Lorsque le président des États-Unis, Donald Trump, a publiquement exprimé son intérêt d’acheter le Groenland au Danemark, de nombreux observateurs ont d’abord rejeté l’idée en raison de son absurdité. Pourtant, cet épisode soulève des questions géopolitiques et philosophiques plus profondes sur le pouvoir, la souveraineté et les contradictions au sein de l’ordre libéral occidental. S’agit-il vraiment du Groenland ou ce territoire n’est-il qu’une surface symbolique pour afficher un style particulier d’ambition autoritaire ?
Le Groenland est un territoire autonome au sein du Royaume du Danemark, et le Danemark est un membre de longue date de l’OTAN, une alliance dirigée et dominée par les États-Unis. Puisque l’OTAN demeure l’alliance militaire dominante dans l’espace euro-atlantique, le Groenland se trouve déjà sous le parapluie sécuritaire de la puissance occidentale dirigée par les États-Unis. Il n’y a pas de base militaire dans l’Arctique ni de scénario réaliste dans lequel le Danemark pourrait résister à l’OTAN ou aux États-Unis dans une confrontation directe. D’un point de vue purement stratégique, le Groenland fait déjà partie de la sphère de sécurité des États-Unis.
La pression grandissante et les velléités transactionnelles de Trump pour le Groenland, discutées publiquement quasiment comme une transaction immobilière, n’en sont que plus singulières. Si les minéraux stratégiques, le positionnement dans l’Arctique ou l’endiguement de la Russie étaient les véritables objectifs, Washington aurait pu obtenir discrètement des concessions par le biais de la diplomatie, de la coopération en matière de renseignement ou des cadres de l’OTAN. Telle a été l’approche traditionnelle de l’Occident : une coordination silencieuse plutôt qu’une rhétorique annexionniste ouverte.
L’approche dramatique de Trump a révélé autre chose : un désir personnel d’affirmer son pouvoir par le spectacle. Au lieu d’une persuasion subtile, il a choisi la confrontation publique et l’humiliation, déclarant que le refus du Danemark de vendre était « méchant » et annulant une visite d’État en guise de représailles. La méthode compte autant que l’objectif. Sa position reflète le comportement des dirigeants autoritaires qui exigent l’obéissance et considèrent les acteurs internationaux comme des pièces sur un échiquier plutôt que comme des partenaires égaux et souverains. Sa manière d’agir suggère une ambition de dicter les termes des affaires mondiales, de centraliser l’autorité et de nier la dignité de ceux qui résistent.
L’ironie est criante. Pendant des décennies, les États-Unis et l’Europe se sont présentés comme les meilleurs représentants des valeurs libérales : liberté d’expression, droits de l’Homme, démocratie et État de droit. Ils ont condamné et souvent défié militairement les dirigeants autoritaires du monde entier. De l’Irak à la Libye en passant par la Serbie, l’Occident a justifié ses interventions au nom de la lutte contre l’autoritarisme et de la promotion de la liberté. Pourtant, au sein de leurs propres systèmes politiques, une figure autoritaire a émergé, utilisant le nationalisme, le mépris des institutions et le culte de la personnalité comme arme. Des traits que les gouvernements occidentaux critiquent régulièrement à l’étranger.
L’Histoire a un caractère cyclique. Les empires qui ont autrefois combattu la tyrannie peuvent finir par être confrontés à la tyrannie intérieure. L’épisode du Groenland est un symbole de ce cycle : un dirigeant à la tête du monde démocratique libéral se comportant comme les hommes forts auxquels il prétendait s’opposer. L’Occident, qui faisait autrefois la leçon aux autres sur les dangers d’une gouvernance autoritaire, s’est soudain retrouvé à débattre de la manière de limiter ces tendances dans ses propres capitales.
La sagesse de la Chine ancienne y trouve un écho saisissant. Confucius a observé que « lorsque le dirigeant se place au-dessus de la justice, la calamité s’ensuit ». Lao Tzu a exprimé un sentiment similaire dans le Tao Te Ching : « Plus on s’accroche, plus la perte est grande. » Ces deux enseignements traduisent une vérité qui transcende les cultures et les siècles : le malheur dans l’Histoire n’est souvent pas dû à la faiblesse, mais à l’accumulation incontrôlée de pouvoir.
En fin de compte, la question du Groenland n’a jamais été une simple question de géographie ou de minéraux. Elle a mis en évidence des contradictions plus profondes au sein de l’ordre occidental, entre ses idéaux proclamés et ses réalités politiques. Elle a montré comment les impulsions autoritaires peuvent émerger dans des endroits inattendus et comment le pouvoir, une fois accumulé, tente même ceux qui prêchent bruyamment la liberté.
L’Histoire ne se contente pas de se répéter, elle rime souvent. Le monde libéral qui a passé des décennies à s’attaquer aux dirigeants autoritaires à l’étranger a finalement découvert que l’autoritarisme pouvait être endogène. Le cercle s’est refermé non pas à Moscou ou à Pékin, mais à Washington même.
Traduction de l’anglais, Aimé Benois








