Par Mary Fitzgerald et Claire Provost pour openDemocracy

Des membres du parlement européen exigent des actes alors que les analyses de openDemocracy révèlent des transferts financiers « choquants » à travers l’Atlantique pour soutenir des projets ultra-conservateurs.

Des fondamentalistes chrétiens américains liés au gouvernement Trump et à Steve Bannon se trouvent parmi la douzaine de groupes américains qui ont versé au moins 50 millions de dollars d’argent « sale » en Europe ces dix dernières années, ainsi que le révèle maintenant openDemocracy.

Ces groupes ont conjointement soutenu des « armées » d’avocats et de militants politiques ultra-conservateurs, ainsi que des campagnes pour les « valeurs familiales » contre les droits des LGBT, l’éducation sexuelle et l’avortement – et nombre d’entre eux semblent avoir des liens de plus en plus étroits avec l’extrême-droite européenne.

Ils dépensent de l’argent à une échelle « jamais imaginée », selon les législateurs et défenseurs des droits de l’homme, qui ont qualifié ces révélations de « choquantes ». En réaction aux découvertes de openDemocracy, un groupe multipartite de plus de 40 parlementaires européens a exigé de Frans Timmermans, commissaire européen chargé de l’Etat de droit, qu’il se penche sur l’influence des « fondamentalistes chrétiens américains avec la plus grande urgence » avant les élections du parlement européen du mois de mai.

Parmi les principaux donateurs, se trouve un groupe dont le conseil est aussi l’avocat de Donald Trump, Jay Sekulow. Une autre organisation a collaboré avec un « institut » controversé basé à Rome, soutenu par Steve Bannon. Et plusieurs de ces groupes sont liés au Congrès Mondial des Familles (World Congress of Families) : un réseau de militants ultra-conservateurs lié aux politiciens et mouvements d’extrême-droite de plusieurs pays d’Europe, notamment l’Italie, la Hongrie, la Pologne, l’Espagne et la Serbie.

Aucun de ces groupes américains ne révèle qui leur verse des fonds – mais deux au moins ont des liens avec de célèbres milliardaires conservateurs, tels que les frères Koch (qui ont aidé à financer le Tea Party Movement) et la famille du secrétaire de Trump à l’éducation.

La nature insidieuse de ces groupes fondamentalistes est indubitable
Alyn Smith, parlementaire européen

Les liens de plus en plus étroits entre ces groupes de chrétiens conservateurs américains et l’extrême-droite européenne seront exposés ce week-end lors du sommet du Congrès Mondial des Familles à Vérone.

Des politiciens d’extrême-droite et leurs soutiens de tout le continent y sont attendus, notamment le vice-premier ministre, Matteo Salvini, qui a décrit le WCF comme un exemple de « l’Europe que nous aimons ».

Dans une lettre adressée en copie aux présidents du Conseil européen, de la Commission européenne et du Parlement européen, le groupe multipartite de parlementaires européens a exigé des actes pour protéger la démocratie européenne « contre des influences extérieures néfastes ».

Le parlementaire Alyn Smith, du Scottish National Party, siégeant au comité des affaires étrangères du Parlement européen, qui a signé la lettre ce jour, a déclaré que « Cette enquête de openDemocracy arrive au bon moment et fait la lumière sur un défi majeur pour la démocratie en Europe. »

Nos découvertes « sont très alarmantes et la nature insidieuse de ces groupes fondamentalistes est indubitable », poursuivait-il. « Aucun groupe d’aucune sorte ne devrait pouvoir utiliser de l’argent sale pour dévoyer le débat et subvertir la démocratie en Europe, encore moins des groupes tels que ceux-là, dont les causes sont profondément rétrogrades. »

« L’Europe que nous aimons »

Dans la première analyse de ce genre, openDemocracy a examiné les comptes financiers d’organisations chrétiennes américaines durant une décennie et a découvert que plusieurs d’entre elles semblent avoir considérablement augmenté leurs dépenses en Europe ces cinq dernières années.

Nos découvertes surviennent alors que les partis d’extrême-droite visent de grands progrès lors des élections européennes du mois de mai et démontrent à quel point de l’argent venu de l’étranger sert à la diffusion de leurs messages de « valeurs traditionnelles ».

OpenDemocracy a analysé des centaines de pages de dossiers financiers concernant des dizaines de groupes religieux conservateurs, enregistrés aux Etats-Unis comme organisations sans but lucratif exemptées d’impôts, et comme telles obligées de publier des informations sur leurs dépenses à l’étranger.

Certains de ces groupes ont été auparavant accusés de soutenir des campagnes visant à criminaliser l’homosexualité en Afrique, des lois draconiennes contre l’avortement en Amérique latine et des projets controversés incitant les gays des Etats-Unis à « quitter l’homosexualité ».

Mais l’importance de leurs activités en Europe avait – jusqu’à présent – été peu surveillée. Nos enquêtes révèlent que certains de ces groupes ont :

  • Envoyé des équipes de lobbyistes à Bruxelles pour influencer des responsables européens
  • Contesté des lois contre la discrimination et les appels à la haine devant des cours et tribunaux européens
  • Soutenu des campagnes contre les droits des LGBT en République Tchèque et en Roumanie
  • Fondé un réseau « de base » de campagnes anti-avortement en Italie et en Espagne
  • Déployé des évangélistes « chasseurs d’ambulances » après des tragédies telles que l’incendie de la tour Grendell et la suite d’attaques terroristes

Cinq des groupes conservateurs ont été repris comme partenaires du Congrès Mondial des Familles (WCF), réseau qui se réunit à Vérone cette semaine.

Les Européens ne sont pas les seuls à avoir des soucis avec eux : ces groupes sont controversés en Amérique aussi. Le WCF lui-même a été décrit comme un « groupe haineux anti-LGBT » par le centre du sud pour le droit des pauvres (SLPC), qui surveille les mouvements extrémistes et suit les liens croissants de ce réseau avec l’extrême-droite.

Le SPLC explique que « voir l’homosexualité comme contraire à la bible ou simplement s’opposer au mariage homosexuel » ne suffit pas pour être considéré comme « groupe haineux ». Les groupes repris sur cette liste vont plus loin – ils prétendent que l’homosexualité est dangereuse, liée à la pédophilie et doit être criminalisée, diffusent des « faits dénigrants sur les LGBT qui sont tout simplement faux ».

Ce n’est, selon SPLC, « pas différent de la manière dont les suprémacistes blancs et les extrémistes nativistes propagent des mensonges concernant les Noirs et les immigrants, pour dépeindre ces communautés comme des dangers pour la société ».

Joseph Grabowski, un porte-parole de WCF, a déclaré à openDemocracy : « Nous rejetons entièrement ce postulat (de désignation comme groupe haineux)… Il s’agit d’une malencontreuse insulte pour les innombrables Américains et personnes de par le monde qui partagent le même point de vue que nous sur le mariage, la nature de la famille et le droit à la vie, qui font partie des bases de la chrétienté et aussi d’autres points de vue ».

Le WCF est un projet de l’Organisation Internationale pour la famille et le centre Howard pour la Famille, la Religion et la Société, basé dans l’Illinois, dont les directeurs comprennent un militant espagnol ultra-conservateur lié au dirigeant du parti d’extrême-droit espagnol Vox.

Les autres directeurs comprennent un proche associé d’un oligarque russe qui a financé en 2014 une « rencontre secrète » à Vienne entre d’importants chefs de file de l’extrême-droite autrichienne et française, ainsi qu’un politicien italien accusé de corruption dans son pays.

Au cours de la dernière décennie, le WCF a organisé au moins sept rencontres importantes en Europe, rassemblant des centaines de militants religieux de droite et une liste croissante de politiciens d’extrême-droite. Sa réunion de 2017 à Budapest fut inaugurée par le premier ministre hongrois Victor Orbán.

Parmi les organisateurs de l’événement de cette semaine à Vérone, se trouve un groupe italien anti-avortement lié au parti néo-fasciste Forza Nuova, dont le dirigeant est aussi attendu au WCF.

Trump, l’extrême-droite et « l’armée légale » chrétienne

Deux des groupes américains liés à Trump examinés par openDemocracy sont des centres de financement juridique d’extrême-droite chrétiens : l’alliance de défense de la liberté (Alliance Defending Freedom ou ADF) et le centre américain pour le droit et la justice (American Center for Law and Justice). Ils ont dépensé ensemble plus de 20 millions de dollars en Europe depuis 2008.

ADF a soutenu l’adoption en 2016 d’une loi à Belize punissant tout rapport homosexuel de 10 années de prison

Ils ne révèlent pas leurs bailleurs de fonds, mais des journalistes américains ont déjà établi qu’au moins 1 million de dollars ont été donnés à ADF par une fondation contrôlée par la famille milliardaire de Betsy DeVos, ministre à l’éducation de Trump, et Erik Prince, fondateur de la société de mercenaires Blackwater.

ADF a été co-fondée par Alan Sears, un dirigeant chrétien de droite américain, co-auteur d’un livre contre « le programme homosexuel ». Il est de plus en plus actif sur le plan international, y compris en Amérique latine. Il a soutenu l’adoption en 2016 d’une loi à Belize punissant tout rapport homosexuel de 10 ans de prison.

Ce groupe a triplé ses dépenses annuelles en Europe entre 2012 et 2016, atteignant plus de 2,6 millions de dollars par an. Il possède à présent des bureaux en Belgique, France, Autriche, Suisse et au Royaume-Uni, et dépense des centaines de milliers d’euros en lobbying auprès des représentants européens, selon plusieurs données relatives à la transparence.

Parmi ses projets européens, le groupe a financé la défense d’un militant allemand connu, qui a comparé l’avortement à l’Holocauste et accusé certains médecins de meurtre.

Cette année, ADF International a aussi participé à l’organisation d’un événement avec le groupe français La Manif Pour Tous, qui a déjà été lié au parti d’extrême-droite Front National.

Avant les élections du Parlement Européen de 2014, La Manif Pour Tous a lancé une campagne « l’Europe pour la famille » qui a vu 230 candidats français signer un engagement de s’opposer à l’égalité de mariage, aux droits des transsexuels et à l’éducation sexuelle.

Un porte-parole d’ADF International a déclaré à openDemocracy qu’ils sont « exclusivement financés par des fonds privés donnés par des gens du monde entier qui se soucient des droits de l’homme » et que leurs activités comprennent « la défense de la liberté d’expression en Europe. »

Quand on leur a demandé plus de détails sur leurs bénéficiaires, ils ont répondu : « Sachant que notre soutien concerne des affaires judiciaires dans des pays où des gens sont harcelés, stigmatisés et même tués en raison de leurs convictions religieuses, notre politique générale est de ne révéler le nom d’aucun bénéficiaire, pour protéger leur sécurité personnelle et leurs moyens de subsistance. ».

Le deuxième groupe lié à Trump, le centre américain pour le droit et la justice (ACLJ), fonctionne aussi via les tribunaux. Il a été fondé en 1990 par le télévangéliste américain Pat Robertson pour s’opposer à l’union américaine pour les libertés civiles.

L’ACLJ a salué les lois instaurées par Poutine interdisant la « propagande gay »

Le conseil principal du groupe est actuellement Jay Sekulow, un conservateur habitué des talk-shows qui a été décrit comme « avocat dirigeant » de l’équipe juridique de Donald Trump dans l’enquête Mueller.

Depuis plus de 20 ans, ce groupe a un bureau à Strasbourg – siège de la Cour Européenne des Droits de l’Homme – et il est intervenu dans de nombreuses affaires sur des sujets concernant le mariage homosexuel, le droit de l’avortement et l’insémination artificielle.

Le directeur du bureau de Strasbourg a aussi représenté le saint siège au Conseil de l’Europe, tandis que son centre moscovite a salué les lois instaurées par Poutine interdisant la « propagande gay ».

Trump, Franklin Graham et les responsables du Kremlin sanctionnés par les Etats-Unis

L’association évangélique Billy Graham est un autre donateur important. Elle est dirigée par le fils du célèbre prêcheur évangélique américain, Franklin Graham, qui a déclaré que Satan est l’architecte du mariage homosexuel et a décrit l’islam comme « une religion maléfique et très perverse. »

Franklin Graham, qui a soutenu Trump comme une personne qui « défend la foi », était en Russie plus tôt ce mois, où il a rencontré des responsables du Kremlin visés par les sanctions américaines, au cours d’un voyage qui était, selon lui, personnellement approuvé par le vice-président Michael Pence.

En 2018, son groupe a organisé des festivals en Angleterre et en Ecosse pour contrer des manifestations de groupes favorables aux droits des musulmans et des LBGT. Il soutient aussi des « chapelains à réaction rapide » qui se concentrent sur les crises et ont été accusés aux Etats-Unis de « poursuivre les ambulances » et « exploiter la tragédie ».

Ses comptes indiquent plus de 23 millions de dollars dépensés en Europe via deux entités américaines différentes entre 2008 et 2014 – ce qui en fait le plus grand donateur de la région, parmi les groupes américains analysés par openDemocracy.

Cependant, 2014 est la dernière année pour laquelle nous avons pu trouver des documents publics relatifs à ce groupe, qui a des bureaux au Royaume Uni, en Allemagne, en France et en Espagne, aussi l’étendue réelle de son influence dans la région n’est pas encore connue.

Former les Européens, sur « les lignes de front de la guerre des cultures »

Certains groupes donnant de plus petits montants semblent avoir augmenté leurs activités en Europe ces dernières années.

L’institut Acton pour l’étude des religions et de la liberté, qui combine une vision du monde chrétienne avec l’économie de marché libre, a reçu des centaines de milliers de dollars des fondations de la famille Koch.

Ce groupe a dépensé plus de 1,7 million de dollars en Europe depuis 2008, ses dépenses dans la région augmentant récemment (d’environ 166.000 $ en 2008 à presque 240.000 $ en 2017).

En Italie, il a collaboré avec l’institut Dignitatis Humanae – dont Steve Bannon est administrateur – qui a conçu un plan controversé visant à utiliser un monastère proche de Rome comme « école de gladiateurs pour les guerriers de la culture ».

Sur cette liste, se trouve aussi la branche américaine de Tradition, Famille et Propriété (TFP), un mouvement catholique international ultra-conservateur qui déclare se trouver « sur la ligne de front de la guerre des cultures, défendant pacifiquement les valeurs de la tradition, de la famille et de la propriété privée ».

Ce groupe est réputé avoir dépensé environ 100.000 $ en Europe depuis 2010. Ses comptes n’indiquent pas d’où vient cet argent, mais TFP a été lié à un « think tank » en Pologne, qui a aidé à développer la politique d’extrême droite du parti droit et justice (PiS).

Un « réveil » pour prévenir « l’interférence étrangère »

Selon le droit américain, les groupes analysés par openDemocracy sont tenus de révéler publiquement certaines informations sur leurs dépenses à l’étranger, mais pas les noms de leurs bénéficiaires d’outre-mer, ni le détail des activités qu’ils financent, ni l’identité de leurs donateurs.

La somme de 50 millions de dollars qui ressort de l’analyse d’penDemocracy est aussi probablement une sous-estimation des fonds envoyés par les conservateurs américains en Europe ces dernières années.

Les données de 2018 ne sont pas encore disponibles et il existe d’importantes lacunes. Les organisations religieuses ne doivent par exemple pas révéler les mêmes informations.

Un certain nombre de groupes conservateurs chrétiens américains semblent dépenser des fonds en Europe mais ne l’indiquent pas dans leurs comptes aux Etats-Unis, notamment le Centre Howard pour la Famille, la Religion et la Société, qui a coordonné le réseau WCF.

Ce niveau d’intervention par des extrémistes américains est choquant
Caroline Hickson, Fédération Internationale de la Parenté Planifiée

En réaction à nos révélations, le parlementaire européen vert allemand Terry Rintke, qui siège dans des comités relatifs à l’égalité au Parlement Européen, a déclaré que : « Cette extension extrême du soutien financier inondant l’UE est choquante – en particulier à l’approche des élections européennes. »

Le parlementaire européen du SNP Alyn Smith a déclaré que lui et ses pairs parlementaires, signataires de la lettre de ce jour, ont appelé à la mobilisation de « institutions de l’UE et des Etats membres pour empêcher des acteurs néfastes tels que ceux identifiés dans l’enquête, interfèrent avec les élections du parlement européen du mois de mai – ou au-delà. »

Caroline Hickson, directrice régionale de la Fédération Internationale de la Parenté Planifiée, a déclaré que : « Ce niveau d’intervention par des extrémistes américains est choquant, mais ne nous étonne malheureusement pas. Chaque jour, les sociétés européennes subissent des attaques concertées par des forces étrangères tentant d’imposer la coercition reproductive… C’est en complet décalage avec les valeurs européennes de démocratie et de droits de l’homme. »

« Il s’agit d’argent sale introduit en Europe pour menacer les droits de l’homme et nous ne faisons rien contre cela, » a prévenu Neil Datta, secrétaire du Forum Parlementaire Européen sur la Population et le Développement, qualifiant les montants d’argent dépensés comme « pharamineux »

« Il a fallu 30 ans à la droite chrétienne pour se trouver où elle est dans la Maison Blanche », dit-il, « Nous savions qu’un effort semblable était déployé en Europe, mais cela doit être une sonnerie de réveil nous indiquant que cela arrive encore plus vite et à une plus grande échelle que bien des experts n’auraient jamais pu l’imaginer. »

Reportage supplémentaire par Peter Geoghegan

 

Traduction de l’anglais, Serge Delonville.

L’article original est accessible ici