Le récent Rapport spécial sur la Situation de la Liberté d’Expression au Chili, publié par la Rapporteure spéciale pour la Liberté d’Expression (RELE) de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) en octobre 2025, n’est pas seulement un diagnostic institutionnel : il est le reflet brut de la précarité vécue par des journalistes comme moi dans des contextes de protestation et de contrôle étatique. Basé sur une visite in loco en mars 2024, le document reconnaît des avancées telles que des formations pour les fonctionnaires et le projet de loi de protection du journalisme, mais dénonce des schémas structurels de violence, de harcèlement et d’opacité qui persistent depuis l’éclatement social de 2019. En tant que Chilienne arrêtée à plusieurs reprises pour « crime d’informer » lors de ces mobilisations, je vois dans ce rapport la validation d’expériences muselées qui exigent une institutionnalisation urgente.
Violence contre le journalisme : Mon expérience dans les chiffres
Le rapport documente plus de 400 agressions contre des journalistes entre 2019 et 2023, incluant coups, arrestations arbitraires, surveillance illégale et harcèlement judiciaire, générant une autocensure généralisée. Je me souviens de mes arrestations à Santiago en 2019-2021 : agressée par les Carabineros en couvrant des manifestations, accusée d’« obstruction » pour documenter les excès policiers, libérée sans charges après des heures d’interrogatoire, et menacée de mort à maintes reprises. Des cas emblématiques comme l’assassinat de Francisca Sandoval en 2022 — dont les auteurs matériels ont été condamnés, mais la chaîne de commandement reste impunie — illustrent l’impunité qualifiée d’« inquiétante » par le rapport. La RELE presse pour une approche intégrale préventive, punitive et réparatrice, alignée sur les normes de la Cour IDH, comme l’affaire Claude Reyes vs. Chili sur l’accès à l’information.
Accès à l’information publique : L’opacité comme outil de contrôle
Le Chili dispose du Conseil pour la Transparence (CPLT), mais le rapport critique les refus répétés et les prorogations indéfinies des demandes, limitant le contrôle citoyen. Dans mon travail, des demandes sur la répression policière ont été refusées au nom de la « sécurité nationale », perpétuant le récit officiel. Cela viole le droit de savoir, pilier démocratique selon la Cour IDH, et favorise les lacunes dans les environnements numériques où la désinformation prolifère sans contrepoids.
Pluralisme médiatique et environnements numériques : Barrières pour les voix indépendantes
Le texte dénonce la concentration médiatique, les obstacles aux concessions pour les radios communautaires et la discrimination contre les groupes marginalisés. Collaboratrice de Pressenza depuis Montréal, je fais face à la censure algorithmique et aux failles numériques qui invisibilisent les analyses critiques sur Gaza ou les droits humains. La RELE recommande des cadres réglementaires inclusifs et un financement étatique équitable, évitant les restrictions à l’expression sur les réseaux.
Recommandations et appel à l’action
La CIDH propose d’adapter les lois au numérique, de renforcer le CPLT et de créer des protocoles policiers spécifiques. De ma position de témoin direct et d’analyste, j’exige : données désagrégées sur les agressions, enquêtes indépendantes et protection légale efficace. Ce rapport n’est pas une clôture, mais un catalyseur pour que le Chili honore ses engagements interaméricains.
Références
1. Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). (2025). *Rapport spécial sur la Situation de la Liberté d’Expression au Chili*. OEA/Ser.L/V/II. CIDH/RELE/INF.32/25. https://www.oas.org/es/cidh/expresion/publicaciones/informechile.pdf
2. Rapporteure spéciale pour la Liberté d’Expression (RELE). (2025, 14 octobre). *Communiqué de Presse 210/25*. Organisation des États américains. https://www.oas.org/es/cidh/jsForm/?File=/es/cidh/expresion/prensa/comunicados/2025/210.asp
3. Cour interaméricaine des droits de l’homme. (2006). *Affaire Claude Reyes et al. vs. Chili*. Sentence du 19 septembre 2006.
4. CIDH. (2022). *Situation des droits humains au Chili*. https://www.oas.org/es/cidh/informes/pdfs/2022_chile.pdf
5. Pressenza. (2022, 10 mai). *Persécution de la presse au Chili : le crime d’informer*. Par Claudia Aranda. https://www.pressenza.com/es/2022/05/persecusion-a-la-prensa-en-chile-el-crimen-de-informar/
6. Revista de Frente. (2025, 18 juin). *Conflit de Narratifs : Le Visage de l’Extermination et la Stratégie de l’Impunité*. Par Claudia Aranda. https://www.revistadefrente.cl/conflicto-de-narrativas-el-rostro-del-exterminio-y-la-estrategia-de-la-impunidad-por-claudia-aranda/
7. CIDH. (2025). *Rapport Annuel Chapitre RELE*.
8. Cour IDH. (2023). *Normes sur la liberté d’expression lors des protestations*.
9. Conseil pour la Transparence (CPLT). (2024). Statistiques des réclamations.
10. Observatoire des Droits de la Communication. (2020). Bulletin n°6.
11. APDH. (2019). Mesures conservatoires pour le Chili.