Lors du dernier sommet de l’Union africaine tenu à Addis-Abeba (février2026), le Ghana a obtenu l’inscription à l’agenda d’une initiative visant à ce que l’Assemblée générale des Nations Unies reconnaisse formellement la traite transatlantique et l’asservissement racialisé des Africains comme crime contre l’humanité. Le président John Dramani Mahama a annoncé que la résolution sera présentée le 25 mars, date correspondant à la Journée internationale du souvenir des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves. Il ne s’agit ni d’un geste procédural ni d’une commémoration symbolique supplémentaire. Il s’agit d’une intervention politique au cœur du langage normatif international. Et lorsque le langage évolue aux Nations Unies, le terrain sur lequel se négocient légitimité, responsabilité et, à terme, architecture économique évolue également.
La traite transatlantique ne fut pas un accident historique. Elle constitua un système organisé par des États, soutenu par les cadres juridiques de son époque et fonctionnel à l’accumulation originelle ayant permis la consolidation des économies impériales et du capitalisme industriel naissant. Des millions de personnes furent transformées en capital vivant, en marchandises et en force de travail forcée. Les réseaux commerciaux, le crédit, les assurances maritimes et la banque moderne se développèrent en lien avec ce circuit. La richesse accumulée ne disparut pas avec l’abolition ; elle fut convertie en infrastructures, institutions, capital financier et avantage structurel.
L’initiative portée par le Ghana introduit une question dérangeante dans le système international contemporain : si l’ordre économique mondial s’est partiellement construit sur un crime d’une telle ampleur, peut-il continuer à se présenter comme historiquement neutre ?
Mémoire normative
L’esclavage et la traite transatlantique ont été qualifiés de crimes contre l’humanité dans la Déclaration et le Programme d’action de Durban en 2001 (*). Toutefois, cette reconnaissance s’inscrivait dans un instrument politique programmatique, et non dans une résolution autonome et spécifique de l’Assemblée générale fixant le langage de manière explicite et sans équivoque.
La distinction est essentielle. En droit international, le langage établit des hiérarchies. Le génocide a été juridiquement défini après que l’histoire l’ait produit. La catégorie de crime contre l’humanité a émergé après la Seconde Guerre mondiale. La traite transatlantique s’est déroulée avant l’existence du cadre pénal contemporain capable de la qualifier avec précision juridique.
La résolution proposée par le Ghana ne vise pas à poursuivre rétroactivement des actes passés, ce qui serait juridiquement impossible au regard du principe de non-rétroactivité du droit pénal. Elle cherche à intégrer formellement ce passé dans le langage normatif actuel. Il ne s’agit pas d’une sentence, mais d’une requalification historique au sein du forum multilatéral le plus large du monde.
De l’accumulation historique à la dette structurelle
L’accumulation générée par la traite et l’asservissement ne fut pas épisodique. Elle fut structurelle. Elle finança l’expansion industrielle, consolida des infrastructures, renforça des systèmes financiers et créa des avantages qui se prolongèrent au fil des siècles. En parallèle, le continent africain subit une dépopulation forcée, une fragmentation sociale et, ultérieurement, une colonisation formelle.
Aujourd’hui, de nombreux pays africains consacrent une part significative de leur budget au service de la dette extérieure. Cette dette est analysée presque exclusivement à travers des paramètres macroéconomiques : soutenabilité budgétaire, stabilité monétaire, risque souverain. La généalogie historique des inégalités structurelles ayant conditionné leur insertion dans le système financier international est rarement prise en compte.
Parler de dette structurelle n’est pas une rhétorique morale. C’est reconnaître que les asymétries contemporaines ne sont pas nées dans un vide historique. L’architecture économique mondiale ne s’est pas construite sur des bases égalitaires.
Ce qu’une résolution peut modifier
Une résolution de l’Assemblée générale ne crée pas automatiquement d’obligations d’indemnisation ni n’ouvre de procédures pénales rétroactives. Elle ne crée pas de tribunaux ni n’impose de compensations. Toutefois, le pouvoir de l’Assemblée ne réside pas dans la coercition directe, mais dans la fixation de cadres normatifs.
Une reconnaissance formelle et sans équivoque de la traite transatlantique comme crime contre l’humanité pourrait renforcer la légitimité des agendas de justice réparatrice promus par l’Union africaine et les États des Caraïbes. Elle pourrait influencer des contentieux nationaux où la responsabilité historique est débattue. Elle pourrait soutenir la création de fonds multilatéraux orientés vers le développement structurel sous le langage de réparation historique. Elle pourrait même reconfigurer le débat sur l’allègement de la dette en y introduisant une dimension éthique dans une discussion jusqu’ici présentée comme exclusivement technique.
L’impact ne serait ni immédiat ni automatique. Il serait cumulatif. Dans le système international, le langage précède la norme, et la norme précède la pratique.
Architecture financière et légitimité
Les institutions financières internationales fonctionnent selon des structures de gouvernance reflétant des rapports de force hérités du XXe siècle. Les règles de vote, l’accès au crédit et les conditionnalités ne sont pas détachés de cette histoire. L’initiative africaine introduit une variable différente dans ce paysage : la légitimité historique de l’ordre économique.
Si l’Assemblée générale fixe la reconnaissance formelle du crime, la discussion sur la représentation, les quotas de vote et les conditions financières pourrait commencer à se déplacer d’un terrain purement technique vers celui de la justice historique. Cela n’implique pas d’annulations automatiques de dette ni de redistributions immédiates. Cela implique une transformation du cadre moral à partir duquel les asymétries sont justifiées.
Au-delà de la compensation
Réduire le débat à une question d’indemnisation monétaire l’appauvrit. La justice réparatrice contemporaine peut également s’exprimer à travers l’investissement structurel, le transfert technologique, les réformes curriculaires, la coopération financière préférentielle et des mécanismes multilatéraux de développement.
L’initiative portée par le Ghana ne réécrit pas le passé, mais elle confronte le présent. Si le crime est formellement reconnu, l’ordre économique international sera confronté à sa propre généalogie. Et dans cette confrontation s’ouvrira un espace pour repenser la manière dont sont conçus le développement, la dette et la légitimité mondiale.
La mémoire normative n’est pas nostalgie. Elle est architecture. Et lorsque l’architecture se transforme, les possibilités de l’avenir se transforment également.
(*)Que sont la Déclaration et le Programme d’action de Durban ? La déclaration et le programme d’action de Durban (Document PDF) constituent le plan directeur des Nations Unies pour lutter contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance








