Le droit international humanitaire est né de l’expérience extrême du XXe siècle. Les Conventions de Genève et leurs protocoles additionnels n’ont pas été conçus comme des déclarations morales abstraites, mais comme une tentative concrète d’imposer des limites à la violence, y compris en temps de guerre. Cet édifice normatif est toutefois aujourd’hui confronté à une érosion profonde. Non pas en raison d’une obsolescence juridique, mais du fait de la normalisation de son non-respect.
Le rapport War WATCH – IHL in Focus Report 2024–25, publié au début de l’année 2026 par l’Académie de droit international humanitaire et des droits humains à Genève, offre une radiographie juridique exhaustive de cette dérive. L’étude analyse vingt-trois conflits armés actifs entre juillet 2024 et décembre 2025 et documente des violations graves et répétées du droit humanitaire dans la quasi-totalité d’entre eux. Sa conclusion est sans équivoque : le système se trouve à un point critique.
Loin de présenter ces violations comme des dommages collatéraux inévitables, le rapport souligne que nombre d’entre elles répondent à des schémas reconnaissables. Les attaques contre les civils et les biens de caractère civil, la destruction d’infrastructures essentielles, l’usage d’armes imprécises dans des zones densément peuplées, les violences sexuelles, la torture et les mauvais traitements infligés aux personnes protégées apparaissent comme des pratiques récurrentes plutôt que comme des exceptions. Tout cela se produit alors même que les obligations juridiques interdisant ces comportements sont claires, contraignantes et universellement ratifiées.
L’un des apports centraux du rapport réside dans son insistance sur le fait que le problème n’est pas normatif, mais politique. L’écart entre les obligations juridiques et la réalité des conflits ne s’explique pas par des lacunes du droit, mais par l’absence de volonté des États de « respecter et faire respecter » le droit international humanitaire, comme l’exigent les Conventions de Genève elles-mêmes. Cette obligation positive, rappelle l’Académie, ne se limite pas à ne pas violer le droit, mais impose également le devoir de prévenir, de sanctionner et de ne pas faciliter les violations commises par des tiers.
Le rapport met un accent particulier sur l’impunité. L’absence d’enquêtes crédibles, la faiblesse de la coopération judiciaire internationale et l’affaiblissement délibéré de mécanismes tels que la justice pénale internationale ont créé un environnement dans lequel les crimes de guerre sont commis avec l’attente raisonnable qu’il n’y aura pas de conséquences. Cette impunité structurelle n’affecte pas seulement les victimes directes, mais sape aussi l’autorité même du droit humanitaire en tant que limite effective à l’usage de la force.
Un autre élément clé concerne le rôle du commerce des armes. L’Académie de Genève souligne la contradiction entre les engagements formels des États et la persistance de transferts d’armes vers des contextes où il existe un risque clair que ces armes soient utilisées pour commettre de graves violations du droit international humanitaire. À ce stade, le rapport ne se limite pas à une critique éthique, mais rappelle que le droit international impose des obligations concrètes d’évaluation des risques et de suspension des transferts lorsque ces risques sont substantiels.
L’utilisation croissante de nouvelles technologies militaires occupe également une place importante dans l’analyse. Les systèmes d’armes imprécis, les attaques à distance par drones et l’automatisation progressive de la violence élargissent la distance physique et morale entre celles et ceux qui décident et celles et ceux qui subissent les effets de la guerre. Pour l’Académie, cette évolution n’exonère en rien de la responsabilité juridique ; au contraire, elle exige une application encore plus rigoureuse des principes de distinction, de proportionnalité et de précaution.
Au-delà du diagnostic, le rapport formule un avertissement de fond. Si la communauté internationale continue de tolérer l’érosion pratique du droit international humanitaire, le risque n’est pas seulement une augmentation du nombre de victimes civiles, mais la perte de crédibilité du système juridique même censé limiter la barbarie. Le droit de la guerre, rappelle l’Académie de Genève, ne s’effondre pas du jour au lendemain ; il se vide progressivement de sa substance lorsque sa violation devient routinière et politiquement rentable.
En ce sens, le rapport n’annonce pas la fin du droit international humanitaire, mais il signale une frontière dangereuse. La survie du système ne dépend pas de nouvelles normes, mais d’une décision politique élémentaire : appliquer celles qui existent déjà, sans exceptions sélectives ni hiérarchies implicites entre les victimes.








