Dans le monde multipolaire qui émerge aujourd’hui à grande vitesse, l’humanité est redevenue une variable jetable. L’ordre international qui prétendait autrefois défendre la démocratie, les droits humains et la paix collective, s’est effondré ou s’est alors dissous dans le symbolisme. Les idéaux qui faisaient jadis de l’être humain le centre des priorités mondiales ont été remplacés par une poursuite effrénée de la puissance matérielle.
La machine de guerre tourne désormais à plein régime. Les armes sont aujourd’hui conçues, fabriquées et commercialisées à une vitesse sans précédent, tandis que les institutions censées protéger l’humanité manquent de ressources, sont mises à l’écart ou ridiculisées. Plutôt que de concevoir un avenir propice au progrès humain, les États-nations élaborent des stratégies de survie géopolitique : élargissement des alliances, consolidation des blocs militaires, perfectionnement des dispositifs de dissuasion et relance de la course aux armements.
Un monde bâti sans perspective pour l’humanité se transforme inévitablement en son cauchemar. Pourtant, aucune puissance dirigeante ne songe à éradiquer la pauvreté, garantir l’emploi, promouvoir la dignité, faire respecter l’égalité ou créer de nouvelles opportunités pour les personnes ordinaires. Le discours mondial se concentre désormais sur le pétrole, l’énergie, l’intelligence artificielle, les minéraux rares, la surveillance, la domination stratégique et l’équilibre militaire. Aujourd’hui, la contestation mondiale se concentre sur des enjeux matériels plutôt que sur des valeurs humanistes.
La tragédie de notre temps n’est pas seulement le retour de la rivalité entre grandes puissances, mais surtout le fait que l’être humain n’est plus la finalité du progrès mondial. L’humanité a été réduite à l’état de résidu dans un monde où la puissance dicte la morale et où l’empathie est devenue un luxe inabordable.
Le désordre est attisé au nom du changement de régime, tandis que les dirigeant·e·s qui refusent de se plier au discours du pouvoir dominant sont sanctionnés, isolés, voire kidnappés. La conception hobbesienne de la politique mondiale, où la force fait le droit, refait dangereusement surface et pousse l’humanité vers une existence précaire et incertaine, où la survie elle-même se mérite.
Des régions autrefois symboles de la prospérité sont aujourd’hui menacées. Longtemps perçue comme un modèle de stabilité et de sécurité collective, l’Europe fait désormais face à une fragmentation et à une remilitarisation. L’Asie se retrouve aujourd’hui entraînée dans des rivalités historiques et de nouvelles luttes géopolitiques. L’Amérique latine, longtemps tenue à l’écart, est à nouveau poussée dans ses retranchements idéologiques et politiques. Le Moyen-Orient continue de brûler sous le poids de décennies de conflits. Même l’Asie de l’Est reçoit des signaux clairs l’invitant à prendre part à la course à l’armement, avec l’émergence de discours évoquant un avenir nucléaire.
L’ordre mondial émergent n’est pas pensé pour l’humanité, mais pour le pouvoir et les privilèges. Si nous n’inversons pas cette tendance et ne remettons pas l’humain au cœur du développement mondial, l’avenir sera bien plus qu’un monde multipolaire. Il sera multipolaire et sans pitié.
Si rien ne change, le futur ne se limitera pas à un ordre multipolaire : il sera multipolaire et impitoyable. Un monde construit sans vision humaine ne peut guider la destinée humaine. Lorsque le pouvoir devient la seule boussole de la civilisation, l’humanité elle-même devient une espèce en voie de disparition.
Nous sommes à la croisée des chemins, nous devons choisir : remettre l’humain au cœur du progrès mondial ou sombrer dans un monde où les êtres humains n’ont plus d’avenir, dans un monde dominé par les machines, les marchés et les armées.
Traduction de l’anglais : Darina Mayolas








