Junior Nzita, ex-enfant soldat : vaincre le mal par le bien

10.08.2017 - Berlin, Allemagne - Pressenza Berlin

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Junior Nzita, ex-enfant soldat : vaincre le mal par le bien
Junior Nzita, passé et présent du projet «Paix pour l'enfance » (Image de Réconciliation)

La fondation « die schwelle » à Bremen, en Allemagne,  vient de remettre son prix Bremen pour la paix à Junior Nzita. Nzita, ancien enfant soldat en République Démocratique du Congo (RDC), est aujourd’hui ambassadeur honoraire des Nations Unies autour de la question des enfants soldats. C’est la branche allemande du Mouvement international de la réconciliation (MIR) qui a proposé sa candidature pour le prix, qui existe depuis 2003 et s’accompagne d’une bourse de 5000 € pour ses lauréats.

Junior Nzita a été enlevé à l’âge de 12 ans, en même temps que d’autres camarades de classe, par un groupe rebelle, qui l’a forcé à participer aux guerres civiles qui déchiraient son pays. Des années après, il reste traumatisé par son passé et souffre de graves troubles du sommeil. « Malgré les multiples expériences douloureuses qu’il a traversées, Junior trouve toujours la force pour continuer, il ranime l’espoir autour de lui, il se bat avec courage et détermination pour les enfants soldats » explique Samya Korff, du conseil d’administration du MIR. Grâce à un programme des Nations Unies, Junior est démobilisé en 2006. En 2010, il créé l’organisation « Paix pour l’enfance » à Kinshasa, capitale de la RDC. Son objectif est de réinsérer dans de nouvelles familles les enfants qui ont perdu leurs parents lors des conflits armés, les remettre sur le chemin de l’école et ainsi leur assurer un futur meilleur. Nzita est aujourd’hui ambassadeur honoraire des Nations Unies pour l’abolition du recrutement des enfants soldats. Ces activités l’ont contraint à quitter son pays en 2015 et à demander l’asile.

Durant le cycle de conférences qu’il a tenu à travers l’Allemagne, Junior Nzita a été amené à intervenir auprès de nombreuses écoles et églises. « C’est fascinant de voir comment Junior engage la conversation avec les jeunes, comment il parvient à les sensibiliser autour de l’impact des guerres et du commerce des armes » ajoute encore Samya Korff. « Et c’est pourquoi nous nous réjouissons tant de ce prix ».

Nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec Junior Nzita.

Pressenza : Qu’est-ce que ce prix représente pour vous ?

Junior Nzita : Pour moi, ce prix pour la paix signifie que le message que je suis en train de livrer au monde entier sur les méfaits de la violation des droits des enfants, et plus particulièrement sur le recrutement des enfants dans les forces et les groupes armés, est en train d’être entendu. C’est aussi un grand honneur pour moi et pour tous les partenaires qui me soutiennent. Ce prix est une grande récompense pour le travail que j’ai accompli, et cela m’encourage à aller encore plus loin et à faire mieux. Mon enfance a été volée, j’ai sacrifié ma jeunesse afin d’empêcher que ce qui m’est arrivé arrive aussi à d’autres, et pour que la paix triomphe.

P : De vos 12 à vos 22 ans, on vous a contraint à être soldat. Que reste-t-il en vous de cette période, et comment êtes-vous parvenu à vous réconcilier avec ce passé ?

J : J’ai été kidnappé et forcé à joindre des groupes armés à 12 ans. J’ai vécu 10 ans de calvaire. Ce qui reste dans mon esprit, ce sont les traumatismes dus aux mauvais traitements subis. On m’a arraché très tôt des mains de mes instructeurs et de ma famille pour m’apprendre à détruire la société. Dès mes 12 ans, j’ai appris à tirer, piller et tuer. Nous avons détruit des réservoirs d’eau, des hôpitaux, des écoles, la nature…

Pour me retrouver, suite à toutes ces maltraitances, j’avais deux choix : le premier, continuer à vivre comme une victime, c’est-à-dire prendre les armes pour me venger, tomber dans la drogue ou encore me suicider, comme plusieurs de mes ex-compagnons soldats l’ont fait ; le second choix, me pardonner moi-même, face à tous ces actes commis avec les armes qu’on nous a fait porter, comprendre que nous étions des enfants forcés par nos bourreaux (adultes), et garder l’espoir d’un meilleur avenir où l’on parlera d’un monde sans enfants soldats.

Ce qui est resté gravé dans mon cœur, depuis mon recrutement jusqu’à l’âge de 24 ans, c’est la leçon que la vie m’a enseignée : l’homme ne vaut pas mieux qu’un animal lorsqu’il n’arrive pas à bien gérer ses ambitions. Quand ses ambitions le dépassent, l’homme arrive au point où il va considérer l’autre comme ne lui étant pas semblable. Et c’est cela qui l’amène parfois à faire d’un enfant de la chair à canon, pour atteindre ses ambitions mal gérées.

P : Vous êtes très engagé dans cette lutte, pour que d’autres enfants ne connaissent pas le même sort que vous. Quelles actions pensez-vous que l’ONU, l’Allemagne, ou d’autres décideurs puissent entreprendre pour empêcher ce qui arrive aux enfants soldats ? Quelles mesures ont déjà été mises en place ?

J : Notre démobilisation n’a pas été facile. Il a fallu qu’interviennent les Nations Unies, l’Union européenne, la Société civile et la communauté internationale afin que le gouvernement accepte de nous démobiliser. L’Allemagne était aussi parmi les pays qui ont financé le processus de notre démobilisation et réinsertion.

Aujourd’hui, l’ONU a lancé un plan d’action pour mettre fin à l’utilisation des enfants soldats, dont plusieurs pays sont signataires. Mais il y a encore beaucoup à faire, car les pays ne doivent pas seulement signer le plan d’action, ils doivent aussi respecter les accords, c’est-à-dire créer un cadre propice aux échanges, respecter la démocratie et l’alternance du pouvoir afin d’éviter coups d’États et rébellion. L’ONU et l’Allemagne doivent continuer à soutenir le renforcement de la démocratie et de l’alternance politique. Ils doivent mettre en place des mécanismes de contrôle des ventes d’armes dans les pays du tiers-monde, où par ce commerce, les enfants deviennent de la chair à canon.

Ils peuvent contribuer à éviter que les enfants soient victimes du recrutement dans les groupes armés en mettant une pression permanente sur les décideurs politiques des pays en développement et sur les dirigeants de certaines multinationales. Celles-ci sont souvent impliquées dans le financement des guerres sous diverses formes, pour faciliter un pillage organisé des ressources minérales des pays en développement. À titre d’exemple, je peux citer comme mesure à prendre l’interdiction d’acheter les minerais provenant des pays en proie aux guerres, faire pression sur les décideurs politiques et ceux de la société civile pour instaurer un système de gouvernement où la population participe à la prise des grandes décisions et à la gestion de ses propres ressources naturelles pour faciliter son bien-être, le déferrement devant la Cour Pénale Internationale de toutes autorités ou toutes personnes impliquées dans le recrutement des enfants dans les forces ou groupes armés…

P : Comment décrieriez-vous la situation actuelle en RDC ?

J : Il y a une crise politique. La tension monte quotidiennement dû au manque de respect du processus électoral. Face à cette situation, plusieurs groupes armés sont nés. Malheureusement, ce sont les enfants et les femmes qui en payent le prix. Les enfants sont kidnappés et les femmes violées.

La situation aujourd’hui en République Démocratique du Congo est semblable à celle d’un homme qui s’est jeté dans le néant… C’est comme un train qui roule vers une direction et subitement, ceux qui ont l’obligation d’entretenir la voie ont décidé de les enlever sur le reste du trajet à parcourir, pendant que le train a déjà pris de la vitesse. Imaginez la suite…

P : Où puisez-vous votre force ?

J : Aujourd’hui encore, je me considère toujours comme le Junior de 12 ans qui a été kidnappé, parce que les enfants soldats existent toujours. De plus, quand j’en étais un, l’un de mes ex-compagnons, avant de mourir, m’a demandé de prendre soin de son enfant. Tout ça me donne de la force et m’a encouragé à créer l’ONG « Paix pour l’enfance », qui aujourd’hui éduque et protège 140 enfants. Ce travail de soutien aux enfants est une façon pour moi de montrer de l’amour au Junior que j’étais à 12 ans, et de le protéger face à tous les désastres de la guerre qu’il a vécus.

Ma force, je la tire de la « dictature » de l’amour de mon prochain. Cette dictature m’oblige jour après jour à considérer mon parcours et à tout faire pour que ce qui m’est arrivé n’arrive plus aux autres enfants. Cette dictature m’oblige à vaincre le mal par le bien, à ne jamais me fatiguer, à jeter la semence d’amour dans le cœur de mes semblables, que le destin met sur mon parcours, afin qu’ils voient le fruit de l’amour sortir de leur propre cœur.

Diaporama :

 Traduction partielle de l’anglais et validation : Laurane Tesson

Catégories: Afrique, Europe, Interviews, Paix et Désarmement
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