Par Caroline Nouar pour revenudebase.info

Ce qui se passe depuis le 31 mars, chaque nuit place de la République à Paris, n’est pas à prendre à la légère. Léo Scheer, éditeur et sociologue, s’interroge même dans le Point du 4 avril : ce mouvement fera-t-il tomber Hollande dans un mois ? Déboulonner un président… Certes, l’heure est grave. Mais ce qui mérite une réelle attention, c’est qu’une autre statue est en passe, dans la rue, d’être déboulonnée. Cette statue, bien plus sacralisée encore que le pouvoir même, c’est celle du Travail. Les actifs de la #NuitDebout affirment que ce thème est central. Et ils en parlent d’une façon décomplexée. La brèche est ouverte.

Tripalium (nom masculin) : Instrument de torture visant à punir l’esclave rebelle. Accessoirement racine latine du mot travail. Coïncidence ?

C’est effectivement la dénommée (abusivement) « loi Travail » qui a servi de détonateur. Cette Loi est apparue comme une arme de guerre d’une violence inouïe. Le langage n’a pas changé, relativement doux. On a beau utiliser des mots comme flexible,  modernisation, la violence est là. On se rend compte, soudain, avec cette loi de plus, que notre vie au travail n’est définitivement plus notre vie, mais celle des marchés, de la baisse des coûts, des économies d’échelle. Or notre travail – ou notre chômage – domine une bonne partie de notre vie. Les manifestants à Rennes ont décrit cette fragilité, éprouvée durement par la jeunesse : « Derrière le refus de la précarité ou celui d’être une génération sacrifiée, c’est un refus de continuer à jouer le jeu de l’employabilité et de la disponibilité perpétuelle qui s’exprime maintenant dans chaque manifestation ».

Et si la mobilisation s’étend, c’est, comme l’exprime Frédéric Lordon, que plus personne n’est à l’abri. « (…) Ce capitalisme s’est mis à maltraiter tout le monde, à violenter indistinctement, et juste aux populations qui constituaient sa base sociale, les cadres (…) C’est alors que la grande continuité salariale reprend le dessus et finit par l’emporter sur les autres discontinuités sociologiques ».

Ce mouvement bannit l’idée même de revendication. Il est déjà au-delà, sur le terrain culturel des mutations. Il n’est plus question de la Loi El Khomri, dont  « on se fout maintenant », dixit Lordon ovationné par les étudiants. Il est plus important de remettre radicalement en cause le travail salarié tel qu’il est vécu aujourd’hui. Les slogans se multiplient : « Le travail, la vie en version merde ». Des graffitis apparaissent aussi. Il fallait oser.

À franchement parler, le travail ne nous intéresse pas.

Mais combien sommes-nous à penser cela du travail salarié, sans oser l’exprimer ?

C’est justement cette approche décomplexée qui interpelle les partisans d’un revenu de base.  Ses adversaires ont beau jeu de manier le traditionnel épouvantail d’une société de fainéantise, où la valeur travail serait sapée. Apparemment, c’est déjà fait. La valeur du salariat est en berne et pas prête de remonter. C’est justement sur ce chantier assaini que les vraies questions peuvent être débattues, celles que pose une nouvelle répartition des revenus dans une société émancipée de l’oppression salariale. Ces questions, faisons-les vivre dès maintenant, avec ceux qui ont le courage de veiller si tard.

Les #NuitsDebouts de la République sont retransmises en direct via l’application Periscope. Le lien est fourni en fin d’après midi sur la page Facebook de #NuitDebout. Voir des reportages sur les #NuitDebouts du 31 au… 36 mars, et plus, ici.

 


Photos : Une et dessin nocturne,  Mouvement de libération graphique et artistique– DR. Graffiti, Tumblr – DR.

L’article original est accessible ici