en demandant aux gens, où que j’aille, s’ils souhaitent être ajoutés à la liste de diffusion de la Veillée pour la paix.

P : Avez-vous des anecdotes inspirantes à partager sur votre engagement militant ?

FS : Remarque : la réponse à cette question est tirée de https://scottneigh.ca/learning-from-movements-florence-stratton/

Elle figure également dans d’autres sources.

Au niveau local, nous avons remporté quelques victoires :

La campagne « Study War No More » [N’apprenez plus à faire la guerre]

Note : Ce matériel est tiré de: Divided: Populism, Polarization & Power in the New Saskatchewan, Ed JoAnn Jaffee, Patricia W. Elliott, Cora Sellers, published by Fernwood, 2021. The title of the essay: “Study War No More: The Campaign Against Military Training in Regina High Schools 2014-2015. [Divisé: populisme, polarisation et puissance dans la nouvelle Saskatchewan… Le titre de l’étude est: ”N’apprenez plus à faire la guerre: La campagne contre l’entraînement militaire dans les écoles secondaires de Regina 2014-2015”.]

En septembre 2014, un entraînement militaire a été intégré au cursus des écoles secondaires de Regina. Les élèves inscrits au programme obtenaient deux crédits pour l’obtention de leur diplôme et recevaient une bourse de 2 000 $. Le programme bénéficiait du soutien des Forces armées canadiennes, du gouvernement fédéral et des deux partis au gouvernement provincial.

En janvier 2016, le programme a été annulé après une seule édition. Comment cela s’est-il produit ? Deux éléments de réponse sont possibles.

Premièrement, quatre groupes pacifistes de la Saskatchewan – trois à Regina et un à Saskatoon – se sont unis sous la bannière « N’apprenez plus à faire la guerre » et ont lancé une campagne. Ils ont notamment organisé un atelier, rédigé des lettres à la rédaction, recueilli des signatures sur une pétition (qui a finalement recueilli 2 047 signatures) et distribué des tracts.

La deuxième réponse à cette question concerne les élèves de l’école secondaire de Regina. Malgré l’offre de deux crédits pour l’obtention du diplôme et d’une bourse de 2 000 $, ils ne se sont pas inscrits en grand nombre au programme.  Seuls neuf élèves ont terminé le programme de 2015. Fin janvier 2016, seuls cinq élèves étaient inscrits au programme de cette année-là. Autrement dit, c’est principalement le bon sens des jeunes de Regina qui a conduit à l’abandon du programme.

Les groupes pacifistes aiment néanmoins à penser que leur persévérance a contribué à sensibiliser le public et, par conséquent, à l’annulation du programme.

Pas de commerce dans le parc

Créé en 1912, le parc Wascana est communément appelé « le joyau de Regina ». C’est l’un des plus grands parcs urbains d’Amérique du Nord, deux fois plus grand que Central Park à New York.

En 2016, la caisse populaire Conexus a offert à l’Université de Regina jusqu’à 8,25 millions de dollars pour son projet de rénovation du campus de College Avenue, afin de restaurer les anciens bâtiments universitaires. En contrepartie, Conexus a obtenu un bail emphytéotique de 90 ans sur un terrain de 1,05 hectare (2,6 acres) dans le parc Wascana pour y construire son siège social.

À peu près au même moment, Brandt Industries Limited, la quatrième plus grande entreprise privée de la Saskatchewan, a déposé une demande de permis de construire pour une tour de bureaux dans le parc.

En réaction aux initiatives de Conexus et de Brandt, le groupe citoyen No Business In The Park [Pas de commerce dans le parc] a été créé début 2017. Son mandat était de « stopper tout développement commercial dans le parc Wascana ». Face à nous se dressait une opposition redoutable, notamment le gouvernement du Parti saskatchewanais et le conseil municipal de Regina.

Les actions menées par le groupe « Pas de commerce dans le parc » comprenaient la distribution de tracts dans toute la ville, des pétitions contre le développement commercial du parc Wascana et des campagnes de courriels adressées à Conexus, Brandt Industries, au gouvernement provincial et au conseil municipal de Regina.

Notre principale action consistait toutefois en un rassemblement hebdomadaire, organisé tous les mercredis de midi à 13 h, sur l’un des chantiers prévus, à commencer par celui de Conexus. Malgré cela, le projet de Conexus a été mené à bien et la destruction des arbres du parc a débuté en juin 2018. Nous avions envisagé une action directe, comme le blocage des engins, mais, à tort ou à raison, nous y avions renoncé. Nous n’avons cependant pas abandonné la campagne. La lutte a continué.

Nous avons recentré nos efforts sur l’empêchement de la construction de la tour de bureaux Brandt dans le parc, en poursuivant nos rassemblements hebdomadaires, cette fois-ci à l’emplacement prévu pour Brandt, et en demandant également un audit du processus d’approbation de la tour.

Le 11 mars 2019, la construction de la tour de bureaux Brandt a été suspendue jusqu’à la publication du rapport d’audit. Ce rapport, paru en décembre, était accablant. Aucun bâtiment Brandt n’a été construit dans le parc Wascana, et aucun autre projet de développement commercial n’y a été proposé.

Si nous n’avions pas empêché Brandt de s’installer, le parc Wascana aurait été envahi par les immeubles commerciaux.

Pourtant, Conexus y occupe toujours son siège social disgracieux. Nous devons lancer une campagne pour que Conexus fasse don du bâtiment à l’Université de Regina.

P : Avez-vous quelque chose à ajouter ?

FS : La lutte pour la paix et la justice continue ! Comme le disait Arundhati Roy : « Un autre monde est non seulement possible, mais il est en marche. Par une journée calme, je peux l’entendre respirer. »

Merci beaucoup, Florence !

Pressenza vous remercie chaleureusement pour votre temps, votre expertise et vos réflexions. Vos réponses seront très intéressantes, instructives et inspirantes pour ses lecteurs.

Notes :

1- Par souci de commodité, cet entretien a été réalisé par courriel. Florence mérite donc d’être créditée comme co-auteure.

2- Les montants sont en dollars canadiens. 1 $ CA équivaut à 0,73 $ US et 0,63.