Cependant, la tournure que prendra ce débat pourrait être tout aussi importante que la pression elle-même.
Les limites d’un boycott
Les boycotts ont longtemps joué un rôle dans les luttes politiques, de l’Afrique du Sud de l’apartheid aux manifestations olympiques pendant la guerre froide. Mais l’histoire montre aussi leurs limites. Utilisés de manière brutale, les boycotts peuvent enfermer les institutions dans des positions défensives, réduire des enjeux complexes à des slogans polarisants et, en fin de compte, permettre aux instances dirigeantes de balayer les critiques d’un revers de main en les qualifiant d’« ingérence politique ».
Pour un mouvement fondé sur la non-violence, l’efficacité se mesure non seulement à la perturbation qu’il engendre, mais aussi à sa capacité à ouvrir un espace de dialogue, de responsabilisation et de transformation.
C’est pourquoi certains organisateurs de campagne préconisent désormais un changement de stratégie : abandonner le boycott immédiat et radical et s’orienter vers un engagement structuré avec la FIFA elle-même.
Un précédent récent qui change la donne
En janvier 2026, le président de la FIFA, Gianni Infantino, et le président de l’UEFA, Aleksander Čeferin, sont intervenus directement pour empêcher la démolition prévue d’un terrain de football dans le camp de réfugiés d’Aïda, près de Bethléem, en Cisjordanie occupée. Leur intervention faisait suite à une campagne internationale soulignant le droit des enfants à jouer et l’importance symbolique de ce terrain pour une communauté marginalisée.
L’ordre de démolition a été suspendu.
Cet épisode est important non seulement pour ses implications humanitaires, mais aussi pour ce qu’il révèle sur la gouvernance du football. La FIFA et l’UEFA ont démontré leur volonté de s’engager politiquement, malgré leurs fréquentes déclarations de neutralité, lorsque la pression morale, la visibilité publique et le rôle social du football convergent.
Pour les détracteurs de la Coupe du monde organisée par les États-Unis, ce précédent remet en cause l’argument selon lequel la FIFA serait impuissante ou structurellement incapable d’agir.
La FIFA en tant qu’acteur moral mondial
Peu d’institutions peuvent rivaliser avec l’influence de la FIFA. La Coupe du monde 2022 au Qatar a touché environ cinq milliards de personnes à travers la télévision, les plateformes de streaming et les réseaux sociaux. Plus de 3,5 milliards de personnes ont regardé au moins une partie du tournoi, et les 211 associations nationales membres de la FIFA couvrent la quasi-totalité des pays du monde.
Cette envergure fait de la FIFA non seulement un administrateur sportif, mais aussi un acteur culturel et moral mondial.
Lorsque la FIFA désigne un pays hôte, il ne s’agit pas d’une simple décision logistique. Ce choix confère légitimité, visibilité et pouvoir symbolique. Dans un contexte de tensions géopolitiques accrues, d’unilatéralisme et de méfiance généralisée envers les institutions, la désignation du pays hôte de la Coupe du monde devient inévitablement un énoncé des valeurs que défend le sport mondial.
De la pression à l’invitation
La campagne qui se dessine soutient que ce moment ne devrait pas être utilisé pour acculer la FIFA, mais pour l’inviter à une conversation difficile et potentiellement historique.
Au lieu d’exiger une annulation immédiate, les militant·e·s proposent :
- un report d’un an,
- une étude sérieuse de la possibilité de délocaliser les matchs hors des États-Unis,
- une consultation formelle avec les associations nationales, les diffuseurs, les sponsors et la société civile.
De telles mesures permettraient à la FIFA de préserver l’intégrité du tournoi tout en répondant aux préoccupations légitimes de la communauté internationale concernant la sécurité, l’inclusion et l’escalade politique.
Surtout, cette approche offre à la FIFA une porte de sortie honorable, un principe reconnu depuis longtemps comme essentiel à la réussite des actions non violentes.
Une rare opportunité non violente
Ce qui rend cette campagne inhabituelle, ce n’est pas seulement son ampleur, mais aussi sa nature. Elle ne repose ni sur des sanctions économiques, ni sur un conflit armé, ni sur des perturbations physiques massives. Elle se déroule presque exclusivement dans les médias, dans le débat public et au sein des institutions internationales.
En ce sens, elle représente une nouvelle forme d’influence non violente : un dialogue mondial capable d’influencer l’une des institutions culturelles les plus puissantes de la planète, sans risquer de vies humaines ni nécessiter d’importantes ressources financières.
Le simple fait d’évoquer la possibilité de délocaliser une Coupe du monde constitue un changement. Impliquer la FIFA dans ce dialogue pourrait marquer un tournant dans la manière dont le sport mondial aborde les questions de pouvoir, de responsabilité et d’humanité.
À mesure que le débat s’intensifie, la question centrale n’est peut-être plus de savoir si la FIFA peut agir, mais si elle choisit de considérer ce moment comme une menace ou comme une opportunité de réaffirmer la promesse universelle du football.








