Le rêve d’après-guerre froide d’un monde unipolaire stable, dominé par les États-Unis, s’éteint su une fin désagréable. L’ordre mondial ressemble à présent à un échiquier multipolaire, dans lequel les anciennes superpuissances perdent leur cohérence, les puissances moyennes recherchent de nouveaux alignements et les régions émergentes mettent leur puissance à l’épreuve. L’effondrement de l’autorité unipolaire n’est pas seulement cause d’incertitude stratégique, mais aussi de débris – politiques, économiques et militaires – qui blessent les Etats plus petits trop proches de l’empire s’écroulant.

L’Asie, souvent décrite comme le moteur du 21ième siècle, illustre à la fois les promesses et les périls de cette transition. La région grandit économiquement et technologiquement, mais dans le même temps ses Etats rivalisent en matière de statut, d’influence et de territoire. La coopération reste fragile, la méfiance est profonde. La course au « meilleur siège dans le nouvel ordre mondial » a déjà causé des escarmouches diplomatiques, des impasses navales, des concurrences indirectes et la remilitarisation de sociétés qui avaient espéré que leur futur reposerait sur le commerce et non les chars.

Pendant ce temps, l’hémisphère occidental entre aussi dans une période sombre. L’interventionnisme renouvelé de Washington – symbolisé récemment par la dramatique mainmise sur les réserves de pétrole et le transfert extra-judiciaire de dirigeants étrangers – suggère que la rhétorique de démocratie, de droits humains et de droit international s’est retirée dans un placard verrouillé. Tout ce qui reste est une lutte pour les ressources et l’extension géopolitique. Les États-Unis ne font plus semblant de gérer un ordre mondial libéral ; au lieu de quoi ils luttent pour préserver leur primauté sous toutes ses formes qui subsistent.

Les Nations Unies, dont l’on attendait qu’elles servent de référence morale et diplomatique aux politiques mondiales, luttent pour leur survie institutionnelle. La paralysie de l’ONU face aux rivalités des grandes puissances rappelle les derniers jours de la Ligue des Nations. L’ironie est profonde : l’ONU a été fondée par les grandes puissances victorieuses pour stabiliser leur domination et perpétuer une paix contrôlée. Actuellement, ces mêmes grandes puissances sapent son autorité, fragmentent sa légitimité et diluent sa capacité à prévenir les conflits. Les gardiens détruisent leur portail.

La multipolarité est souvent idéalisée comme étant signe d’équilibre, de diversité ou de partage du pouvoir. L’histoire nous enseigne une leçon moins rassurante. Les systèmes multipolaires ont souvent produit des spirales d’insécurité, dans lesquels les puissances montantes et déclinantes s’affrontent, éprouvent leurs limites, fondent des contre-alliances et se méprennent sur les intentions des autres. Les deux premières guerres mondiales se sont déclenchées dans ces conditions. Le risque d’une troisième conflagration mondiale ne peut être écarté.

Si cela se produit, l’Europe reste un point d’ignition plausible. L’Asie a déjà éprouvé de multiples crises – des incidents frontaliers aux revendications maritimes en passant par les confrontations indirectes – mais elle a jusqu’à présent évité d’entrer dans une guerre régionale illimitée, que ce soit par prudence, chance ou ce que l’on pourrait appeler une sagesse accidentelle. Cependant, l’Europe s’est rapidement remilitarisée, tandis que ses guerres non résolues, les ressentiments nationalistes et les conflits mis au frigidaire sont une fois de plus positionnés sur les lignes de fracture de la concurrence entre grandes puissances.

Les Empires meurent rarement en silence. Ils s’écroulent comme des arbres incendiés, répandant des braises tout autour, embrasant des champs qui n’avaient jamais demandé à brûler. Leurs capitales peuvent s’écrouler sous le poids de leurs propres ambitions, mais c’est aux frontières que l’on entend les premiers cris et les petites nations qui goûtent les cendres. Les voisins saignent, non parce qu’ils ont combattu l’empire, mais pour avoir vécu assez près pour sentir sa chute. L’histoire est remplie de telles tragédies – cartes redessinées en hâte, traités noyés dans l’encre et le sang et générations contraintes de reconstruire sous des ombres inconnues. Et une fois de plus, le monde se tient au bord de ce vieux schéma, contemplant un géant qui vacille, sans savoir comment – et sur qui – il va tomber.

 Le monde pénètre dans une période où la diplomatie est affaiblie, les institutions incertaines et les seuils nucléaires une fois de plus en question. Dans un tel moment, même une petite erreur de calcul peut avoir des conséquences qui ne se mesureront pas en manchettes de journaux, mais en continents.

Reprendre et adapter le célèbre appel de Karl Marx : « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous » ne suffit plus. Aujourd’hui l’appel doit être plus large et plus urgent : « Travailleurs, citoyens et défenseurs de la paix et de la non-violence, unissez-vous avant qu’il soit trop tard. »

 

Traduction, Serge Delonville