Quels principes de justice accepterions-nous pour organiser la société si nous ne savions pas quelle place nous y occuperions ?
Cet article réhabilite la Théorie de la justice de John Rawls comme cadre normatif central pour faire face à la légitimation contemporaine de la cupidité et de l’égoïsme structurel, particulièrement visibles dans le libertarianisme politico-économique et dans certaines pratiques dominantes de l’ordre international actuel. Contre la lecture réductrice qui présente Rawls comme un penseur égalitariste hostile à la concurrence, il soutient que Rawls accepte la différenciation sociale et les incitations dès lors que les inégalités qui en résultent améliorent effectivement la situation de ceux qui sont le plus mal lotis. Le texte reconstruit avec rigueur les principes rawlsiens — libertés fondamentales, égalité équitable des chances et principe de différence — et les oppose à la logique libertarienne qui dissout la justice dans la légalité et neutralise la responsabilité morale face au dommage social. À travers des références philosophiques et historiques ainsi que des exemples contemporains liés à l’extractivisme, aux inégalités transnationales et aux guerres pour les ressources, il est soutenu que la cupidité, lorsqu’elle s’institutionnalise, opère comme principe premier des grandes infortunes historiques. En conclusion, la question rawlsienne reçoit une réponse honnête, reconnaissant des désaccords raisonnables, tout en identifiant une limite éthique qu’aucune société ne choisirait consciemment depuis l’ignorance de son propre destin.
La paradoxe
Le paysage géopolitique contemporain est marqué par un paradoxe persistant. Alors que les discours officiels exaltent la liberté, le mérite et l’efficacité, les inégalités économiques et sociales atteignent des niveaux historiquement extrêmes, tant à l’intérieur des États qu’entre les régions du monde. La concentration des richesses, l’affaiblissement des systèmes de protection sociale, l’extractivisme intensif et la normalisation de populations considérées comme jetables coexistent avec un récit qui présente ces phénomènes comme des effets inévitables de la liberté économique.
Dans ce contexte, le libertarianisme a cessé d’être une position marginale pour devenir un langage moral influent, capable de redéfinir ce qui est considéré comme juste et ce qui est relégué hors du champ de l’obligation collective. Face à ce déplacement, la Théorie de la justice de John Rawls réapparaît comme un point de référence incontournable. Non comme un programme technique clos, mais comme un critère normatif qui oblige à réintroduire la question de la justice là où le discours dominant ne reconnaît que la légalité et l’efficacité.
Cet essai défend deux thèses articulées. La première soutient que la cupidité, comprise comme une volonté d’accumulation illimitée indifférente au tort causé à autrui, a historiquement opéré comme principe structurel des grandes injustices et cruautés. La seconde affirme que le libertarianisme contemporain fonctionne comme sa légitimation philosophique moderne, en dissociant la liberté de toute exigence de justice. Face à cela, il est proposé de réhabiliter Rawls comme limite morale, en montrant que sa théorie ne nie ni la concurrence ni la différenciation, mais les soumet à une justification éthique que l’ordre actuel élude systématiquement.
Cupidité, intérêt et structure morale
Avant d’aborder le débat normatif, il est nécessaire de préciser le concept de cupidité. Il ne s’agit ni d’une catégorie psychologique ni d’un jugement moral sur les motivations individuelles. La cupidité, au sens qui nous intéresse ici, est une logique structurelle de l’action : l’accumulation sans limite accompagnée d’une indifférence institutionnalisée à l’égard de ses conséquences pour autrui.
Cette logique doit être distinguée de l’intérêt personnel, reconnu par la tradition philosophique depuis Aristote comme composante légitime de l’action humaine, ainsi que de l’ambition modérée orientée vers la réussite dans le cadre de règles partagées. La cupidité commence là où tout critère de suffisance disparaît et où le dommage produit cesse d’être pertinent pour l’évaluation morale de l’action. Lorsque cette logique devient un principe organisateur des institutions, la cruauté n’apparaît pas comme une déviation, mais comme une conséquence fonctionnelle.
Le libertarianisme comme doctrine morale
Le libertarianisme est généralement présenté comme une défense de la liberté négative et de la réduction du pouvoir de l’État. Toutefois, son noyau est normatif. Des auteurs comme Nozick soutiennent que les individus possèdent des droits inviolables sur eux-mêmes et sur les biens acquis légitimement, et que toute redistribution coercitive constitue une violation morale comparable au travail forcé (Nozick, 1974).
Dans cette perspective, la justice se réduit à la correction procédurale des transactions. S’il n’y a pas de coercition directe et que les règles formelles sont respectées, le résultat est considéré comme moralement légitime, indépendamment de ses effets structurels. La souffrance d’autrui, l’exclusion ou la pauvreté extrême ne génèrent pas d’obligations collectives, mais tout au plus des occasions de charité volontaire.
Ce déplacement de la justice vers la légalité produit un effet décisif : la cupidité cesse d’être un problème moral. L’accumulation illimitée n’a pas besoin d’être justifiée au nom du bien commun ; sa conformité formelle aux règles en vigueur suffit. L’indifférence se transforme ainsi en vertu politique.
Rawls et l’architecture de la justice comme équité
La Théorie de la justice de Rawls se situe sur un plan radicalement différent. Rawls ne part pas d’une anthropologie moralisatrice, mais d’une question normative portant sur les conditions dans lesquelles les institutions de base peuvent être considérées comme justes. À cette fin, il introduit la notion de position originelle, un dispositif hypothétique dans lequel des individus rationnels choisissent des principes de justice sous un voile d’ignorance qui les empêche de connaître leur place future dans la société (Rawls, 1971/1999).
De cette procédure émergent deux principes hiérarchiquement ordonnés. Le premier garantit un ensemble égal de libertés fondamentales — liberté de pensée, de conscience, d’expression et de participation politique — qui ne peuvent être sacrifiées au profit d’avantages économiques. Le second régule les inégalités sociales et économiques à travers deux conditions : l’égalité équitable des chances et le principe de différence. Ce dernier établit que les inégalités ne sont acceptables que si elles bénéficient effectivement aux membres les plus défavorisés de la société.
Il est crucial de souligner que Rawls ne nie ni la concurrence ni la différenciation. Il reconnaît la nécessité des incitations et la diversité des talents. Ce qu’il rejette, c’est l’impunité morale de l’inégalité. La fortune sociale, l’origine familiale et les dotations naturelles sont moralement arbitraires ; les transformer en titres illimités d’appropriation revient à confondre le hasard avec le mérite.
Le conflit avec le libertarianisme
Le désaccord entre Rawls et le libertarianisme n’est pas technique, mais éthique. Alors que le libertarianisme considère suffisante l’absence de coercition directe, Rawls exige une justification morale des effets structurels. La question n’est pas seulement de savoir comment la richesse est acquise, mais quel type de société résulte de son accumulation.
Sous le voile d’ignorance, la proposition libertarienne révèle sa fragilité. Accepter la concurrence et le risque n’implique pas d’accepter un ordre dans lequel la misère ne génère aucune obligation collective. La liberté sans justice devient, en pratique, une licence pour l’indifférence.
Cupidité et histoire : une évidence structurelle
L’histoire offre de nombreuses preuves des effets de l’institutionnalisation de la cupidité. Le colonialisme européen, l’esclavage atlantique et les économies extractives modernes partagent un même schéma : la maximisation des profits par la déshumanisation de populations considérées comme sacrifiables. Les justifications idéologiques ont varié — religieuses, raciales, civilisationnelles —, mais la logique sous-jacente est restée constante (Williams, 1944 ; Wallerstein, 2004).
Aujourd’hui, cette logique persiste sous des formes renouvelées. L’exploitation intensive des ressources dans le Sud global, la précarisation transnationale du travail et les guerres liées au contrôle de matières premières stratégiques montrent comment l’accumulation sans limite continue de produire une violence structurelle. Le langage technico-économique contribue à neutraliser la dimension morale du dommage, transformant les vies en coûts et les territoires en actifs.
Répondre aujourd’hui à la question de Rawls
Répondre honnêtement à la question de Rawls impose d’éviter les idéalisations. Tous ne choisiraient pas les mêmes principes depuis la position originelle. Certains accepteraient des niveaux élevés d’inégalité, en misant sur leur capacité à entrer en compétition. Toutefois, il existe une limite éthique difficile à nier. Il est peu plausible que quelqu’un choisirait consciemment un ordre social dans lequel sa chute éventuelle dans le désavantage ne générerait aucune obligation collective.
Accepter des inégalités n’implique pas d’accepter l’abandon. Accepter la concurrence n’implique pas d’accepter l’indifférence. La réponse honnête à la question rawlsienne ne promet pas une égalité absolue, mais rejette la légitimation de la cupidité comme principe directeur.
Conclusions
La Théorie de la justice de Rawls n’offre pas une utopie close, mais un critère normatif exigeant pour évaluer les institutions réelles. Dans un contexte géopolitique marqué par des inégalités extrêmes et la normalisation du caractère jetable de certaines vies humaines, sa question fondamentale retrouve toute sa puissance critique. Chaque fois qu’une société a organisé son ordre politique autour de l’accumulation illimitée et a expulsé la justice du champ de l’obligation, le résultat a été la reproduction systématique de la cruauté.
Le défi ne consiste pas à nier l’intérêt personnel ni la concurrence, mais à décider quelles limites morales s’imposent lorsque le coût est la dignité humaine. Rawls n’élimine pas la liberté ; il la sauve de son évidement éthique. Face à la cupidité érigée en vertu, la justice comme équité réapparaît comme un rappel inconfortable qu’aucune société ne peut se dire libre si elle transforme la détresse d’autrui en problème privé. La question de Rawls, enfin, ne s’adresse pas à un lecteur abstrait, mais à une humanité qui ne sait toujours pas quelle place elle sera amenée à occuper.
Références
Nozick, R. (1974). Anarchy, state, and utopia. Basic Books.
Rawls, J. (1999). A theory of justice (rev. ed.). Harvard University Press. (Ouvrage original publié en 1971)
Wallerstein, I. (2004). World-systems analysis: An introduction. Duke University Press.
Williams, E. (1944). Capitalism and slavery. University of North Carolina Press.








