Le Guatemala s’est à nouveau embrasé. Au cours des dernières semaines, des milliers de personnes sont descendues dans la rue, ont envahi les avenues et les places, ont bloqué les routes et les ponts, paralysant le réseau routier dans diverses régions du pays.

Trois mots d’ordre ont été brandis par les manifestants : démission du président Alejandro Giammattei et de la procureure générale Consuelo Porras (coupables d’avoir orchestré la destitution du procureur anti-corruption Juan Francisco Sandoval), fin de la corruption et de l’impunité et mise en place d’une assemblée constituante populaire et plurinationale.

Interviewé par la presse étrangère, Sandoval a expliqué que sa mission avait commencé à s’essouffler depuis l’arrivée de Consuelo Porras au poste de procureure générale, et ce en raison du travail qu’il avait effectué en tant que procureur spécial chargé de la lutte contre l’impunité (FECI), en collaboration avec l’ancienne Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG).

Il a pratiquement révélé que des enquêtes délicates étaient réalisées et impliquaient des personnes très proches du cercle présidentiel pour des délits de corruption et des manipulations présumées dans le processus d’élection de plusieurs magistrats.

Le peuple guatémaltèque avait déjà organisé en novembre 2020 des manifestations de masse contre l’approbation du budget national – qui réduisait les dépenses sociales et favorisait « toujours les mêmes » – mais aussi contre l’incapacité du gouvernement à faire face à la pandémie et aux conséquences désastreuses de deux ouragans. Ces derniers mois, le Guatemala s’est une fois de plus arrêté et a dit « stop » à un système et à un modèle corrompu et prédateur.

« Tout cela a suscité une grande réaction de la population, des communautés organisées en résistance, des organisations sociales et populaires, qui ont décidé de manifester dans différentes parties du pays », affirme Leiria Vay García, membre de la direction politique du Comité pour le développement paysan (CODECA).

« Nous le disons depuis longtemps : nous n’avons aucun droit au Guatemala et l’État sert uniquement les intérêts des groupes économiques et non ceux du peuple. Cette situation n’est plus tolérable et a donné lieu à des manifestations colossales. Mais il ne s’agit pas seulement de s’indigner contre quelque chose de spécifique comme le budget ou la révocation d’un procureur.

Nous pensons que la démission d’un président, d’un ministre ou d’un procureur ne suffit pas. Nous l’avons déjà vécu en 2015 avec la démission et l’incarcération du président Otto Pérez et de la vice-présidente Roxana Baldetti. Six ans plus tard, nous sommes de nouveau dans la rue pour protester et nous insurger contre les mêmes problèmes.

Par conséquent, nous estimons que la démission et la poursuite des personnes corrompues doivent s’accompagner de changements structurels. Nous voulons un État plurinational, construit par les peuples et par les secteurs historiquement exclus », explique la leader indigène.

Guatemala et exclusion

Selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), 60% de la population au Guatemala vit sous le seuil de pauvreté (près de 10 millions) et 22% vit dans l’extrême pauvreté (3,6 millions). Des chiffres qui explosent dans les zones rurales et les communautés indigènes où la pauvreté touche 80% de la population (Enquêtes sur les ménages 2020). De plus, au Guatemala, un enfant sur deux souffre de malnutrition chronique ; d’après l’Unicef, le pays se classe en première position en Amérique latine et à la sixième place dans le monde en termes de malnutrition chronique infantile.

Seul un cinquième de la population a accès à l’eau potable. Les rares sources d’eau potable dans les zones rurales sont accaparées par les multinationales pour des projets énergétiques et miniers.

Le système sanitaire s’est effondré. Un an et demi après le début de la crise sanitaire, le gouvernement n’est parvenu à vacciner que 14% de la population avec une dose et seulement 2% a terminé le cycle vaccinal.

En attendant, les concessions accordées aux sociétés et aux entreprises nationales et multinationales pour l’exploration, l’exploitation minière et pétrolière ainsi que les projets énergétiques se multiplient tandis que les monocultures agro-industrielles s’étendent sans contrôle. Tout cela conduit à l’expulsion des communautés, à l’accaparement des terres et à l’augmentation des conflits et de la violence.

La résistance des populations et les dénonciations des défenseurs des droits de l’homme, de la terre et des biens communs entraînent davantage de répression, de persécution, de criminalisation et de mort.

Plus de répression, plus de lutte

Selon les derniers rapports de Front Line Defenders et Global Witness, en 2019 le Guatemala figurait parmi les pays les plus dangereux pour les défenseurs de la terre et des biens communs et le plus dangereux en termes de meurtres « par habitant » des défenseurs des droits. C’est aussi la nation qui enregistre la plus forte augmentation du nombre de meurtres des défenseurs par rapport à l’année 2018.

L’Unité de protection des défenseurs des droits humains au Guatemala (UDEFEGUA) révèle qu’entre janvier et le 15 décembre 2020 – période correspondant à la première année du mandat du président Alejandro Giammattei – 1004 attentats, 15 meurtres et 22 tentatives de meurtre contre des défenseurs des droits humains ont été enregistrés. D’après l’UDEFEGUA, ces chiffres montrent que l’État n’est pas disposé à garantir des conditions de liberté et de sécurité aux défenseurs des droits humains.

« Ceux qui dirigent actuellement le ministère public ne répondent ni à la justice ni au peuple, mais au groupe de personnes corrompues qui a toujours contrôlé les pouvoirs de l’État. Il faut aussi prendre en compte un autre élément. Contrairement au discours officiel anti-corruption qu’ils proclament avec insistance, les États-Unis ne voient pas d’un bon œil les changements structurels dans des pays comme le Guatemala », déclare Leiria Vay García.

D’après la leader indigène, les États-Unis feignent de soutenir le combat contre la corruption et médiatisent quelques peines d’emprisonnements exemplaires pour faire croire que le problème a été résolu.

« Il est regrettable qu’ils restent silencieux lorsque les actes de corruption sont commis par les élites qui détiennent le pouvoir réel du pays et garantissent le statu quo et leurs intérêts stratégiques. Nous ne pouvons plus tomber dans ce piège. Nous devons nous organiser et nous articuler. La lutte que nous devons mener et le défi qui nous attend consistent à changer le système et la structure du pouvoir ».

Depuis des années, le CODECA et d’autres organisations engagées dans la lutte pour la résistance subissent des attaques systématiques de la part des autorités. Vingt activistes et dirigeants du CODECA ont été assassinés au cours des deux dernières années. L’an passé, en pleine urgence sanitaire et avec le couvre-feu dans tout le pays, les multinationales extractives ont continué à travailler comme si de rien n’était. Il en va de même pour l’appareil répressif qui n’a cessé d’attaquer, de réprimer et de tuer ceux qui défendent les droits des personnes et de l’environnement. En 2020, le CODECA a signalé environ 166 cas de répression contre au moins 622 membres à l’échelle nationale.

« Les organisations sont constamment attaquées. Le ministère public reçoit de plus en plus d’argent mais le consacre principalement à la persécution et à la criminalisation de ceux qui protestent et défendent les droits. L’armée et la police se dédient exclusivement à la défense des intérêts des multinationales et à l’attaque de ceux qui s’y opposent », poursuit Leiria Vay García.

200 ans de quoi ?

Dans quelques jours, l’Amérique Centrale fêtera ses 200 ans d’indépendance. Les peuples indigènes – et pas seulement eux – affirment qu’il n’y a rien à célébrer.

« Pour nous, il s’agit de 200 ans de pillage, de répression, de racisme, d’exclusion, d’exploitation, de pauvreté et de mort. Ils continuent à s’emparer des terres, à piller les biens communs, à exploiter les travailleurs et les travailleuses et à appauvrir les communautés. Tout cela au nom du développement.

Lorsque nous nous organisons pour défendre nos territoires et nos droits, la répression éclate et nous sommes emprisonnés ou assassinés ». Elle conclut : « Notre pari est de renforcer l’unité et l’articulation des forces autour de la lutte pour les changements structurels et un État plurinational. Laissons partir les corrompus et changeons le système ».

 

Note

Leiria Vay García a récemment dû quitter le Guatemala et a été accueillie par le Programme basque de protection temporaire pour les défenseurs des droits humains.

 

(Fin de la première partie)

Source : LINyM (espagnol)

 

Traduction de l’italien, Clémence Berger