L’intervention des États-Unis au Venezuela marque un point de rupture politique qui dépasse largement le seul cas vénézuélien. Il ne s’agit pas seulement d’une opération concrète, mais d’un précédent opérationnel : la décision d’agir de facto en dehors des contraintes du droit international et d’assumer ouvertement le coût politique de cette décision. À partir de ce moment, le plateau change. Non pas parce que tout va se produire immédiatement, mais parce que ce qui semblait autrefois impensable entre désormais dans le champ du plausible.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche accélère cette mutation. Non en raison de son style rhétorique, mais parce qu’il incarne une logique de pouvoir qui ne cherche plus à justifier ses actes dans le cadre normatif international. Le signal est clair : lorsque l’hégémonie perçoit qu’elle perd du terrain structurel — économique, technologique, commercial — elle peut choisir d’imposer des règles de facto, quitte à faire exploser le discours qu’elle a soutenu pendant des décennies.

À partir de ce point de rupture, au moins six scénarios plausibles s’ouvrent et méritent une attention particulière.

Scénario 1 : persécution politique extraterritoriale et sanction des figures dérangeantes

Après le Venezuela, la criminalisation des acteurs politiques étrangers cesse d’être exceptionnelle. L’utilisation du droit interne américain pour poursuivre, sanctionner ou bloquer des personnes hors de sa juridiction s’étend. Le cas de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, sanctionnée et harcelée politiquement pour son travail, constitue un précédent inquiétant. La frontière entre la critique diplomatique et la persécution personnelle devient floue.

Dans ce scénario, présidents, anciens chefs d’État, juges internationaux, rapporteurs des droits humains et dirigeants politiques critiques de Washington deviennent des cibles légitimes de campagnes de discrédit, de sanctions financières ou de menaces judiciaires. Il ne s’agit pas nécessairement d’emprisonner, mais de discipliner et d’avertir.

Scénario 2 : intervention indirecte et pression sur les gouvernements non alignés en Amérique latine

Les gouvernements qui adoptent des positions autonomes ou dérangeantes entrent dans une zone de risque. Le président colombien Gustavo Petro, critique de la politique antidrogue américaine et partisan de réformes structurelles, en est un exemple. La Colombie, bien qu’alliée historique des États-Unis et hôte de plusieurs bases militaires américaines, n’est pas à l’abri de frictions si son gouvernement s’écarte du scénario attendu.

La pression ne prend pas nécessairement la forme d’un coup d’État classique. Elle peut s’exprimer par le chantage économique, le blocage de la coopération, des opérations médiatiques, une pression militaire indirecte ou l’encouragement de fractures internes. L’expérience latino-américaine montre que ces mécanismes sont bien connus.

Scénario 3 : l’usage de la « guerre contre la drogue » comme couverture d’intervention

La Bolivie apparaît ici comme un cas particulièrement sensible. Pays producteur de lithium et dépourvu d’accès souverain à la mer, la Bolivie est vulnérable aux récits d’« État failli », de « narco-État » ou de « menace régionale ». Sous la logique de la lutte contre le narcotrafic, une intervention directe ou indirecte pourrait être facilement justifiée auprès de l’opinion publique internationale, même si l’objectif réel était le contrôle de ressources stratégiques et de corridors logistiques.

Ce scénario n’est pas nouveau, mais le précédent vénézuélien abaisse le seuil politique de sa mise en œuvre. Un consensus régional ou un mandat multilatéral solide ne seraient plus nécessaires.

Scénario 4 : prise de contrôle ou contrôle des infrastructures stratégiques et des routes commerciales

Le Panama et son canal retrouvent une place centrale. Dans un contexte de rivalité mondiale pour les routes commerciales, le contrôle effectif —formel ou informel— des passages stratégiques devient un outil de pression. Il en va de même pour l’augmentation du trafic par le détroit de Magellan, où la projection navale et logistique acquiert une importance renouvelée.

En Amérique du Sud, l’apparition du port de Chancay au Pérou, avec une forte participation chinoise, et le développement de corridors biocéaniques reliant le Brésil au Pacifique introduisent des tensions supplémentaires. Les États-Unis n’ont pas besoin de bloquer ces infrastructures ; il leur suffit d’en conditionner le fonctionnement, de faire pression sur les gouvernements ou d’installer une présence militaire ou une « coopération sécuritaire » en des points clés.

Scénario 5 : pression sur les alliés et fractures internes dans les pays du Nord

Même les alliés traditionnels ne sont pas épargnés. Le Canada fait face à des tensions internes, notamment en Alberta, où le poids du pétrole, les différends fiscaux et les récits sécessionnistes peuvent être instrumentalisés. L’idée, exprimée de manière provocatrice par des secteurs proches de Trump, d’une éventuelle annexion ou subordination politique, aussi absurde puisse-t-elle paraître aujourd’hui, remplit une fonction : déstabiliser le cadre des certitudes.

Le Groenland, pour sa part, continue d’être un objet d’intérêt stratégique en raison du contrôle des routes arctiques, des ressources et de la projection militaire. Ici aussi, le droit international devient flexible lorsque des intérêts majeurs s’affrontent.

Scénario 6 : projection coercitive en Afrique et sanction des puissances émergentes

Le continent africain, et en particulier le Sahel, apparaît comme un espace d’intervention indirecte sous le discours de la lutte contre le terrorisme et de la sécurité régionale. Le retrait ou l’affaiblissement des acteurs européens ouvre la voie à des repositionnements agressifs. L’Afrique du Sud, membre du groupe BRICS et acteur politique de premier plan, peut devenir la cible de sanctions, de pressions économiques ou d’un isolement diplomatique si elle approfondit son alignement avec la Chine et la Russie.

Ici, la coercition prend des formes plus sophistiquées : sanctions financières, blocages commerciaux, pression sur des entreprises stratégiques et opérations d’influence.

Un plateau sans règles claires

Ces scénarios ne sont ni des prophéties ni des plans écrits. Ce sont des possibilités ouvertes par un changement de phase. Ce qui s’est produit au Venezuela n’inaugure pas une nouvelle ère de légalité alternative ; il inaugure une période où la légalité cesse d’être une limite fiable. Le message est que le pouvoir est prêt à agir d’abord et à discuter ensuite.

Pour l’Amérique latine et le Sud global, la leçon est inconfortable mais claire. La neutralité ne garantit plus la protection. La diversification des alliances, la résilience institutionnelle et le contrôle souverain des infrastructures stratégiques deviennent des questions de survie politique.

Le plateau est devenu plus rude et le jeu a changé de règles. Et après le Venezuela, personne ne peut dire qu’il n’a pas été averti.