Par April M. Short

L’Amérique vit une période de contestation et de restructuration. Un tollé général dénonce les fondements problématiques profondément ancrés d’une nation bâtie sur le trafic d’êtres humains, sur la marchandisation et l’esclavage des peuples d’Afrique, ainsi que sur le génocide et les tentatives d’éradication des sociétés indigènes. Dans tout le pays, les manifestants font tomber les statues des profiteurs et des bienfaiteurs de ces atrocités, et poussent la nation à démanteler ses nombreux faux discours et systèmes de pouvoir. Ce soulèvement nécessite que l’on prenne conscience que les forces de police, en particulier, constituent le prolongement direct d’une Histoire problématique, qui a vilipendé et puni les Noirs (et les Bruns) américains de manière disproportionnée depuis le début. Et ils revisitent les moyens par lesquels une sécurité et une équité véritables peuvent émerger.

Qu’est-ce qui va remplacer les emblèmes et les institutions démodées et nuisibles ? À quoi les nouveaux systèmes peuvent et doivent ressembler ?

Quels nouveaux programmes et modèles de justice peuvent remplacer la police ? En réponse à la question : «à quoi ressemble une Amérique avec une police non financée ?», la députée Alexandria Ocasio-Cortez a récemment écrit dans une story Instagram que la réponse « ne demande pas une tonne d’imagination », car «ça ressemble à une banlieue [américaine] ». Elle a également écrit : « les communautés blanches aisées vivent déjà dans un monde dans lequel elles financent la jeunesse, la santé, le logement, etc. plus qu’elles ne financent la police… Lorsqu’un adolescent ou un préadolescent fait quelque chose de mal en banlieue (je dis adolescent [car] c’est souvent là que les longs cycles carcéraux débutent pour les communautés noires), les communautés blanches se plient en quatre pour trouver des alternatives à l’incarcération pour leurs proches afin de « protéger leur futur », comme des travaux d’intérêt général, des mesures de réhabilitations ou de réparation ».

« Pourquoi ne traitons-nous pas les Noirs de la même façon ? Pourquoi le système pénal ne se soucie-t-il pas de l’avenir des adolescents noirs comme il se soucie de celui des adolescents blancs ? Pourquoi les médias n’utilisent-ils pas les photos de remise de diplômes ou de famille des personnes noires dans leurs reportages comme ils le font avec les Blancs (par exemple Brock Turner) lorsque ceux-ci commettent des crimes ? ».

Alors que l’idée d’arrêter le financement de la police a longtemps été considérée comme radicale et pratiquement impensable aux États-Unis, où les budgets n’ont cessé d’augmenter depuis le milieu des années 1990, la mobilisation nationale et internationale contre le racisme systémique, les meurtres et la brutalité policière a changé le paradigme. Dans tout le pays, des villes qui avaient prévu d’augmenter les budgets de la police sont maintenant en train de les réduire et de les réattribuer en raison de la pression grandissante exercée par l’opinion publique à la suite des manifestations.

Ce n’est pas la première fois que la population exige des révisions systémiques ou cherche à définancer et remplacer la police dans ce pays. Par exemple, les forces de l’ordre géraient autrefois les réseaux d’ambulances partout dans le pays jusqu’à ce que la population réclame que des techniciens médicaux qualifiés prennent leur place. Aujourd’hui, comme les systèmes corrompus et incohérents de justice sociale sont mis à nu, il est temps de se tourner vers les programmes déjà existants, les exemples et les mouvements qui ont longtemps été ignorés ou considérés comme étranges, dans le but de montrer la voie. Il est temps de regarder le leadership et les mouvements noirs, d’écouter les voix longtemps réduites au silence ou vilipendées, et de faire entrer tous les véritables acteurs dans la conversation pour réparer et réviser les systèmes existants de manière concrète.

Alors que les protestations continuent de sensibiliser la conscience publique aux inégalités et aux atrocités du système policier actuel, les autorités du pays ont commencé à réagir. Plusieurs États et villes ont déjà annoncé leur décision de définancer et de démanteler les systèmes de police actuels, à différents degrés. Ces régions cherchent des modèles pour aller de l’avant et créer des systèmes de sécurité alternatifs, et elles sont en train de se rendre compte que plusieurs organisations et programmes communautaires existent déjà, et fonctionnent depuis des années afin de remplacer la police à outrance par des alternatives orientées vers la santé publique et les services sociaux.

Réinventer la sécurité à Minneapolis

Une majorité de membres du conseil municipal de Minneapolis, la ville où ont vu le jour les manifestations autour de la mort de George Floyd lors de sa garde à vue le 25 mai, s’est engagée lors d’un rassemblement le 7 juin à démanteler son service de police et à le remplacer par des systèmes innovants de sécurité communautaire. Ces derniers mois, la ville a également coopéré avec le département des droits de l’Homme du Minnesota dans le cadre d’une enquête en cours concernant le département de police de Minneapolis (MPD).

Le Minnesota a été l’un de premiers États du pays à s’engager dans le définancement et la déconstruction de ses forces de police, et Jeremiah Ellison, membre du conseil municipal de Minneapolis, a déclaré que la ville n’était pas intéressée par une réorganisation des départements ou des programmes existants au sein des services de police actuels, car cette approche a déjà été testée sans succès auprès du public. Au lieu de ça, explique-t-il, la ville veut repenser complètement sa réponse aux urgences et aux conflits.

« Je pense que nous allons nous retrouver en terrain inconnu, et je pense que c’est très bien comme ça, ajoute-t-il. Nous voulons repenser ce que l’ADN de la sécurité publique devrait être ».

Ellison renvoie aux fondements problématiques du système de police américain, qui prend racine dans les patrouilles d’esclavage et les règles de l’ère de Jim Crow qui, dans les faits, criminalisaient les Noirs et les sans-abri, le démantèlement des syndicats et la suppression de la classe ouvrière et des Américains appauvris.

« Nous cherchons à transformer réellement la manière dont nous intervenons en cas d’urgence, point final, déclare Ellison. L’ADN de la police moderne est axé sur les profits et la protection des biens. Elle est également orientée vers l’appréhension des personnes qui n’ont pas grand-chose, afin qu’elles ne causent pas d’ennuis aux personnes plus aisées. »

Selon lui, même si les budgets de la police de la ville ont augmenté, les forces de l’ordre n’ont pas été en mesure de trouver une solution viable pour faire face aux vagues de violence croissantes dans la ville.

« Je pense que cela prouve simplement que nous avons besoin d’un système différent », ajoute M. Ellison. Le plan de la ville consiste à réorienter ses programmes de sécurité communautaire en abandonnant les réponses punitives au profit d’une réponse fondée sur la santé communautaire, qui s’intéresse aux problèmes sous-jacents à la violence, et à développer les services de soutien. Selon M. Ellison, le conseil municipal étudie également des exemples extérieurs de stratégies de prévention de la violence fondées sur les services sociaux et la santé publique.

Il explique que les membres du conseil municipal se sont engagés auprès des groupes communautaires existants qui, depuis des années, s’efforcent de sensibiliser la population aux lacunes du service de police et réclament des investissements dans des stratégies communautaires. Selon M. Ellison, le conseil municipal a pris la décision de démanteler la police après des années de discussions et de protestations de la part de la communauté, en particulier des organisations militantes de base comme Reclaim the Block et Black Visions Collective. Ces deux organisations ont joué un rôle déterminant lors des récentes manifestations en faisant pression sur la ville pour qu’elle apporte des changements à ses forces de police, et toutes deux plaident depuis des années en faveur d’une transformation/abolition complète du MPD.

Reclaim the Block et Black Visions Collective ont co-organisé le rassemblement au cours duquel la majorité du conseil municipal s’est engagée à dissoudre le service de police et à « créer un nouveau modèle transformateur pour cultiver la sécurité », comme indiqué dans la résolution officielle du conseil municipal.

À l’instar de Reclaim the Block et de Black Visions Collective, l’initiative communautaire appelée MPD150 – composée d’organisateurs, d’activistes, d’artistes et de chercheurs locaux – exhorte depuis des années la ville de démanteler et de restructurer le MPD, longtemps violent, en faveur de programmes axés sur la communauté. Le groupe rassemble des données historiques et des récits qui illustrent les 150 ans d’héritage largement violent du MPD.

La population amérindienne de la ville, soit environ 150 000 personnes, lutte activement contre la brutalité policière depuis les années 1960. Comme le souligne un récent article de Delilah Friedlerdans dans Mother Jone :

« Une analyse de CNN des données des Centres de contrôle et de prévention des maladies a révélé que les Amérindiens étaient légèrement plus susceptibles que les Noirs de mourir aux mains des forces de l’ordre entre 1999 et 2015, bien que les taux soient souvent au coude à coude et profondément imbriqués ».

En 1968, des groupes autochtones de la ville ont lancé l’American Indian Movement (AIM) à Minneapolis en réponse à la brutalité policière endémique, et l’AIM est depuis devenu une organisation nationale de défense des droits civils.

À propos de l’AIM, Friedler écrit :

« Dès le début, les membres de l’AIM se sont portés volontaires pour patrouiller dans les quartiers afin de documenter la violence endémique du département de police de Minneapolis à l’encontre des autochtones, qui incluait prétendument des meurtres et des viols de sang-froid ».

La patrouille de l’AIM est active depuis lors, travaillant dans la ville et dans le pays pour réduire la violence policière et apporter un soutien communautaire sur le terrain. Comme le souligne l’article de Friedler, Reclaim the Block et Black Visions Collective ont souligné l’importance des efforts de l’AIM pour le mouvement dans son ensemble, dans un communiqué de presse publié en juin à la suite de la décision du conseil municipal de dissoudre la MPD, en déclarant que le mouvement actuel est « construit parallèlement à la présence permanente et à l’héritage » de la patrouille AIM.

AIM travaille en « dissuadant la violence policière et intracommunautaire en intervenant ou simplement en témoignant pour rendre possible la responsabilisation », écrit Friedler. Les femmes, les personnes âgées et d’autres personnes qui ne se sentent pas en sécurité peuvent demander aux membres de l’AIM de les escorter. Ils offrent parfois de la nourriture et des ressources aux habitants sans logement de la ville et ont discuté des moyens de remplacer les policiers en tant que premiers intervenants en cas de problème urgent de santé mentale.

Cure Violence

Cure Violence, un programme qui fonctionne actuellement à New York, propose un modèle qui adopte une approche de santé publique pour la prévention de la violence. Développé par l’épidémiologiste Gary Slutkin, Cure Violence aborde la criminalité et la violence de la même manière que les professionnels de la santé abordent l’endiguement des épidémies: en identifiant la source de la propagation et en l’interrompant à la source. Le programme déploie des travailleurs de proximité formés pour apaiser les conflits sur le terrain, ainsi que des stoppeurs de violence qui sont des messagers crédibles, ou des membres de confiance des communautés dans lesquelles ils travaillent, pour résoudre les conflits sur le terrain avec les membres de gangs ou les personnes qui ont tendance à participer à des actes de représailles.

Le programme a été initialement mis en place dans les quartiers à forte criminalité de Chicago sous le nom de CeaseFire. En 2009, le ministère américain de la Justice a publié une évaluation du programme sur trois ans, faisant état d’une réduction significative de la criminalité. Le rapport indique vers la fin: « l’évaluation a montré que le programme a rendu les quartiers plus sûrs. CeaseFire a réduit les fusillades et les meurtres ».

Le programme a depuis été étendu à plusieurs villes américaines. Une étude indépendante réalisée en 2012 sur un programme partenaire de Cure Violence, appelé Safe Streets à Baltimore et commandée par les centres de prévention du contrôle des maladies et menée par la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health, a attribué au programme une réduction statistiquement significative des crimes violents.

New York compte actuellement 25 programmes Cure Violence en activité dans la ville. Le John Jay College of Criminal Justice a réalisé une évaluation approfondie de deux de ces programmes : Man Up ! Inc. à East New York, Brooklyn ; et Save Our Streets South Bronx.

L’évaluation, publiée en 2017, a comparé chacun des deux quartiers qui avaient des programmes Cure Violence à un quartier comparable avec des données démographiques et des tendances criminelles similaires, mais sans programme Cure Violence en place.

Sheyla Delgado, directrice adjointe de l’analytique au John Jay College et chercheuse pour l’évaluation de Cure Violence, affirme que les comparaisons offrent des preuves prometteuses en faveur de l’approche de santé publique du programme en matière de réduction de la violence. Selon elle, ce qui semble différencier Cure Violence des programmes comparables visant à réduire la violence, c’est qu’il humanise tous ses participants.

« Cure Violence ne considère pas les gens comme des personnes mauvaises ; [il] considère que les gens sont malades et que [le programme] peut les guérir », dit-elle.

Le Centre de recherche et d’évaluation du John Jay College of Criminal Justice a commencé son évaluation de Cure Violence en 2012. Les chercheurs ont parcouru les sites du programme et interrogé le personnel sur le programme Cure Violence. Ils ont également recueilli des données sur les incidents violents dans la ville auprès de la police de New York (NYPD) et du département de la santé de l’État. Les chercheurs ont également mené des enquêtes annuelles auprès de jeunes hommes vivant dans 12 quartiers de New York, certains avec et d’autres sans le programme Cure Violence entre 2012 et 2016.

Selon Mme Delgado, l’approche de la recherche axée sur l’humain ainsi que la décision d’utiliser des quartiers comparables, rendent l’approche de recherche particulièrement solide. Elle dit que cela aide également à dépeindre une image peut-être plus nuancée de la façon dont le programme Cure Violence fonctionne réellement à un niveau humain.

« Ce que nous avons trouvé et publié sur les effets de Cure Violence a été vraiment positif jusqu’à présent, ajoute-t-elle. Dans les quartiers de New York où fonctionne Cure Violence, ce que nous avons constaté, c’est un déclin plus marqué de la violence armée et de l’expression de normes sociales favorables à la violence, ce que nous utilisons pour l’enquête ».

Elle ajoute que l’approche de Cure Violence se distingue par le fait que le programme maintient un strict anonymat autour des interactions entre les travailleurs et les membres de la communauté, ce qui semble renforcer la crédibilité du programme dans les communautés où il est mis en œuvre.

Elle note que, dans le cadre d’une recherche plus traditionnelle, la méthode privilégiée serait de suivre les individus au fil du temps dans le cadre d’un programme comme Cure Violence, mais que cela n’est pas possible en raison de l’anonymat du programme. Cependant, elle pense que c’est une bonne chose.

« Au nom de la recherche, nous ne devrions pas encourager des programmes comme celui-ci à violer leurs principes fondamentaux pour nous permettre d’évaluer plus facilement leur efficacité », déclare Mme Delgado, qui ajoute que si elle s’intéresse aux travaux de recherche visant à évaluer les programmes liés à la violence et à la sécurité, c’est en partie parce qu’elle est consciente de la nécessité d’améliorer les systèmes de sécurité aux États-Unis.

« J’ai le désir d’améliorer concrètement la sécurité publique pour tout le monde, et pas seulement pour les personnes ayant le plus haut statut politique », dit-elle. Mme Delgado note que lorsqu’il s’agit de faire des recherches sur la criminalité, il y a un défi important inhérent au processus, car la plupart des données disponibles proviennent des services de police, et ces données peuvent souvent être erronées.

« Lorsque nous prenons des décisions sur la sélection des quartiers ou des personnes qui vont faire partie de notre étude, sur les résultats que nous allons suivre, ou sur les crimes pour lesquels nous allons collecter et rassembler des données, toutes ces divisions que nous faisons au début d’un projet sont très difficiles et cruciales pour [créer des biais dans] vos résultats, dit-elle. Au cours des huit dernières années, j’ai travaillé intimement avec les données sur la criminalité de la NYPD, et je suis aujourd’hui plus convaincue que jamais que ces enregistrements ne sont que le reflet de l’activité de la police et de ce qu’elle est mandatée pour enregistrer ».

Selon Delgado, les données du NYPD « ne reflètent pas les niveaux de criminalité dans la communauté ou dans la ville en général ».

« Il y a tellement de problèmes avec ces informations, et encore tellement d’informations auxquelles nous n’avons pas accès », dit-elle. « Il est très important pour moi de faire savoir au monde entier que les données de la police ne reflètent que l’activité de la police. Elles ne reflètent pas la sécurité publique réelle dans une communauté ».

Advance Peace, fondé en 2009 en Californie, est un autre programme à retenir, avec une approche similaire à celle de Cure Violence. Advance Peace « établit des stratégies communautaires réactives qui ont un impact important sur les personnes prises dans le cycle de la violence armée urbaine ».

Le programme Advance Peace a été créé après que le service de police de Richmond, en Californie, a signalé, en 2009, que moins de 30 hommes étaient responsables de 70 % des crimes commis avec des armes à feu dans cette ville. Le programme a été lancé l’année suivante, avec la création du Peacemaker Fellowship, qui offre aux jeunes hommes impliqués dans des infractions mortelles liées aux armes à feu des « opportunités de transformation » par le biais du fellowship.

La sécurité communautaire à Newark, New Jersey

La ville de Newark, dans le New Jersey, a réussi à réduire son taux de criminalité global au cours des six dernières années, grâce à un effort coordonné à l’échelle de la ville qui associe l’approche d’interruption de la criminalité de programmes tels que CureViolence et Advance Peace, ainsi qu’à la participation de la communauté par le biais de services et d’initiatives de soutien à l’échelle de la communauté qui relèvent de ce que l’on appelle la Newark Community Street Team (NCST).

Le maire de la ville, Ras Baraka, a travaillé avec l’organisatrice de longue date Aqeela Sherrills pour créer une approche en trois volets de la réduction de la violence au niveau communautaire. Sherrills, qui était à la tête du traité de paix historique entre les Bloods et les Crips à Watts, à Los Angeles en 1992, est conseillère principale d’Alliance for Safety and Justice (ASJ), qui travaille avec plusieurs États pour remplacer la surincarcération par des programmes de prévention du crime, de santé communautaire, de réhabilitation et de soutien aux survivants de crimes. Il est également cofondateur de Crime Survivorsfor Safety and Justice (CSSJ).

Le premier volet du modèle de réduction de la violence de Newark est l’intervention, ce qui est similaire aux stratégies d’« interruption » utilisées par Cure Violence.

« Nous avons une équipe d’intervention à haut risque qui intervient dans les conflits individuels et collectifs, qu’ils soient actuels ou historiques », explique Sherrills dans une interview accordée en juin à l’Independent Media Institute. « Nous avons une relation directe avec nos hôpitaux. Nous avons lancé le premier programme d’intervention contre la violence en milieu hospitalier de la ville, dans le cadre duquel des travailleurs de proximité sont intégrés à l’hôpital, de sorte que lorsque des personnes sont blessées dans la communauté et qu’elles se rendent à l’hôpital pour y être soignées, nous élaborons un plan de sécurité. On ne peut pas simplement rafistoler les gens, leur fournir des services psychosociaux et les renvoyer dans la communauté. Il faut mettre en place un plan de sécurité pour que, lorsqu’une personne rentre chez elle, le conflit ait été résolu et éviter ainsi qu’en revenant à la maison, elle ne se fasse tirer dessus et ne retourne directement à l’hôpital ».

Le deuxième volet est le programme Safe Passage de la ville, qui déploie des messagers crédibles, respectés dans les communautés où ils travaillent, pour escorter les enfants vers et depuis l’école.

« Dans notre étude au département de la santé, nous avons découvert que la violence se produit dans et autour des écoles plus souvent que partout ailleurs », explique Sherrills. « Les choses se passent sur le campus d’une école le vendredi, et se répandent dans la communauté le week-end. Le week-end, les conflits se produisent dans la communauté, et se répandent sur le campus le lundi matin. Nous avons donc lancé un programme basé sur des preuves, appelé Safe Passage. Notre personnel est composé d’anciens membres de gangs, d’anciens détenus, de personnes qui sont des messagers crédibles dans ce quartier. 98 % des membres de notre personnel sont des résidents des communautés dans lesquelles ils travaillent. Lorsque les gens les voient dans le quartier, cela contribue à changer l’image de ces individus, qui ne sont plus des prédateurs, mais des porteurs de solutions et des résolveurs de problèmes. Ils sont donc en mesure d’empêcher les conflits et la violence de se produire ».

Le troisième volet, que Sherrills appelle la « théorie du changement » de la ville, est axé sur le soutien aux victimes par un meilleur accès aux services pour elles, notamment aux services de traumatologie.

« Nous avons pu obtenir des fonds de l’État au titre de la loi sur les victimes de crimes », ajoute Sherrills.

« Nous avons un défenseur des victimes à plein temps qui aide les gens à remplir leur demande d’aide aux victimes de crimes. Nous les mettons en contact avec des services juridiques bénévoles de nos partenaires de l’université Rutgers. Nous leur offrons un mentorat par le biais d’un modèle de gestion de cas. Neuf de nos travailleurs de proximité font également du mentorat par le biais d’un modèle de gestion de cas ».

Le NCST a également conçu un numéro de téléphone 800 qui donne aux résidents qui vivent ou sont témoins d’un problème ou d’un conflit domestique la possibilité de faire appel à des membres de la communauté pour servir de médiateur, plutôt qu’à la police.

« Vous pouvez nous appeler directement » dit Sherrills. « Nous enverrons une personne de la communauté formée à la résolution des conflits et à la médiation, qui comprend les pratiques tenant compte des traumatismes, pour répondre à votre situation et vous aider à trouver une issue pacifique ».

Sherrills note que les trois programmes travaillent ensemble pour créer une structure de sécurité globale. En outre, la ville gère un forum de politique communautaire appelé Tableronde sur la sécurité publique dans lequel les résidents, y compris les élus, les forces de l’ordre, les organisations communautaires et les groupes confessionnels, se réunissent deux fois par mois pour se tenir mutuellement responsables des services qu’ils sont censés fournir.

« C’est une approche holistique », ajoute encore Sherrills. « Lorsque nous parlons d’intervention communautaire, certaines personnes pensent que l’interruption [comme le fait la police] est le seul aspect du travail qui se produit. Et je réponds : non. Nous intervenons, puis nous nous occupons des représailles et du contrôle des rumeurs, nous mettons ces personnes en relation avec les services d’aide aux victimes, et nous les mettons ensuite en relation avec une multitude d’autres services pour les aider dans leur guérison ».

Regard sur l’Oregon et CAHOOTS

À des degrés divers, plusieurs villes américaines ont rejoint Minneapolis en s’engageant à payer et à réorganiser leurs systèmes de maintien de l’ordre en de nouveaux systèmes axés sur les services. San Francisco et Los Angeles, par exemple, se sont toutes deux engagées à réaffecter tous les appels non violents au 911 à des intervenants non policiers. San Francisco, Los Angeles et Denver ont toutes trois cité le programme CAHOOTS (Crisis Assistance Helping Out On The Streets) d’Eugene, dans l’Oregon, comme un exemple de la manière dont on peut réussir à éloigner de la police les réponses non urgentes, notamment en matière de santé mentale. Le personnel de CAHOOTS n’est pas un agent des forces de l’ordre et ne porte pas d’armes, mais s’appuie sur une formation et une approche non violente de la résolution des conflits dans les situations de crise.

Depuis 31 ans, le programme CAHOOTS offre des services communautaires de sécurité publique dans la ville d’Eugene, ainsi que dans la ville voisine de Springfield. Lancé en 1989 par le service de police d’Eugene et la clinique White Bird en tant que service de « police communautaire », le programme est un service de première intervention en matière de santé mentale pour les crises liées à la maladie mentale, à la vie dans la rue et à la toxicomanie. À l’instar d’autres services d’urgence tels que les pompiers et la police, CAHOOTS est un programme d’intervention de crise 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, dont les intervenants sont envoyés par le centre de communication police-pompiers-ambulance d’Eugene. Les équipes d’intervention sont composées d’un infirmier ou d’un ambulancier et d’un intervenant ayant plusieurs années d’expérience dans le domaine de la santé mentale.

Le partenariat novateur du programme CAHOOTS entre la police et les services sociaux est devenu un exemple national de la manière de repenser potentiellement, et avec succès, les interventions non urgentes. Une étude publiée dans l’American Journal of Preventive Medicine en 2016 a estimé que 25 à plus de 50 % des rencontres fatales avec les forces de l’ordre impliquaient une personne atteinte de maladie mentale. CAHOOTS a permis à Eugene d’éviter la plupart des rencontres entre la police et des individus. Selon ses données internes, le renfort de la police n’a été demandé que 150 fois « sur un total d’environ 24 000 appels CAHOOTS » en 2019.

Selon son site Web, CAHOOTS répond aux appels et offre des services de soutien liés, entre autres, à tous les éléments suivants :

  • Conseils en cas de crise
  • Prévention, évaluation et intervention en matière de suicide
  • Résolution de conflits et médiation
  • Deuil et perte
  • Toxicomanie
  • Crise du logement
  • Premiers secours et soins médicaux non urgents
  • Connexion et orientation vers des ressources
  • Transport vers les services

En plus d’offrir aux résidents une alternative à l’appel aux policiers, le programme CAHOOTS permet à la ville de faire des économies. Le budget du programme est d’environ 2,1 millions de dollars par an, alors que les budgets annuels combinés des services de police d’Eugene et de Springfield sont de 90 millions de dollars. Selon CAHOOTS, en 2017, les équipes du programme ont répondu à « 17 % du volume global d’appels du service de police d’Eugene », et le programme estime qu’il « permet à la ville d’Eugene d’économiser environ 8,5 millions de dollars en dépenses de sécurité publique chaque année ».

Heather Sielicki, coordinatrice des opérations du programme, explique que le succès du programme repose sur le fait qu’il adopte une « approche de voisins aidant leurs voisins ».

« Les membres de la communauté appellent et demandent souvent l’aide de notre programme parce qu’ils savent qu’ils peuvent compter sur nous pour trouver une solution à un besoin humain qui ne soit pas de nature punitive », dit-elle. « CAHOOTS vise moins à faire respecter l’impossible qu’à travailler pour trouver des possibilités dans des circonstances difficiles et atténuer la crise immédiate ».

 

Cet article a été produit par Local Peace Economy, un projet de l’Independent Media Institute.

Cet article a été traduit par Cheyenne Ogoyard


April M. Short est autrice, journaliste et rédactrice et productrice de documentaires. Elle est chargée de rédaction à Local Peace Economy, un projet de l’Independent Media Institute. Auparavant, elle a été rédactrice en chef à AlterNet ainsi que rédactrice principale primée pour le journal hebdomadaire de Santa Cruz, en Californie. Son travail a été publié par le San Francisco Chronicle, In These Times, Salon et bien d’autres.

L’article original est accessible ici