Pour comprendre les évènements politiques, il importe de les appréhender à partir d’une perspective historique, mais les choses changent rapidement et il faut aussi savoir s’adapter au présent. Cela commande d’ancrer notre réflexion en tenant compte de la conjoncture dans laquelle on se trouve. Le regard de l’historien, essentiel pour mettre les choses en perspective, peut et doit être complété par des analyses qui manifestent le souci de ne pas être dépassé par les évènements importants ayant une portée « historique », ouvrant des perspectives nouvelles. Certes, le passé est le creuset de l’avenir. En s’inscrivant dans le temps long, on pourrait croire qu’il n’y a presque rien de nouveau sous le soleil. N’empêche, certains évènements sont aussi souvent porteurs de nouveautés historiques.
Dans notre texte précédent (https://www.pressenza.com/fr/2026/01/le-kidnapping-detat-nouvelle-corde-a-larc-imperialiste/), nous faisions état d’un nouveau stratagème mis en place par la Maison Blanche pour venir à bout du Venezuela. Certes, les anciennes tactiques perdurent. Les sanctions ont été maintenues. L’arraisonnement des navires pétroliers rappelle les moments forts de la piraterie. La volonté expresse de mettre la main sur les ressources pétrolières relève du gangstérisme. Mais il y a aussi de la nouveauté. La décapitation par kidnapping d’un président, laissant en place le reste des membres du gouvernement, constitue une forme nouvelle d’intervention américaine, distincte de la présence militaire proprement dite impliquant des boots on the ground, distincte aussi d’une guerre par procuration et distincte du changement de régime. Elle instaure une nouvelle forme de protectorat.
On peut illustrer de mille façons la vitesse avec laquelle les évènements se bousculent pour transformer une conjoncture politique ancienne en une réalité nouvelle, très souvent opposée à celle qui est restée présente dans certains esprits.
Israël
Considérons par exemple les juifs ashkénazes victimes du génocide nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Les crimes de guerre et crimes contre l’humanité perpétrés par Israël n’ont pas attendu le 7 octobre 2023 pour se manifester, mais ce pays s’est pourtant transformé très rapidement en un État génocidaire rivalisant avec les anciens bourreaux d’une partie de ses citoyens. Cet État manifeste une cruauté inhumaine à l’égard du peuple palestinien.
Or, l’Europe où a eu lieu le génocide des juifs ashkénazes (sans oublier les Slaves et les Roms), est récalcitrante ou incapable de s’ajuster au temps présent et de prendre la juste mesure de ces horreurs nouvelles.
La Chine
Une autre preuve de changement radical et rapide nous provient de la Chine. Cet État, encore pauvre à la fin du XXe siècle, a permis, à peine vingt ans plus tard, à 800 millions de Chinois de se sortir de la pauvreté. La Chine est maintenant la première puissance économique mondiale, ou presque, et un leader en haute technologie. Cet État est jaloux de sa souveraineté et c’est la raison pour laquelle il est dans son intérêt de respecter celle des autres. Sa dernière intervention militaire extérieure date de 1979. La Chine ne se comporte pas à l’extérieur de ses frontières en imposant une domination par la force. Dans la conjoncture actuelle, elle n’a toujours pas un comportement impérialiste. L’Empire du Milieu n’a d’empire que le nom et seulement par référence au passé.
Pourtant, nous constatons malheureusement là aussi le maintien d’une vision ancienne des choses. Nous pensons l’expansion économique de la Chine à la lumière de ce que les États-Unis font depuis 80 ans. Il nous est difficile d’imaginer une politique extérieure fondée sur la coopération, impliquant l’échange de bons procédés et qui, de surcroît, serait respectueuse des souverainetés. Dans l’esprit de plusieurs, le développement économique chinois se déployant hors de ses frontières ne peut que vampiriser les ressources naturelles des pays tiers. Difficile d’envisager une politique extérieure placée sous l’égide de la coopération, et donc d’une relation « donnant-donnant ». Difficile de concevoir que ce soit là l’intérêt même de la Chine. D’où la complaisance de plusieurs à l’égard de la posture des États-Unis qui veulent « contenir » la Chine, limiter sa marge de manœuvre, en lui mettant des bâtons dans les roues en mer de Chine ou dans l’océan Arctique. Plusieurs acceptent même de lui couper les ressources provenant du Venezuela ou de l’Iran.
Les États-Unis
Les États-Unis semblaient apporter des avancées dans la démocratie représentative. Un système de checks and balances, constitué à partir d’un pouvoir exécutif, d’une chambre des représentants, d’un Sénat et d’une cour suprême, se présentait comme la façon de réaliser cette promesse. Avec des midterms en plus de l’élection présidentielle devant être tenue à tous les quatre ans, l’attention politique du peuple américain allait être sollicitée sur une base permanente.
Toutefois, suite à la chute du mur de Berlin, à la fin du pacte de Varsovie et à la dissolution de l’Union soviétique, les Américains ont vécu un moment d’hubris unipolaire. Ils ont cru qu’ils pourraient maintenant gouverner le monde, imposer partout le capitalisme dans sa version néolibérale, et susciter des ententes de libre-échange qui allaient permettre aux grandes entreprises américaines de s’installer un peu partout dans le monde, afin d’accaparer les ressources qui s’y trouvent. Leur « sécurité nationale » s’étalait jusqu’aux frontières de l’Iran, de la Russie et de la Chine. L’impérialisme américain ambitionne toujours d’accéder au statut de seul et unique hégémon. Pour imposer par la force leur domination, il faut déstabiliser les régimes, créer du chaos, intervenir militairement ou imposer des sanctions.
Ils disent encore explicitement qu’ils forment le seul pays pouvant gouverner le monde (dixit Joe Biden à l’occasion de la mise en candidature démocrate de Kamala Harris à la présidence des États-Unis). Ils en ont certes presque eu historiquement les moyens de réaliser cet idéal. Ils étaient depuis 1945 et jusqu’à récemment, la première puissance économique mondiale. Le dollar est toujours de facto la monnaie de réserve mondiale, l’anglais est la lingua franca, et Hollywood impose partout son cinéma. C’est maintenant chose connue, l’État américain dispose de 800 bases militaires, dépense mille milliards de dollars dans le complexe militaro-industriel, et a effectué plus de 250 interventions partout dans le monde depuis 1991. Il impose des « sanctions » à 18 000 entités : des individus, des entreprises et des pays. L’Amérique se croit tout permis, y compris de participer au génocide des Gazaouis, d’occuper le tiers de la Syrie, d’arraisonner des pétroliers vénézuéliens, d’enlever un chef d’État, de convoiter le Groenland et même d’avoir des soldats présents sur le territoire chinois dans la province de Taiwan!
Cette orientation impérialiste n’est pas apparue le 20 janvier 2025, avec le retour de Donald Trump aux commandes de l’État. Elle existe depuis des décennies. Le bien le plus précieux des États-Unis n’est pas issu de Big Pharma, du Big Tech, des industries fossiles ou du complexe militaro-industriel. C’est encore moins la démocratie, les droits de la personne et l’état de droit. Le bien le plus précieux est le dollar. Or, il y a ombre au tableau. Le déficit commercial atteint mille milliards de dollars annuellement, la dette immense dépasse 38 000 milliards et le service de la dette est de plus en plus lourd à porter. Les autorités américaines craignent l’amplification de la dédollarisation. Pour éviter cette conséquence, et s’assurer du maintien du dollar comme monnaie de réserve mondiale, il faut neutraliser ceux qui, comme Saddam Hussein a vendu le pétrole contre des euros ou comme Mouammar Khadafi, ont voulu créer une monnaie pan africaine, ou imposer des tarifs de 100% à ceux qui, comme les membres du BRICS, veulent commercer sans recourir au dollar. La guerre est la poursuite de la lutte économique par d’autres moyens.
Il faut aussi contrôler le mode de paiement des ressources dont tout le monde a besoin, à savoir le gaz et le pétrole. Il faut que ces ressources essentielles soient vendues en dollars US. D’où leur lien avec l’Arabie saoudite pour le pétrole et avec le Qatar pour le gaz. D’où la guerre avec la Syrie lorsque Bachar Al Assad a préféré le gazoduc proposé par l’Iran au lieu de celui qui avait été proposé par le Qatar. D’où leur présence dans le Nord de l’Irak et dans le tiers de la Syrie. D’où l’animosité à l’égard de l’Iran. D’où le découplage de l’Europe et de la Russie pour la vente du pétrole et du gaz. D’où la destruction du gazoduc Nordstream. D’où l’intervention au Venezuela.
Étonnamment, certains voient encore le rôle des États-Unis dans le monde comme étant celui d’un gendarme cherchant à instaurer la démocratie, le respect des droits de l’homme et l’état de droit. Ils déplorent la fin de l’USAID et vantent les mérites de la National Endowment for Democracy, un clone de la CIA. L’image d’Épinal d’une Amérique idéaliste, la présence dans les mémoires des Trente Glorieuses années de l’après-guerre, la métaphore de la ville lumineuse sur la colline (shining city on a hill), se maintiennent encore tant bien que mal dans certains esprits, et ce, même s’ils sont beaucoup moins nombreux depuis la présence tonitruante d’un leader fasciste fascisant à la tête de l’État et de ses frasques quotidiennes. Pour croire encore au rêve américain, il faut être dans un coma politique profond.
La Russie
Un anachronisme est aussi présent dans les perceptions entretenues par certains au sujet de la Russie. Après une ère d’impérialisme se poursuivant jusqu’au début du XXe siècle, l’empire russe fut remplacé par l’URSS, un pays qui semblait grâce à Lénine s’engager progressivement sur la voie d’une fédération multinationale. Le contrôle étatique des moyens de production allait pouvoir être de plus en plus partagé entre un État fédéral et des États fédérés. Les 15 républiques disposaient même d’un droit de sécession. Toutefois, sous l’impulsion du danger de plus en plus croissant posé par l’hostilité occidentale et les ambitions bellicistes de l’Allemagne nazie, il était obligatoire, au contraire, d’emprunter plutôt la voie de la centralisation des pouvoirs. Il fallait collectiviser les ressources, ce qui a donné lieu à de la famine à plusieurs endroits en URSS. La guerre contre l’Allemagne ne pouvait être remportée que sous la forme d’une « grande guerre patriotique ».
C’est, en partie, sous la pression des intérêts combinés des Américains et des Soviétiques qu’on a pu consacrer la fin des régimes coloniaux européens et accorder de l’importance au droit à l’autodétermination des peuples. L’objectif de l’URSS et des États-Unis était d’élargir leurs zones d’influence respectives. Il fallait pour y parvenir déloger les anciens pouvoirs coloniaux européens présents en Asie, au Moyen Orient et en Afrique. La zone d’influence créée par le pacte de Varsovie était surtout une zone tampon permettant d’assurer la sécurité de l’URSS contre les invasions venant de l’Occident.
L’URSS s’est dissoute en 15 républiques et la Russie est progressivement passée à l’économie de marché et au capitalisme. Le chaos qui s’en est suivi a jeté la population dans un marasme économique gigantesque. L’objectif numéro un de l’État russe était de se sortir de ce marasme, de combattre le pouvoir mafieux des oligarques en s’appuyant sur le nationalisme de la population russe. La reprise économique, réalisée largement grâce à Vladimir Poutine, consistait à faire des affaires principalement avec l’Europe. La fédération russe rassemble seulement 150 millions de personnes vivant au sein du plus grand espace géographique de la terre. L’élargissement de ce territoire ne pouvait être un objectif pour le Kremlin.
La Russie est encerclée par l’OTAN et n’a qu’une dizaine de bases militaires à l’extérieur de ses frontières, dans les pays limitrophes anciennement soviétiques. Son équipement militaire est concentré sur son territoire. Ses interventions militaires extérieures se comptent sur les doigts d’une main. En 2020, avant d’intervenir en Ukraine, elle avait un budget militaire de 60 milliards de dollars US par an. Elle a dépensé environ 13500 milliards de roubles en 2025, soit environ 162 milliards de dollars US en 2025, comparativement aux 1000 milliards pour les USA. Comme la Chine et l’Iran, elle affiche une résistance nationaliste aux États-Unis. Elle ne veut pas que ce pays puisse installer des missiles sur le territoire ukrainien, car cela forcerait l’État russe à être sur le qui-vive 24h/24, confronté à une menace existentielle et à des décisions catastrophiques devant être prises en quelques minutes. Sa guerre en Ukraine est donc défensive.
Le passé est-il garant du présent?
On peut penser que l’impérialisme russe va renaître, mais pour le moment il n’en est rien. La vision d’un Vladimir Poutine, assimilable à Catherine II de Russie, est entretenue par un Occident unanime, comme en temps de guerre. Diaboliser l’adversaire, essentialiser le mal incarné dans cet adversaire, cela entretient la guerre et favorise l’escalade. C’est une vieille tactique employée régulièrement au sujet de Slobodan Milosevic, Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi et Bachar Al Assad. Les Américains ont toujours eu beaucoup de succès à cet égard, et ce, d’autant plus que ces leaders n’étaient pas sans reproche.
Les oligarques russes, très puissants initialement, se soumirent au contrôle car le pouvoir politique avait l’appui d’une population qui avait beaucoup souffert de l’anarchie résultant du démantèlement de l’URSS. En outre, contrairement aux États-Unis, bon nombre d’oligarques russes sont nationalistes. Ceux qui ne le sont pas émigrent en Occident. Le peuple russe favorise la présence d’une autorité politique forte, durable, qui exerce un contrôle serré sur les orientations de l’État. Les États-Unis sont beaucoup plus proches d’une gouvernance oligarchique, puisque les milliardaires contrôlent Big Tech, Big Pharma, les industries fossiles et le complexe militaro-industriel, en plus de contrôler les grands médias ainsi que le pouvoir politique.
Pour maintenir contre vents et marées une interprétation impérialiste de l’invasion russe en Ukraine, on peut être tenté d’exploiter un argument reposant sur l’histoire. Si le passé est le creuset du futur, ne doit-on pas adopter cette ancienne grille d’analyse pour comprendre le présent? Nous avons-nous-mêmes appelé à la nécessité de replonger les évènements dans leur contexte. Il fallait une perspective historique pour comprendre la guerre d’Ukraine. Or, l’histoire ne nous renvoie-t-elle pas l’image d’une Russie impérialiste?
Nous avons fait la démonstration du contraire dans Le conflit mondial au XXIe siècle, paru en 2025 chez l’Harmattan. Les sanctions américaines n’étaient pas une réaction faisant suite à une agression non provoquée. Elles étaient plutôt le véritable objectif visé et la provocation avait pour but de forcer une intervention de la Russie en Ukraine. Le précédent de 2008 en Géorgie permettait aux Américains d’espérer une intervention semblable en territoire ukrainien. Cette « agression non provoquée », telle que décrite partout en Occident, était le meilleur moyen de convaincre l’Europe de renoncer aux ressources pétrolières et gazières de la Russie. Les vieilles images du gendarme américain animé de bonnes intentions démocratiques et d’une immémoriale Russie impérialiste ont pu convaincre les chefs d’État européens d’accepter les sanctions américaines, ce qui faisait l’affaire des États-Unis, mais qui plaçait l’Europe dans une situation économiquement pour le moins désavantageuse. Aujourd’hui les dirigeants européens se débattent avec les conséquences de leur décision.
Conclusion
Il n’est pas nécessaire d’être de gauche pour apercevoir le caractère monstrueux de l’impérialisme américain tel qu’il se déploie sous nos yeux. Le premier ministre du Canada, Mark Carney, vient de prendre lui-même ses distances à l’égard de « l’ordre mondial gouverné par des règles » (rules based order). On verra bien s’il est sérieux mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. La difficulté qu’ont certains à s’adapter aux nouvelles réalités peut être une cause importante expliquant le maintien des situations conflictuelles. L’anachronisme politique peut être manipulé pour justifier un affrontement militaire. L’aveuglement volontaire des alliés occidentaux aux velléités impérialistes des États-Unis aura fait des ravages un peu partout dans le monde : Irak, Afghanistan, Libye, Somalie, Syrie, Yémen, Soudan, Ukraine et Palestine. Il aura fallu que les Occidentaux en soient eux-mêmes victimes pour que le début d’une prise de conscience surgisse. C’est la grande innovation de l’impérialisme américain, version Trump : en plus de combattre ses adversaires, il malmène, rançonne et phagocyte ses alliés, pourtant complaisants et dociles.
La véritable victime de la guerre d’Ukraine est le peuple ukrainien. Faire reposer la responsabilité de la guerre sur la Russie relève d’une incompréhension profonde de l’impérialisme américain et des enjeux sécuritaires de la Russie, mais cela repose aussi sur une image anachronique russophobe que les États-Unis ont volontairement entretenue et propagée. C’est en s’accrochant à la vision chimérique civilisationnelle d’un Occident porteur des Lumières que l’Europe a été encline à suivre béatement les directives des États-Unis. C’est aussi grâce aux illusions d’un rêve américain dépassé que tous ont accepté le bellicisme de cet État voyou.
L’histoire nous éclaire, à condition de ne pas croire qu’elle ne change pas.








