La Grèce réinvente son économie sans l’euro et sans intermédiaires au profit d’une autogestion ouvrière

06.02.2014 - El Ciudadano

Cet article est aussi disponible en: Espagnol, Italien

Photo : Vendangeurs à l’ouvrage à Keratea, à l’est d’Athènes (Reuters).

Par Héctor Estepa pour ‘El Ciudadano’

La Grèce peine à se réinventer. Six années de récession et quatre autres de sévères coupes budgétaires ont coulé les finances du pays, que la présidence grecque de l’Union européenne a inauguré officiellement la veille au milieu d’importantes mesures de sécurité qui ont transformé Athènes en une forteresse. De plus, le courage de l’un des peuples les plus déprimés d’Europe s’est évanoui… ce qui n’a rien d’étonnant avec un taux de chômage supérieur à 27 % et une pauvreté multipliée par sept au cours des cinq dernières années.

Certains se rebellent néanmoins face à cette situation. Le panorama est propice à l’expérimentation et les grecs en profitent. Certains n’ont rien à perdre ; d’autres n’ont pas le choix : soit ils cherchent des mesures alternatives afin de percevoir un revenu, soit ils sombrent dans la misère.

Le travail est rare dans les villes. Certains sont retournés vivre dans le village de leurs parents ou de leurs grands-parents pour refaire leur vie sans avoir à payer les loyers élevés des grandes villes ; c’est le cas d’Aristóteles Lucas, un Grec robuste qui a troqué son costume contre une salopette grise. Il y a deux ans, il était pharmacien ; aujourd’hui, il termine son apprentissage agricole en périphérie de Thessalonique : « Si nous étions tous indépendants, les marchés qui coulent la Grèce s’effondreraient », explique-t-il pendant sa pause.

D’après l’Association grecque des agriculteurs, Aristóteles Lucas compte parmi les quelque 40 000 Grecs à avoir fait face à la crise en retournant travailler la terre. À l’instar d’Aristóteles Lucas, certains ont étudié à l’American Farm School (une école réputée du pays) afin de perfectionner leur technique. Cette fameuse « université champêtre » a vu ses étudiants pour ainsi dire tripler au cours des dernières années.

L’agriculture a été essentielle à l’essor de l’économie grecque, mais elle a perdu de sa superbe durant les décennies de prospérité du pays. Pour l’heure, elle ne représente plus que 3 % du PIB, même si le retour des Grecs à la campagne pourrait augmenter ce pourcentage. Il est de moins en moins rare de voir des Grecs s’organiser en coopératives rurales.

D’autres alternatives sont plus extrêmes ; une dizaine de bénévoles ont proposé de créer une communauté autonome sur l’île d’Eubée, l’objectif étant de ne pas consommer plus que nécessaire, et ce exclusivement à partir de ce que la nature a à offrir. Ils n’échangent même pas leurs excédents mais les donnent, espérant ainsi être aidés en retour à un moment ou à un autre.

L’agriculture n’est pas le seul secteur à changer dans le contexte de la crise. Un autre pilier important du secteur primaire, la pêche, semble attirer de plus en plus de gens. Les permis permettant de développer cette activité ont doublé en 2011 par rapport à 2010.

MARCHÉS SANS INTERMÉDAIRES

De nombreux nouveaux agriculteurs et pêcheurs pourront vendre leurs produits dans l’un des nouveaux marchés du déjà célèbre « mouvement sans intermédiaires » grec. Il s’agit de lieux où ces mêmes agriculteurs vendent leurs récoltes ; l’objectif consiste à établir un contact direct entre les producteurs et les consommateurs tout en évitant les réseaux commerciaux traditionnels responsables de la flambée des prix. L’idée a vu le jour début 2012 en signe de protestation contre la baisse du pouvoir d’achat.

Des dizaines de municipalités se sont déjà impliquées et donnent le feu vert à ces types de marchés. Certains producteurs ont même créé un site Web à partir duquel il est possible de passer sa commande et d’aller la retirer le jour de la vente.

« Selon le proverbe grec de Thalès de Milet, ‘‘il n’existe pas de force motrice plus grande que la nécessité’’. À mon avis, tous ces phénomènes sont des réactions salutaires en réponse à une situation d’extrême nécessité », explique Jristos Emmanouilidis, économiste de l’Université de Thessalonique, au quotidien espagnol El Confidencial.

Un autre type de distribution alternative consiste en la proposition de « centres de consommation coopérative ». Plusieurs supermarchés ouverts depuis peu à Athènes répondent à l’appel en appliquant une remise de 40 % sur les biens de consommation en faveur de leurs membres ; il faut payer 20 euros pour devenir membre à vie. Quel est le secret de ces supermarchés ? Ils se fournissent tout simplement directement auprès des producteurs ; il s’agit en fait de l’évolution du « mouvement sans intermédiaires » dans les quartiers.

ÉCHANGES NON MONÉTAIRES

Si, à notre époque, il est nouveau de vendre le produit fabriqué au consommateur en face à face, il n’est pas moins original de faire du commerce sans recourir à quelque devise officielle que ce soit. À quelque 200 kilomètres au sud de Thessalonique se trouve Volos ; cette ville a été témoin du retour des Grecs à un système de troc. Un groupe de citoyens y a en effet créé une monnaie alternative à l’euro : le TEM, qui s’organise via internet et dont l’usage est devenu populaire dans toute la région. Il fonctionne comme suit : une heure de travail équivaut à six TEM, et ce quel que soit le type de travail.

Tout le monde démarre avec 300 TEM et la possibilité d’en emprunter jusqu’à 300 autres. « Ça fonctionne comme le troc, mais avec la possibilité pour chacun de préserver la valeur de son travail tout en impliquant des centaines de personnes dans cet échange », explique Christos Papaioannou, l’un des précurseurs du TEM.

LA PREMIÈRE USINE AUTOGÉRÉE DU PAYS

Tout peut être échangé, des cours de yoga aux massages en passant par l’huile et les légumes, de même que les produits industriels. Faire du commerce avec le TEM est l’un des objectifs des travailleurs de Vio.Me, acronyme de Buomijaniki Metalleftiki, la première usine grecque autogérée. Leur mouvement s’est inspiré de celui des prolétaires argentins faisant suite au « corralito[1] » du début du siècle.

L’usine, située à Thessalonique, générait des profits jusqu’à il y a peu, comptabilisant jusqu’à 2,5 millions d’euros de bénéfices entre 2009 et 2010. La crise est survenue un an plus tard, mettant fin à la production et provoquant ainsi sa faillite. L’usine a fermé en 2011, laissant des dizaines de travailleurs à la rue, qui n’ont toutefois pas baissé les bras ; ils ont occupé l’usine et ont lancé un mouvement en vue de récupérer leur emploi, mais le gouvernement et la direction de l’entreprise ont rejeté toutes les alternatives proposées.

Tout a changé en octobre 2012, lorsqu’ils ont fondé une coopérative de travailleurs sous le contrôle absolu de l’assemblée des travailleurs. Il y a dix mois, ils ont repris la production alors qu’ils étaient devenus un symbole de résistance pour l’ensemble du pays. « Nous avons décidé de répliquer de cette façon à force de rester sans travail, sans argent et sans aide de l’État », explique Alekos Sideridis, l’un des travailleurs « rebelles » de Vio.Me.

LE GOUVERNEMENT EST OPTIMISTE… SANS RAISON

Des initiatives similaires sont prises au sein de l’ensemble des secteurs économiques grecs. Certains experts sont sceptiques tandis que d’autres gardent espoir. Ces mesures ne résoudront pas la crise mais elles aident à y faire face. « Il est bien connu que dans les systèmes biologiques, l’hétérogénéité permet la stabilité tout en augmentant les chances de survie », déclare l’économiste Emmanouilidis au quotidien. « Ils facilitent les transactions dans les situations marquées par une absence de liquidités, un taux de chômage élevé et une dépression économique », ajoute-t-il.

Personne ne peut prédire si les Grecs survivront à la crise. « Cela dépend de la façon dont les difficultés vont évoluer par la suite ainsi que du succès ou non des actions menées pendant la crise pour couvrir les besoins socio-économiques locaux ou généraux », explique-t-il. « La viabilité économique et la compétitivité sont nécessaires pour que des mouvements comme celui des usines occupées persistent. Il est difficile de concevoir comment ces objectifs peuvent être atteints vu l’état actuel de l’économie. Il en va de même pour les monnaies locales telles que le TEM », estime l’expert.

Le cas des mouvements sans intermédiaires et des coopératives agricoles est différent, certains étant apparus avant la crise et dont on attend un rôle essentiel lors d’une crise de longue durée. Malgré l’optimisme du gouvernement, Emmanouilidis ne s’attend pas à une reprise économique en 2014 dans un pays où un tiers de la population vit sous le seuil de la pauvreté.

Le premier ministre Antonis Samarás et le ministre de l’économie Yanis Stournaras ont assuré que 2013 sera la dernière année de récession. La réalisation d’un excédent budgétaire primaire (sans compter le paiement des intérêts de la dette) d’environ 3 milliards d’euros a redonné beaucoup d’espoir à la Grèce. « Je comprends la nécessité de créer une atmosphère psychologique positive, mais je n’ai encore jamais vu un modèle redonner autant d’optimisme », réplique Emmanouilidis.

À l’usine Vio.Me, les travailleurs sont conscients des difficultés, mais ils sont prêts à lutter. « Nous nous battrons dans l’espoir que les choses aillent mieux ; même si nous échouons, nous aurons au moins essayé », annonce l’électricien Nikolaidis à El Confidencial avec, en sourdine, le ronronnement de son usine… la sienne et celle de ses collègues.

El Confidencial

 

(Traduit de l’espagnol par Florian MORINIÈRE)



[1] Nom informel donné aux mesures économiques prises en Argentine le 1er décembre 2001, lors de la crise économique, par le ministre de l’économie Domingo Cavallo dans le but de mettre fin à une course à la liquidité et à la fuite des capitaux. Prévu à l’origine pour une durée de 90 jours, il fut maintenu par Eduardo Duhalde, investi président en janvier 2002, jusqu’au 1er décembre 2002. Le terme espagnol corralito est le diminutif de corral (enclos, en français).

Catégories: Economie, Europe, International, Opinion
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