De la crise économique à une société libertaire sans marginalisation

01.06.2013 - Buenos Aires - Guillermo Sullings

Cet article est aussi disponible en: Espagnol, Italien

En 2000, l’Amérique latine est dévastée par les politiques néolibérales. La chute précédente du socialisme réel avait engendré la proclamation de « la fin de l’histoire » et le triomphe définitif du capitalisme, qui globalisait le monde sous le signe de sa plus grande rigueur. En seulement une décennie d’euphorie néolibérale, les indicateurs de bien-être et d’équité sociale du continent avaient largement reculé. Ainsi, les populations ont commencé à se rebeller contre ces politiques, et grâce à la progressive consolidation de ses démocraties, ils ont pu exprimer leur mécontentement grâce au suffrage.

Ce fut comme à partir de l’an 2000 : peu à peu, les populations de différents pays d’Amérique latine ont remis le pouvoir aux dirigeants qui ne soutenaient pas les politiques néolibérales et qui ont proposé de récupérer le rôle de l’État dans l’économie, recherchant une meilleure répartition des revenus. Les caractéristiques de chaque pays ont fait que ces changements en politique économique ont eu leurs propres nuances, dans certains cas on parlait de réformes, dans d’autres de révolution, ou de progressisme. On pourrait également parler de populismes, de social-démocratie, ou de politiques néokeynésiennes, et peut-être y a-t-il eu un peu de tout, mais il est certain qu’ils ont récupéré de rôle de l’État dans l’économie, et cela revêt une importance extrême. Néanmoins, il faut ajouter que dans ces cas de réformes les plus profondes, l’objectif de modifier substantiellement la structure distributive du capitalisme n’a pas été atteint. Dans certains cas seulement, on a essayé de compenser les injustices du marché par le biais de l’augmentation des dépenses publiques pour une fonction sociale, dans d’autres, on a tenté en plus de favoriser l’industrie nationale. Tout ce processus, bien qu’il traduise un grand avancement au vu de la situation antérieure, atteint sa limite, le palier depuis lequel il sera désormais difficile de continuer d’avancer si des transformations structurelles plus profondes ne sont pas mises en place.

Tandis que tout cela avait lieu ces dernières années en Amérique latine, le Japon poursuit sa stagnation (suite à l’éclatement de la bulle immobilière), alors que la Chine grimpait à des taux inédits jusqu’à se positionner, en 2008, à la place de seconde puissance économique. Une augmentation basée principalement sur la production et l’exportation de produits manufacturés, qui ont mené ce pays à devenir le premier exportateur mondial et le second importateur (majoritairement de matières premières, dont a bénéficié l’Amérique latine). Les excédents de la balance commerciale chinoise ont été compensés par l’endettement d’une bonne partie du Premier monde – notamment les États-Unis – qui, à son tour, dans une économie mondialisée, a choisi de délocaliser ses usines en Chine, où la main d’œuvre est peu chère, c’est pourquoi une grande partie des exportations chinoises étaient en réalité des exportations des multinationales qui y avaient installé leurs usines.

Avec tout cela, la richesse poursuivait sa concentration. Selon la dernière étude de l’UNU/WIDER, 2 % des personnes les plus riches du monde possèdent la moitié de la richesse globale, tandis que 10 % des mêmes personnes détiennent 85 % de la richesse. Ces chiffres ne font qu’illustrer la mécanique d’accumulation du capitalisme, déjà bien connue. Néanmoins, le fait que les plus puissants des pays centraux se soient encore plus enrichis ne signifie pas que les populations ont amélioré leurs revenus proportionnellement, puisque la délocalisation de nombreuses multinationales vers des pays à la main d’œuvre peu chère a provoqué la chute des salaires. Mais puisque le capitalisme a besoin, pour continuer de fonctionner, de maintenir et d’augmenter les niveaux de consommation, il a fallu compenser la perte du pouvoir d’achat des salariés par le crédit de consommation, les niveaux d’endettement se sont renforcés et ont alimenté des bulles qui ont ensuite éclaté aux États-Unis et en Europe, traînant le monde vers l’une de ses pires crises économiques.

Cette crise a également mis en évidence une autre des contradictions du système, celle qui se rapporte aux démocraties formelles, dans lesquelles les fonctionnaires élus par et aux dépens du peuple favorisent le pouvoir économique. S’en est découlée une grave crise politique dans de nombreux pays, de laquelle ont émergé des mouvements sociaux remettant en cause le pouvoir et l’hypocrisie de la démocratie formelle. Bien que, pour le moment et malgré les éclatements sociaux, le problème ne se résout pas et que se maintiennent au pouvoir des gouvernements qui, avant la crise économique, favorisent les intérêts de la banque plutôt que le bien-être du peuple.

Les racines profondes de la crise mondiale

Il est commun d’entendre parler ou de lire à propos des causes de cette crise mondiale, qui a commencé en 2007 aux États-Unis – qui ne s’en sont pas encore remis – et qui tient désormais toute l’Europe en éveil. On parle beaucoup des bulles spéculatives, de l’irresponsabilité des banquiers et de nombreux gouvernants, et l’un des principaux débats est de savoir si on devra la sortie de la crise à l’orthodoxie des ajustements ou à des politiques promouvant la croissance. On remet cependant rarement en question le système capitaliste directement. Dans le meilleur des cas, on dit que la spéculation financière qui a créé la bulle et engendré la crise est une déviation ou une malformation du système capitaliste puisqu’une telle spéculation financière n’est qu’un sous-produit de ce système capitaliste. Parce que c’est précisément la matrice distributive du capitalisme qui mène à l’accumulation de richesses entre peu de mains, à la conséquente génération d’excédents financiers qui cherchent une meilleure rentabilité que celle du système productif, alimentant ainsi la spéculation financière, et transformant cela en l’accumulation de pouvoir dans le secteur bancaire. Un pouvoir qui, ces dernières années, a discipliné le pouvoir politique, parvenant à ce que les gouvernements prennent des décisions visant précisément à accélérer le processus de concentration des richesses, en un cercle vicieux qui a précipité l’effondrement. Pouvoir qui, ces derniers temps, ne se cache même plus, et se fait remarquer, tant si on observe les ressources employées par les gouvernements pour le sauvetage des banques, que lorsqu’on réalise quels sont ceux qui, véritablement, prennent les décisions face à la crise européenne.

Ce capitalisme, qui, suite à la seconde guerre mondiale, semblait réfléchir à la matrice distributive, encourageant les politiques keynésiennes et le bien-être, a profité à partir des années 80 des faiblesses des modèles étatiques pour faire ressurgir sa véritable nature déprédatrice sur le néolibéralisme. Comme nous l’avons dit précédemment, par la mondialisation, les multinationales ont délocalisé les diverses étapes productives vers des pays à la main d’œuvre peu chère et présentant une grande flexibilité sur le marché du travail. La répartition du revenu en faveur des bénéfices des entreprises et au détriment des salaires a élargi la brèche, et le moyen que l’on a trouvé pour maintenir les niveaux de consommation du peuple est le crédit, qui a engendré l’endettement croissant des personnes, des entreprises et des gouvernements, et le conséquent enrichissement de la Banque.

Ce renforcement de l’iniquité de la répartition des revenus et de l’effet de levier du consumérisme irrationnel, par le biais du crédit usurier, n’a fait qu’alimenter les bulles successives qui, en éclatant, mettaient à nu l’impossibilité du système, de nouveau et provisoirement masqué, alors, par une autre bulle plus importante, jusqu’à ce qu’éclate la dernière. Et cela se poursuivra ainsi tant que ne sera pas résolue l’ultime racine du problème qu’est la régressive matrice distributive, propre au système capitaliste, tant que ne seront pas résolues les crises aux ajustements qui appauvrissent davantage les populations. Nous n’y parviendrons pas non plus maintenant avec les recettes keynésiennes appliquées par les états les plus progressistes, qui se révèlent totalement insuffisantes pour redresser le plan incliné de la dynamique capitaliste, qui concentre de plus en plus les ressources.

Le cas européen

La cause de la crise européenne n’échappe pas à cette logique du capitalisme globalisé que nous décrivons, mais les particularités d’une communauté de pays organisés selon le traité de Maastricht et unis par une monnaie commune ont accentué certains effets et causes.

Pour les capitaux financiers, l’euro représentait une assurance de changement comme ils n’en avaient jamais eu auparavant, protégeant les investissements financiers des dévaluations risquées dans d’autres parties du monde, ou en Europe même, avant la monnaie commune. Ainsi, ladite Intégration Financière s’est proliférée et les capitaux circulaient depuis les pays qui généraient de l’épargne vers ceux qui demandaient du crédit. Une grande partie des prêts de capitaux sont sortis des banques allemandes et françaises, endettant les grecs, les portugais, les espagnols et les italiens. Les entreprises des pays à forte productivité, comme l’Allemagne et la France, augmentaient les exportations avec la zone euro, tandis que les banques finançaient leurs acheteurs. Un faux « cercle vicieux » de croissance et d’expansion économique créant une illusion de prospérité dans laquelle s’est figée la bulle immobilière, jusqu’à ce que l’impossibilité d’affronter les paiements de la dette fasse éclater la bulle. Un mécanisme qui, bien qu’il soit propre au capitalisme globalisé, s’est renforcé en Europe à cause des asymétries entre ses membres qui ne pouvaient dévaluer leur monnaie pour réguler le commerce extérieur.

Les mêmes raisons qui ont renforcé la crise sont celles qui compliquent sa sortie, menant à une stagnation qui menace de s’étendre temporellement. Les pays les plus endettés et aux plus grandes difficultés ne peuvent pas gérer leur propre politique monétaire, ils ne peuvent la dévaluer pour gagner en compétitivité dans la balance commerciale ni élargir leurs dépenses pour dynamiser l’économie. En revanche, ils mènent une politique d’ajustements radicaux et récessifs, puisque la relation entre leur dette et leur PBI augmente plutôt que de diminuer, tombant dans ledit Paradoxe d’austérité, dans lequel l’épargne annulant la dette produit une récession qui fait se réduire le revenu fiscal, et, logiquement, la capacité d’épargne. Non seulement le pouvoir financier a été le principal responsable de cette crise, mais il détient également toujours le pouvoir réel dans la gestion de l’économie européenne, ce qui se traduit par les politiques qui, selon la Troïka (BCE, FMI et CE), répondent à la crise. On a donné la priorité au sauvetage des banques, consacrant des centaines de milliards d’euros pour que le système financier ne s’effondre pas, soit en prêtant aux banques, soit en prêtant aux états qui assistent les banques, soit en prêtant aux états pour qu’ils ne tombent pas en déficit et ainsi que les banques ne fassent faillite.

Évidemment, ceux qui assurent la gestion des finances européennes savent qu’avec ces ajustements récessifs, plusieurs pays tomberont nécessairement en déficit, mais parallèlement, ils gagnent du temps pour que leurs banques se recomposent et se fortifient. Ils ont procédé de la même manière pour la dette externe de l’Amérique latine dans les années 80 : ils ont refinancé les dettes qui étaient impayables, imposant des ajustements qui condamnaient la population au chômage et à la misère, privilégiant la stabilité de leurs banques, tandis que les dettes continuaient d’augmenter.

Lorsqu’on parle des transformations de fond à effectuer dans le système économique pour le mettre au service de la population, on parle aussi de la pression que cette population doit exercer sur ses dirigeants pour qu’ils réalisent ces changements. Mais dans le cas européen, il faudrait parler de deux instances différentes, puisqu’il y a des changements qui viennent de la politique économique communautaire, donc principalement de la BCE, et d’autres qui viennent des politiques de chaque pays. De telle manière que les populations devraient faire pression simultanément pour le changement des politiques communautaires et pour celui des politiques nationales, qui à leur tour varient selon le succès ou l’échec du changement de la politique communautaire. La population ne peut continuer à supporter les politiques d’ajustements. Les licenciements, les baisses et gels de salaires et de retraites, tout comme les autres mesures d’austérité, s’ajoutent à la grave récession provoquée par la crise dans le secteur privé et à la détresse de milliers de personnes qui laissent leur logement aux mains de banques créancières.

Les limites du productivisme et de la consommation

L’une des contradictions dans laquelle on peut tomber en tentant des modèles alternatifs au néolibéralisme, c’est celle de rester coincé dans la logique matérialiste du capitalisme même, pensant qu’une meilleure répartition du revenu est envisageable uniquement en subventionnant la consommation des plus démunis, ce qui multipliera les postes de travail. Si cela fonctionne bien à court terme, sans modifier la tendance d’accumulation propre au marché capitaliste, les ressources économiques versées à la population finissent par être canalisées dans la consommation de biens et de services monopolisés par la même structure productive qui a peu à peu, ces dernières décennies, concentré le revenu, appauvri les salariés et marginalisé des millions de travailleurs.

Illustration. Si l’on voulait arroser un terrain semé, avec pour objectif que chaque mètre carré ait le même niveau d’humidité, il ne nous suffirait pas de répandre l’eau sur toute la surface car si le terrain est un plan incliné, l’eau finirait par s’accumuler sur les endroits les plus bas. De la même manière, lorsqu’un État emploie ses ressources pour augmenter la consommation des plus défavorisés, mais ne restitue pas le plan incliné de la matrice distributive du marché capitaliste, les ressources reviennent de plus en plus vite à ceux qui concentrent les richesses, et l’État nécessite de plus en plus de ressources afin de poursuivre « l’arrosage » jusqu’à ce que la pression des impôts devienne impossible à supporter ou que le processus inflationniste stérilise les efforts distributifs.

Nous pourrions penser que ce mécanisme produit, dans tous les cas, une croissance générale et que tout le monde en sort gagnant : les plus riches s’enrichissant encore plus, les plus pauvres améliorant également leur situation. Ce peut être le cas à court terme, mais en arrivant aux limites de la croissance, les plus grandes ressources entre les mains de ceux qui en accumulent le plus font pression sur les prix, à la hausse, et le pouvoir d’achat des salariés recule rapidement. Cela ne peut se passer autrement puisque la logique capitaliste de productivité et de consumérisme ajoutée à une matrice distributive régressive se heurte aux limites du système.

Nous avons entendu de nombreuses fois l’expression « développement durable », on peut lui attribuer diverses interprétations. Depuis cette publication commandée en 1972 par le Club de Rome, « Les limites à la croissance », beaucoup de choses se sont dites et passées, certaines confirmant et d’autres infirmant les hypothèses futuristes de cette époque. Il y a ceux qui évoquent la possibilité de l’infinie croissance, d’autres prétendent que la décroissance est nécessaire, et ceux qui pensent que le monde accueille trop de gens.

Or, le développement durable ne passe pas uniquement par l’équilibre environnemental et le ménagement des ressources naturelles, il doit également être social, économique et politique. Et il est évident qu’avec l’actuelle matrice de production, de consommation et de distribution du revenu, il sera impossible de mettre fin à la précarité de milliards de personnes dans le monde.

Aujourd’hui, l’Inde et la Chine sont en train de devenir les moteurs de l’économie mondiale. Il ne s’agit pas de pays quelconques : à eux deux, ils dépassent les 2,5 milliards d’habitants, soit plus d’un tiers de la population mondiale. Cependant, pour que ces pays atteignent dans leur développement le PIB par habitant que détiennent l’Europe et les États-Unis, ils devraient multiplier leur PIB actuel environ par 8 : si l’objectif était d’atteindre la société de consommation dudit « premier monde », il serait compliqué de faire croître les critères nécessaires pour que tous les pays y accèdent.

De plus, il est prouvé que plus la croissance s’installe, si certains indices liés à la pauvreté absolue s’améliorent, plus la brèche dans la distribution du revenu s’écarte. Cela signifie que si nous prétendions croître avec l’actuelle matrice distributive du capitalisme jusqu’à ce que toute la population mondiale atteigne les normes minimales qu’exige une vie décente, la projection serait encore plus grande. Ainsi, le PIB moyen par habitant dans le monde est de 10 600 dollars par an (c’est également la moyenne brésilienne), soit 30 dollars par jour, mais nous savons que presque un tiers de la population mondiale vit avec 2 dollars par jour, voire moins. Avec la matrice distributive actuelle, il faudrait que la croissance soit multipliée par 15 pour que les plus pauvres atteignent le revenu moyen actuel, et il faudrait la multiplier par 60 pour que les mêmes parviennent à la moyenne des pays du « premier monde ».

Nous aurons évidemment des problèmes de ravitaillement, sauf que nous avons conquis l’univers à court terme.

Sans doute que certains de ceux qui pensent (mais se taisent) que le monde accueille trop de gens parieront pour qu’une autorégulation malthusienne décime la population et qu’alors s’équilibrent les marchés. Mais personne ne dit ces choses parce qu’elles passent mal, ce que tout le monde dit c’est qu’il faut croître durablement, sans nuire à l’environnement et en satisfaisant les besoins de toute la population. Soit, mais de quelle manière ?

Peut-être que ceux qui proposent l’arrêt de la croissance, voire la décroissance, supposent que la Chine, l’Inde et l’Amérique latine devraient geler leur situation actuelle, avec plus d’un milliard d’êtres humains submergés par la pauvreté ? Bien sûr que non, mais alors comment ferions-nous ? Nous arrêtons le monde ici, distribuons le PIB mondial en parts égales et chacun subsiste avec les 30 dollars quotidiens qui lui revient ? Beaucoup seraient d’accord… et beaucoup préfèreraient une autre proposition qui leur soit plus favorable.

Une telle hypothétique répartition égalitaire et soudaine est matériellement impossible, sans parler des difficultés politiques. Mais ce qui devrait être réalisable, c’est de corriger dès à présent la matrice distributive pour que la croissance future améliore l’équité et pour que les taux de croissance inaccessibles ne soient plus indispensables, plutôt que d’améliorer quelques décimales du revenu des plus démunis.

Parallèlement à cela, il faudrait générer une reconversion du PIB mondial actuel, en utilisant surtout les grandes ressources qui sont investies aujourd’hui dans l’armement et les utiliser pour la production de biens pour satisfaire les besoins humains. Dans le même temps, il faudrait petit à petit rediriger les ressources qui vont vers la consommation somptuaire ou la spéculation financière, et les investir dans la production de biens et services qui rehausseraient le niveau de vie des populations.

Il ne s’agit pas de freiner la croissance, mais de la diriger vers les besoins des plus pauvres et de  modifier sa composition pour qu’elle soit rationnellement plus durable. Ainsi, si l’on multipliait par 10 la production mondiale de service de santé et d’éducation, la population améliorerait notoirement sa qualité de vie sans qu’il n’y ait aucun impact environnemental additionnel, et sans que les ressources naturelles ne s’épuisent. Maintenant… si le marché dit que ce qu’il faut multiplier par 10, c’est la production de voitures, certaines choses commenceront à s’effondrer. Si nous exploitons rationnellement les terres fertiles, les ressources maritimes, que nous perfectionnons les technologies, nous pourrons assurément nourrir toute la population mondiale, contredisant les prophéties malthusiennes du Club de Rome. Mais si le marché dit qu’il faut utiliser les terres fertiles pour la production de biocombustibles pour que les routes se remplissent encore plus de voitures, les aliments seront évidemment moins nombreux et plus coûteux.

Nous suggérons une société libertaire, dans laquelle personne n’est forcé de s’adapter au modèle consumériste-productiviste comme pré-requis pour ne pas être marginalisé, mais où existe la liberté qui permettrait à celui qui préfèrerait produire et consommer plus de le faire tant qu’il ne nuit pas à autrui ni à l’environnement.

Pour atteindre cela, il faudra au préalable désarticuler pas à pas ce système, en mettant en place une véritable nouvelle ingénierie de l’appareil productif. Cela implique une stratégie de pas progressifs, éloignée du stérile réformisme déambulatoire et de la déclamation immédiatiste qui ne conduit nulle part.

Pas réformistes et pas révolutionnaires

Déjà plus d’un siècle s’est écoulé depuis la publication de « Réforme ou Révolution », où Rosa Luxembourg interrogeait l’abandon de certains social-démocrates comme Édouard Bernstein. L’expérience accumulée à assurément mené nombre d’entre eux à reformuler leur vision sur le capitalisme et le socialisme, la conception de la lutte des classes et la possibilité de réaliser de profondes transformations dans la démocratie. Mais nous devons dire qu’aujourd’hui plus que jamais se pose le défi de trouver comment s’approcher des transformations structurelles du système économique. Peut-être que cette phrase de Rosa Luxembourg « … la lutte pour les réformes sociales est le moyen, tandis que la lutte pour la révolution sociale est la fin… » conserve toute sa vigueur, indépendamment de ce que nous appelons « réformes sociales » et de ce que nous appelons « révolution » au XXIe siècle.

La chute du socialisme réel a non seulement dégagé le chemin de la globalisation capitaliste, mais elle a également pris au piège les sociétés dans le labyrinthe sans sortie des pragmatismes, des relativismes et de la résignation, déclarant les utopies obsolètes et leurs idéaux, démodés. Ces dernières années, les nouvelles générations rêvaient de nouveau d’utopies, de quelque chose d’aussi simple qu’un monde en paix, plus juste et peuplé d’êtres humains heureux, mais ce qui est compliqué, c’est de rejoindre le chemin qui mène à ces objectifs. L’expérience démontre qu’il est impossible d’imposer de prétendues recettes scientifiques, et on ne peut forcer la réalité des gens à s’accorder aux théories. L’expérience démontre également qu’il est facile de se perdre dans le labyrinthe du possibilisme, lorsqu’on choisit la voie du réformisme, dans lequel les progrès illusoires et provisoires nous font revenir au point de départ.

Au moment de construire un chemin de véritable transformation, nous sommes nombreux à nous accorder sur le point de départ : nous ne voulons pas un monde dans lequel ce para-état qu’est le pouvoir financier international décide de la direction de l’économie. Nous ne voulons pas d’un système économique qui, motorisé par l’avarice et la consommation ruinant le monde, en enrichit quelques-uns et en marginalise des millions. Nous ne voulons pas de dictatures autoritaires ni de démocraties hypocrites menées par des politiques complices de ce système.

Nous sommes également nombreux à nous accorder sur le monde auquel nous aspirons. Un monde en paix, sans guerres ni aucune forme de violence, un monde dans lequel l’économie est au service de l’être humain et non l’inverse. Un système économique qui se développe en équilibre avec l’écosystème, dans lequel on répartit équitablement la richesse, et où tout être humain détient de véritables possibilités de mener une vie digne, sans être ni marginalisé, ni exploité, et sans s’égarer dans la course matérialiste.

Nous sommes nombreux à nous accorder sur ce que nous ne voulons pas et ce à quoi nous aspirons, mais il n’est pas si facile de déterminer quels sont les pas à suivre pour aller d’un endroit à l’autre. Bien entendu, il faudra nécessairement y aller pas à pas, non seulement à cause des obstacles que nous rencontrerons, mais également parce que, même si tous les êtres s’accordaient quant à ce qu’il faut faire, le démantèlement et la substitution d’un système implique obligatoirement de la méthodologie.

Mais pour savoir que les pas de la méthodologie ne sont pas à faux et ne nous entraînent pas dans le dédale du réformisme, il faut se fixer des objectifs qui, en se concrétisant, fonctionnent comme les points d’ancrage de l’alpiniste, desquels il est très difficile de reculer ou de tomber, et qui font office de soutien pour les pas suivants. Il ne s’agit pas ici de dresser une liste (encore moins exhaustive) de ce type de pas, qui se construisent nécessairement au rythme de l’expérience acquise. Mais il semble approprié de donner quelques exemples, utiles pour différencier ce que nous pourrions appeler les « pas révolutionnaires » de ce que pourraient être les « pas réformistes ».

Ainsi, en matière de répartition des revenus dans les entreprises, dans le système capitaliste, la revendication salariale est généralement l’objectif le plus fréquent de la lutte des travailleurs. Cependant, nous savons que toute augmentation nominale momentanée non seulement se trouve toujours insignifiante comparés aux bénéfices des entreprises, mais qu’en plus elle est rapidement immergée par l’augmentation des prix. En revanche, si on luttait pour la participation des travailleurs aux bénéfices de l’entreprise, chaque échelon gravi sur cet objectif, en pourcentage, signifierait une amélioration irréversible pour leur salaire.

Autre exemple, en matière de génération de sources d’emploi : aujourd’hui, cela dépend d’une chose d’aussi vague que « la décision des marchés ». Dans certains cas, les gouvernements cherchent à palier le chômage en touchant des impôts pour financer les emplois publics et les allocations, or cela favorise la création de bureaucraties étatiques dépendantes du clientélisme politique et la limite réside dans l’épuisement des ressources fiscales ou dans les processus inflationnistes. En revanche, si l’outil fiscal était employé dans le but de faire pression sur les entreprises pour qu’elles consacrent une part croissante de leurs bénéfices au réinvestissement productif créateur d’emplois, chaque échelon de l’épargne patronale, en pourcentage, consacré à la génération d’emploi, signifierait également une avancée irréversible dans la dynamique d’intégration professionnelle et un recul équivalent de la canalisation spéculative des excédents.

Et puisque nous parlons de spéculation financière, certainement l’une des principaux responsables de la crise actuelle, il faudrait commencer par légiférer pour qu’il y ait peu à peu des régulations de l’épargne patronale et privée vers une Banque Étatique sans Intérêt qui promeuve le développement inclusif. Chaque échelon gravi, en pourcentage, dans la canalisation de fonds pour la production signifiera une avancée irréversible dans l’affaiblissement de la spéculation financière et le renforcement de l’économie productive.

Et bien que notre sujet soit l’économie, nous ne pouvons sous-estimer l’importance de la transformation du système politique si l’on veut avoir le pouvoir d’avancer largement dans les transformations économiques. En ce sens, l’avancée vers une Démocratie Réelle, où les citoyens auront de plus en plus de poids dans la prise de décisions, devra s’effectuer par étapes qui désarmeront les mafias de la politique actuelle. Ainsi, chaque réussite liée à la réalisation de consultations populaires, élections directes, initiatives populaires, révocation de mandats et tout type de participation dans la prise de décisions devrait être un bastion permettant de travailler à l’étape suivante, jusqu’à ce que la population détienne véritablement le pouvoir.

Beaucoup d’autres exemples pourraient en être donnés, mais ceux-ci illustrent peut-être suffisamment ce qui pourrait être un chemin de lutte pour des conquêtes concrètes, qui ne soient pas de simples palliatifs éphémères mais de véritables avancées qui nous permettront irréversiblement de grimper vers le monde auquel nous aspirons.

Si nous voulons bâtir l’édifice du monde de nos utopies, il faudra ériger des colonnes et des poutres tandis que petit à petit nous construisons les étages. Il ne suffira pas pour autant que chaque secteur lutte isolément pour ses propres revendications, décrochant des bénéfices éphémères, mais plutôt faire en sorte que chaque conquête soit le soutien d’une structure sur laquelle s’élèveront les suivantes.

Traduction : Jordana Do Rosário

Catégories: Economie, International, Opinion
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