Pendant la pandémie de COVID-19, j’ai publié un livre intitulé « L’Ouest blanc : un regard dans le miroir ». À l’époque, je n’imaginais pas que quelques années plus tard, les dynamiques que j’y décrivais deviendraient si criantes, si violentes et si visibles au grand jour.
Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui peinent à comprendre ce qui se passe aux États-Unis et à percevoir la radicalisation du pouvoir lorsqu’il se sent menacé. Ce moment n’est pas fondamentalement une question d’immigration, de sécurité ou de géopolitique. Il s’agit de l’effondrement de l’autorité morale de l’Occident blanc et de son recours à la domination raciale comme moyen de survie.
Les actions de l’ICE et la militarisation croissante des rues des villes américaines sont officiellement présentées comme des réponses à un « problème d’immigration ». Dans les faits, elles contribuent à l’effacement du multiculturalisme des principaux centres urbains américains. Des militaires patrouillent dans les quartiers, ciblant les communautés latino-américaines et les personnes de couleur. Les personnes immigrées qualifiées ne sont plus exemptées. La répression contre les visas H-1B (NdT : visa permettant à un·e professionnel·le étranger·e de travailler temporairement aux États-Unis pour un employeur étatsunien) a plongé des milliers de familles indiennes dans la crise, les privant du jour au lendemain d’emploi, de statut légal et de stabilité. Il ne s’agit pas d’un échec politique, mais d’une volonté idéologique.
Rares étaient ceux qui croyaient que les États-Unis iraient aussi loin. Pourtant, ce schéma n’est pas nouveau. Pourquoi le Venezuela est-il devenu une cible privilégiée ? Comme l’a observé Craig Murray dans « Trump, pirate des Caraïbes », la politique vénézuélienne est « fondamentalement raciale ». Le problème n’était pas seulement la contestation politique, mais le fait que le pouvoir soit exercé par un gouvernement jugé insuffisamment blanc – et que son pétrole soit destiné à des puissances hégémoniques non blanches comme la Chine et la Russie.
L’Europe, quant à elle, demeure dangereusement complaisante. Nombre d’Européens continuent de considérer la Russie ou la Chine comme des menaces plus importantes que les États-Unis, tout en soutenant indirectement la guerre en Ukraine et l’offensive contre Gaza. Ce faisant, ils permettent la propagation des mouvements suprémacistes blancs et d’extrême droite sur le continent. L’appareil de propagande fonctionne à merveille : l’islamophobie, la panique anti-immigrés et les discours anti-LGBTQ+ et anti-trans circulent librement, normalisant l’exclusion et la peur.
Les États-Unis ne sont pas en guerre contre l’Europe, contrairement à ce que prétendent certains discours. Ils sont en guerre contre l’expansion du pouvoir politique, économique et culturel des minorités, où qu’il se manifeste, y compris au sein même des sociétés européennes. Cela crée des tensions avec l’Union européenne, dont le cadre juridique oblige les États membres à appliquer la common law, dont de nombreuses dispositions protègent les droits humains et interdisent la discrimination. Ces cadres favorisent la diversification sociale et culturelle, ce à quoi l’Occident blanc s’oppose fermement. Les conséquences de cette réaction sont visibles en Hongrie, en Pologne et en Italie.
L’hostilité de Trump envers les Nations Unies ne relève pas principalement d’une question d’autorité institutionnelle. Les États-Unis n’ont pas abandonné le Conseil de sécurité. En réalité, l’Occident blanc a dépassé sa période de culpabilité – liée au colonialisme, à l’esclavage et au génocide – et s’emploie désormais activement à démanteler l’architecture humanitaire construite au cours des quatre-vingts dernières années.
La blanchité, entendue ici non comme une identité individuelle mais comme une structure de pouvoir mondiale ancrée dans une hiérarchie raciale, ne se sent plus tenue de financer le développement des pays non blancs, de soutenir les systèmes de santé mondiaux ni de pérenniser des initiatives telles que le traitement du VIH et la prévention des maladies. Dans un article récent de Semafor, Mark Suzman, PDG de la Fondation Gates, a averti que les philanthropes « perdent du terrain » en matière d’aide étrangère, alors même que les restrictions budgétaires entraînent une hausse de la mortalité infantile. Le retrait des États-Unis de 46 agences des Nations Unies, dont l’Organisation mondiale de la Santé, permet de réorienter les ressources de la coopération multilatérale vers la coercition – économique, politique et militaire – contre les institutions, les États et les populations qui résistent à la suprématie américaine.
Le silence de l’Europe est tout aussi frappant. Aucune grande puissance européenne n’a pris l’initiative de compenser le retrait américain ni d’assumer un rôle de premier plan au sein du système onusien. Au contraire, les gouvernements européens renforcent leur soutien au militarisme américain, tandis que l’ordre multilatéral se désagrège. En Amérique du Sud, les élites blanches continuent d’accepter le rôle de « zone d’influence des États-Unis », mobilisant des mouvements d’extrême droite pour préserver leur pouvoir et leur contrôle social. Cette situation empêche les populations de se forger une identité politique, culturelle et historique autonome, en dehors de l’ombre de l’Occident blanc.
Rien de tout cela n’était imprévisible. Ce qui se passe à Gaza et en Palestine était prévisible. Ce qui se passe en Ukraine aurait pu être évité. Ce qui se passe par le biais de l’ICE était prévisible. L’échec ne tient pas à un manque d’avertissement, mais à un refus de croire. Nous ne pensions pas que cela puisse aller aussi loin.
Nombre de Latinos ayant voté pour Trump ne croyaient pas à une expulsion. Les immigrés qualifiés ne pensaient pas que leur statut légal cesserait de leur offrir une protection. L’Europe ne croyait pas que les États-Unis démantèleraient l’ordre humanitaire qu’ils prétendaient jadis diriger. Nous avons confondu stabilité et permanence, puissance et retenue.
Tant que nous n’aurons pas remis en question le système de croyances qui normalise la domination, la hiérarchie et la peur racialisée, tout progrès restera impossible.
L’histoire nous le rappelle brutalement. En 1940, la France disposait d’une armée plus puissante que l’Allemagne. Pourtant, les stratèges militaires français ne croyaient pas qu’Hitler emprunterait la voie « impossible » – à travers les Ardennes, en traversant forêts, rivières et montagnes. Ils pensaient que la raison, les précédents et les limites du raisonnable prévaudraient.
Ils avaient tort.
En quelques semaines, l’Allemagne occupa le nord de la France et atteignit Dunkerque.
Aujourd’hui, cette même incrédulité nous paralyse. La suprématie blanche, en tant que structure de pouvoir mondiale, ne recherche plus le consensus ni la légitimité. Elle cherche à survivre par la force. L’histoire ne s’effondre pas par manque d’avertissements, mais parce qu’on les ignore.








