Ce texte n’a pas pour but de défendre un système ni de le justifier. Il s’agit d’une tentative de compréhension. Comprendre pourquoi un système qui, selon de nombreuses prévisions, était censé s’effondrer, tient toujours debout. Et surtout, comprendre que survivre ne signifie pas nécessairement réussir.
Cela fait deux ans que ce qu’on a appelé « Opération Promesse Véritable 1 » a eu lieu.
Au cours de cette période relativement brève, un président a trouvé la mort dans un accident d’hélicoptère, le secrétaire général du Hezbollah a été assassiné, des hauts responsables militaires ont été éliminés les uns après les autres, et deux cycles d’affrontements militaires directs avec Israël et les États-Unis ont eu lieu. Les infrastructures énergétiques ont été endommagées et l’économie a subi des pressions croissantes et cumulatives.
Et pourtant, malgré tout cela, la structure politique, militaire et technocratique du pays ne s’est pas effondrée. Cela soulève une question sérieuse, non pas une question à visée propagandiste, ni de déni, mais d’analyse : pourquoi un système qui, en apparence, devrait céder sous une telle pression, continue-t-il de résister ?
De nombreux observateurs, tant externes qu’internes, tombent dans une erreur d’analyse que l’on peut qualifier de « personnalisation du pouvoir ». Cette erreur repose sur l’idée que le pouvoir, dans un système politique, est concentré entre les mains d’individus ; par conséquent, en éliminant ces individus, le système devrait s’effondrer. Ce schéma fonctionne, du moins en partie, pour les régimes patrimoniaux classiques. Comme, par exemple, la Libye de Mouammar Kadhafi ou l’Irak de Saddam Hussein. Mais il s’avère insuffisant, voire trompeur, lorsqu’on l’applique à un système qui, pendant plus de quatre décennies, a mis en place des institutions, stratifié le pouvoir et réparti l’autorité à travers des structures parallèles.
En matière de sciences politiques il existe une distinction fondamentale entre les régimes personnalisés, et les systèmes institutionnalisés. Les premiers s’effondrent avec la disparition de la figure centrale. Les seconds, en revanche ont tendance à se régénérer, même après la perte de personnalités clés.
Une grande partie de l’erreur dans l’analyse concernant l’Iran provient précisément de ce point : on le considère comme appartenant à la première catégorie, alors qu’en réalité, malgré toutes ses faiblesses, il se rapproche bien davantage de la seconde.
En ce sens, la République islamique peut être décrite comme un « régime hybride » : un système qui allie autoritarisme, institutionnalisation bureaucratique et réseaux de pouvoir parallèles. Un système qui, à la fois, est source de bon fonctionnement et de dysfonctionnement.
Prendre un tel système au sérieux ne signifie pas l’approuver, mais le comprendre avec précision.
Pour comprendre la résilience de l’État iranien aujourd’hui, il faut remonter au-delà de 1979. Les racines de l’État iranien moderne remontent à la Révolution constitutionnelle : un début qui, dès le départ, était profondément contradictoire.
Le projet de construction de l’État en Iran s’est déroulé dans un contexte marqué par une forte centralisation, la suppression de la diversité religieuse, régionale et politique, la répression des mouvements civils et la dépendance vis-à-vis des revenus pétroliers, dans un pays où le contrat social réel repose sur la fiscalité.
Il en résulta un État fort, mais pas nécessairement développé ; centralisé, mais pas nécessairement efficace ; moderne dans sa forme, mais pas toujours dans son fond.
Cet héritage paradoxal — un État qui construit tout en réprimant — perdure encore aujourd’hui, et la République islamique en est l’héritière, bien plus que son origine. L’Iran reste un pays semi-périphérique, caractérisé par une corruption structurelle, le développement inégal, et des capacités fragmentées entre les régions et les groupes sociaux. Et pourtant, c’est ce même État qui a mis en place une bureaucratie efficace, une armée organisée, un système éducatif et des infrastructures techniques que la République islamique a réorganisés, plutôt que créés de toutes pièces.
Dans les années 1980, la République islamique a dû faire face à une véritable « épreuve de survie » : une guerre de huit ans, des conflits armés internes, et une série d’assassinats politiques à grande échelle au sein de la hiérarchie dirigeante, le tout ajouté à l’isolement international. Parmi les victimes figuraient Mohammad Beheshti (chef du pouvoir judiciaire), Mohammad-Ali Rajai (président) et Mohammad-Javad Bahonar (Premier ministre), assassinés en 1981, ainsi que des dizaines de cadres intermédiaires.
Cette épreuve a permis au système de tirer des enseignements fondamentaux : la classe dirigeante doit pouvoir être remplacée, la prise de décision doit être décentralisée, et la survie doit être institutionnalisée, et non personnalisée.
Cette expérience s’est ancrée dans la mémoire institutionnelle du système et a ensuite été renforcée par les expériences régionales, du Liban à l’Irak, en passant par la Syrie et le Yémen.
L’Iran a observé de près comment l’Irak s’est effondré après la chute de Saddam, comment la Libye s’est désintégrée après Kadhafi, et comment la Syrie a failli perdre son État.
Ces expériences ont profondément influencé la doctrine de sécurité et la structure politique de l’Iran.
L’une des caractéristiques les plus marquantes de ce système est la présence de structures de pouvoir parallèles : le Corps des Gardiens de la Révolution aux côtés de l’armée régulière, le Conseil des Gardiens aux côtés du Parlement, le bureau du Guide suprême aux côtés du gouvernement, ainsi que des institutions économiques semi-publiques aux côtés des ministères officiels.
Dans la gestion quotidienne, ce modèle est souvent source d’inefficacité, d’ambiguïté en matière de responsabilité et de corruption. Mais du point de vue de la résilience, il présente un avantage fondamental : il n’y a pas de point de rupture unique.
En théorie des systèmes, on parle de « redondance » : lorsqu’un nœud est éliminé, le système continue à fonctionner par d’autres voies. L’élimination de personnalités telles que Qasem Soleimani, Hassan Nasrallah ou Ebrahim Raisi a constitué des coups durs, mais aucun de ces événements n’a représenté un point de rupture pour le système dans son ensemble.
Parallèlement à cela, il existe un niveau moins visible mais essentiel : une technocratie stable. Cadres intermédiaires, ingénieurs des réseaux énergétiques, spécialistes de l’industrie pétrochimique, experts financiers : ces acteurs ne sont pas issus d’élections et ne disparaissent pas avec les crises politiques. Au cours des récentes périodes de tension, c’est précisément cette composante qui a permis de maintenir le fonctionnement des fonctions essentielles de l’État.
Cela démontre que même un État dont la légitimité est remise en cause peut continuer à fonctionner s’il dispose d’une bureaucratie technique efficace.
Cependant, la résilience de l’Iran n’est pas seulement institutionnelle. Elle est également géographique et démographique. Avec plus de 80 millions d’habitants, une classe moyenne instruite et une main-d’œuvre qualifiée en pleine croissance, l’Iran dispose d’une capacité interne significative.
D’un point de vue géopolitique, en raison de sa situation entre le golfe Persique, la mer Caspienne, l’Asie centrale et le Caucase, il se trouve à l’un des carrefours les plus sensibles du système international.
Cela signifie que le coût d’un effondrement de l’Iran serait extrêmement élevé pour les acteurs régionaux et mondiaux. C’est pourquoi même les adversaires de ce système préfèrent généralement un Iran affaibli à un Iran effondré. Cette réalité crée une sorte de « bouclier géopolitique invisible » qui assure la survie du système.
Mais dans toute cette analyse structurelle, il ne faut pas oublier un fait simple : la résilience du système ne correspond pas nécessairement à celle de la société. Ce qui apparaît comme de la stabilité au niveau systémique peut se traduire, dans la vie quotidienne, par une pression constante, de l’incertitude et de l’épuisement
Ce que nous observons aujourd’hui n’est pas le fruit d’un moment unique, mais le résultat d’un long processus historique d’adaptation et de survie.
La République islamique doit être considérée comme un système, et non simplement comme un ensemble d’individus ou une idéologie abstraite.
Ne pas comprendre cette réalité n’est ni une prise de position morale ni une analyse politique : c’est tout simplement une simplification.
Pour autant, l’avenir reste ouvert. Le conflit récent n’est pas encore terminé et ses conséquences continuent d’être incertaines. Le système se trouve au début d’une phase de transition : de nouveaux équilibres, de nouveaux acteurs, de nouvelles dynamiques sont encore en formation.
La question principale n’est plus de savoir pourquoi ce système ne s’est pas effondré. La véritable question est la suivante : peut-il se transformer ? Ou continuera-t-il à survivre sans changer ?
Et surtout : qui prendra en charge le coût de cette survie ?








