Pendant des décennies, le Canada a été présenté comme l’antidote tranquille à la radicalisation politique étasunienne : un fédéralisme stable, la reconnaissance formelle des peuples autochtones, une culture institutionnelle sobre. Cette image s’est aujourd’hui fissurée en Alberta, où une crise politique apparemment provinciale commence à prendre des contours internationaux inquiétants.

La déclaration publique des Premières Nations des Traités 6, 7 et 8 — exigeant la démission de la première ministre Danielle Smith et dénonçant la promotion d’un projet séparatiste inconstitutionnel— n’est ni un geste symbolique ni un conflit local. C’est un signal d’alarme précoce. Et la question qui circule déjà dans les milieux diplomatiques et académiques est inconfortable mais légitime : l’Alberta est-elle en train de devenir un nouveau laboratoire du trumpisme hors des États-Unis ?

Le fait

L’élément déclencheur immédiat est la réforme juridique portée par le gouvernement de Danielle Smith, qui facilite la tenue de référendums provinciaux. Bien que le texte ne mentionne pas explicitement l’indépendance, des secteurs séparatistes y ont vu un feu vert pour tenter un référendum sur la sécession de l’Alberta du Canada.

Face à cela, les responsables des Premières Nations ont été catégoriques : toute tentative de séparation serait illégale, inconstitutionnelle et constituerait une violation des traités historiques signés avec la Couronne, qui précèdent l’existence même de l’Alberta en tant que province. Dans ce contexte, ils ont accusé la première ministre de légitimer activement un projet qui menace l’ordre constitutionnel et ont exigé sa démission.

La dureté du langage —y compris la phrase virale « lorsque ce référendum sera défait, je me ferai un plaisir de vous accompagner jusqu’à la frontière »— n’exprime pas une violence physique, mais une rupture politique. Une rupture qui n’est plus réversible par de simples communiqués tièdes.

Le cadre plus large

Le conflit ne peut être compris sans observer le contexte international. Depuis le retour de Donald Trump au centre de la scène politique des USA, une logique bien connue s’est réactivée : affaiblissement du fédéralisme, exaltation de souverainetés fragmentées, mépris du droit constitutionnel, instrumentalisation du ressentiment régional et attaque directe contre les peuples autochtones considérés comme des « obstacles » au développement.

L’Alberta présente tous les ingrédients classiques de ce scénario.

Une élite politique qui se présente comme victime d’un « État central oppressif ».

Un discours anti-fédéral nourri par l’industrie extractive.
Un rejet explicite des réglementations environnementales et fiscales.
Un récit de « souveraineté » provinciale détaché du droit et de l’histoire.
Il ne s’agit pas d’un phénomène isolé. C’est la traduction canadienne d’une matrice idéologique exportable.

Y a-t-il un lien avec Trump ?

Il n’existe pas, pour l’instant, de preuve documentaire directe d’une coordination formelle avec l’entourage de Donald Trump. Mais une analyse sérieuse ne se limite pas aux transferts d’argent ou aux réunions secrètes. L’influence politique opère aujourd’hui par des vases communicants idéologiques.

Danielle Smith a montré une affinité ouverte avec des positions trumpistes : confrontation avec le gouvernement fédéral, mépris du consensus scientifique, rhétorique anti-élites, défense radicale de l’extractivisme et normalisation du discours de rupture institutionnelle comme outil de pression politique.

Ce qui se dessine aujourd’hui en Alberta correspond aux logiques éprouvées du trumpisme : l’objectif n’est pas tant de remporter un référendum que d’affaiblir progressivement le cadre juridique, de polariser la société et de forcer l’État à négocier depuis le chaos.

Les Premières Nations comme limite

C’est ici qu’apparaît l’élément qui dérange profondément cette stratégie : les peuples autochtones.

Contrairement à d’autres scénarios séparatistes, l’Alberta ne peut effacer son histoire fondatrice. Les traités ne sont ni du folklore ni des symboles : ils constituent du droit constitutionnel en vigueur. Et les Premières Nations l’ont rappelé avec une clarté implacable : sans les traités, l’Alberta n’existe pas.

C’est le point que le trumpisme —dans toutes ses versions— ne sait pas gérer. Les peuples autochtones ne s’inscrivent pas dans une narration simplifiée de la souveraineté, car ils introduisent la mémoire, la légalité et les limites.

Risque systémique

Si le gouvernement de l’Alberta persiste à flirter avec le séparatisme, le conflit s’intensifiera inévitablement à trois niveaux :

  • Affrontement direct avec la Cour suprême du Canada.
  • Réouverture de la souveraineté autochtone sur les terres sous traité.
  • Affaiblissement de l’image du Canada comme État de droit stable.

Ce dernier point n’est pas anodin. Dans un monde où les projets autoritaires cherchent à s’étendre par contagion idéologique, l’Alberta pourrait devenir le premier cas de déstabilisation institutionnelle sérieuse au sein du G7 provoquée depuis une province.

Conclusion

Il ne s’agit pas seulement de Danielle Smith. Ni même seulement de l’Alberta. Ce qui est en jeu, c’est de savoir si le Canada permet qu’une logique importée —celle du trumpisme comme méthode— érode son architecture constitutionnelle de l’intérieur.

Les Premières Nations ont fait ce que le droit et l’histoire leur permettent de faire : tracer une ligne rouge.

La question est désormais de savoir si l’État canadien saura la lire avant que l’expérience ne devienne incontrôlable.