{"id":1082615,"date":"2020-04-12T13:39:31","date_gmt":"2020-04-12T12:39:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pressenza.com\/?p=1082615"},"modified":"2020-04-13T05:45:40","modified_gmt":"2020-04-13T04:45:40","slug":"monologue-du-virus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pressenza.com\/fr\/2020\/04\/monologue-du-virus\/","title":{"rendered":"Monologue du Virus"},"content":{"rendered":"<p>Texte anonyme<\/p>\n<pre style=\"text-align: center;\"><em>\"Je suis venu mettre \u00e0 l\u2019arr\u00eat la machine dont vous ne trouviez pas le frein d\u2019urgence.\"<\/em><\/pre>\n<blockquote>\n<h4>Faites taire, chers humains, tous vos ridicules appels \u00e0 la guerre. Baissez les regards de vengeance que vous portez sur moi. \u00c9teignez le halo de terreur dont vous entourez mon nom. Nous autres, virus, depuis le fond bact\u00e9riel du monde, sommes le v\u00e9ritable continuum de la vie sur Terre. Sans nous, vous n\u2019auriez jamais vu le jour, non plus que la premi\u00e8re cellule.<\/h4>\n<\/blockquote>\n<p>Nous sommes vos anc\u00eatres, au m\u00eame titre que les pierres et les algues, et bien plus que les singes. Nous sommes partout o\u00f9 vous \u00eates et l\u00e0 o\u00f9 vous n\u2019\u00eates pas aussi. Tant pis pour vous, si vous ne voyez dans l\u2019univers que ce qui est \u00e0 votre semblance\u00a0! Mais surtout, cessez de dire que c\u2019est moi qui vous tue. Vous ne mourez pas de mon action sur vos tissus, mais de l\u2019absence de soin de vos semblables. Si vous n\u2019aviez pas \u00e9t\u00e9 aussi rapaces entre vous que vous l\u2019avez \u00e9t\u00e9 avec tout ce qui vit sur cette plan\u00e8te, vous auriez encore assez de lits, d\u2019infirmi\u00e8res et de respirateurs pour survivre aux d\u00e9g\u00e2ts que je pratique dans vos poumons. Si vous ne stockiez vos vieux dans des mouroirs et vos valides dans des clapiers de b\u00e9ton arm\u00e9, vous n\u2019en seriez pas l\u00e0. Si vous n\u2019aviez pas chang\u00e9 toute l\u2019\u00e9tendue hier encore luxuriante, chaotique, infiniment peupl\u00e9e du monde ou plut\u00f4t des mondes en un vaste d\u00e9sert pour la monoculture du M\u00eame et du Plus, je n\u2019aurais pu m\u2019\u00e9lancer \u00e0 la conqu\u00eate plan\u00e9taire de vos gorges. Si vous n\u2019\u00e9tiez presque tous devenus, d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du dernier si\u00e8cle, de redondantes copies d\u2019une seule et intenable forme de vie, vous ne vous pr\u00e9pareriez pas \u00e0 mourir comme des mouches abandonn\u00e9es dans l\u2019eau de votre civilisation sucr\u00e9e. Si vous n\u2019aviez rendu vos milieux si vides, si transparents, si abstraits, croyez bien que je ne me d\u00e9placerais pas \u00e0 la vitesse d\u2019un a\u00e9ronef. Je ne viens qu\u2019ex\u00e9cuter la sanction que vous avez depuis longtemps prononc\u00e9e contre vous-m\u00eames. Pardonnez-moi, mais c\u2019est vous, que je sache, qui avez invent\u00e9 le nom d\u2019 \u00ab\u00a0Anthropoc\u00e8ne\u00a0\u00bb. Vous vous \u00eates adjug\u00e9 tout l\u2019honneur du d\u00e9sastre\u00a0; maintenant qu\u2019il s\u2019accomplit, il est trop tard pour y renoncer. Les plus honn\u00eates d\u2019entre vous le savent bien\u00a0: je n\u2019ai d\u2019autre complice que votre organisation sociale, votre folie de la \u00ab\u00a0grande \u00e9chelle\u00a0\u00bb et de son \u00e9conomie, votre fanatisme du <em>syst\u00e8me<\/em>. Seuls les syst\u00e8mes sont \u00ab\u00a0vuln\u00e9rables\u00a0\u00bb. Le reste vit et meurt. Il n\u2019y a de \u00ab\u00a0vuln\u00e9rabilit\u00e9\u00a0\u00bb que pour ce qui vise au contr\u00f4le, \u00e0 son extension et \u00e0 son perfectionnement. Regardez-moi bien\u00a0:<em> je ne suis que le revers de la Mort r\u00e9gnante<\/em>.<\/p>\n<p>Cessez donc de me bl\u00e2mer, de m\u2019accuser, de me traquer. De vous t\u00e9taniser contre moi. Tout cela est infantile. Je vous propose une conversion du regard : il y a une intelligence immanente \u00e0 la vie. Nul besoin d\u2019\u00eatre un <em>sujet<\/em> pour disposer d\u2019une m\u00e9moire ou d\u2019une strat\u00e9gie. Nul besoin d\u2019\u00eatre souverain pour d\u00e9cider. Bact\u00e9ries et virus aussi peuvent <em>faire la pluie et le beau temps<\/em>. Voyez donc en moi votre sauveur plut\u00f4t que votre fossoyeur. Libre \u00e0 vous de ne pas me croire, mais <em>je suis venu mettre \u00e0 l\u2019arr\u00eat la machine dont vous ne trouviez pas le frein d\u2019urgence<\/em>. Je suis venu suspendre le fonctionnement dont vous \u00e9tiez les otages. Je suis venu manifester l\u2019aberration de la \u00ab normalit\u00e9 \u00bb. \u00ab D\u00e9l\u00e9guer notre alimentation, notre protection, notre capacit\u00e9 \u00e0 soigner notre cadre de vie \u00e0 d\u2019autres \u00e9tait une folie \u00bb\u2026 \u00ab Il n\u2019y a pas de limite budg\u00e9taire, la sant\u00e9 n\u2019a pas de prix \u00bb : voyez comme je fais fourcher la langue et l\u2019esprit de vos gouvernants ! Voyez comme je vous les ram\u00e8ne \u00e0 leur rang r\u00e9el de mis\u00e9rables margoulins, et arrogants avec \u00e7a ! Voyez comme ils se d\u00e9noncent soudain non seulement comme superflus, mais comme <em>nuisibles<\/em> ! Vous n\u2019\u00eates pour eux que les supports de la reproduction de leur syst\u00e8me, soit moins encore que des esclaves. M\u00eame le plancton est mieux trait\u00e9 que vous.<\/p>\n<p>Gardez-vous bien, cependant, de les accabler de reproches, d\u2019incriminer leurs insuffisances. Les accuser d\u2019incurie, c\u2019est encore leur pr\u00eater plus qu\u2019ils ne m\u00e9ritent. Demandez-vous plut\u00f4t comment vous avez pu trouver si confortable de vous laisser gouverner. Vanter les m\u00e9rites de l\u2019option chinoise contre l\u2019option britannique, de la solution imp\u00e9riale-l\u00e9giste contre la m\u00e9thode darwiniste-lib\u00e9rale, c\u2019est ne rien comprendre \u00e0 l\u2019une comme \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 l\u2019horreur de l\u2019une comme \u00e0 l\u2019horreur de l\u2019autre. Depuis Quesnay, les \u00ab lib\u00e9raux \u00bb ont toujours lorgn\u00e9 avec envie sur l\u2019empire chinois ; et ils continuent. Ceux-l\u00e0 sont fr\u00e8res siamois. Que l\u2019un vous confine dans votre int\u00e9r\u00eat et l\u2019autre dans celui de \u00ab la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, revient toujours \u00e0 \u00e9craser la seule conduite non nihiliste : prendre soin de soi, de ceux que l\u2019on aime et de ce que l\u2019on aime dans ceux que l\u2019on ne conna\u00eet pas. Ne laissez pas ceux qui vous ont men\u00e9s au gouffre pr\u00e9tendre vous en sortir : ils ne feront que vous pr\u00e9parer un enfer plus perfectionn\u00e9, une tombe plus profonde encore. Le jour o\u00f9 ils le pourront, ils feront patrouiller l\u2019arm\u00e9e dans l\u2019au-del\u00e0.<\/p>\n<p>Remerciez-moi plut\u00f4t. Sans moi, combien de temps encore aurait-on fait passer pour <em>n\u00e9cessaires<\/em> toutes ces choses inquestionnables et dont on d\u00e9cr\u00e8te soudain la suspension ? La mondialisation, les concours, le trafic a\u00e9rien, les limites budg\u00e9taires, les \u00e9lections, le spectacle des comp\u00e9titions sportives, Disneyland, les salles de fitness, la plupart des commerces, l\u2019assembl\u00e9e nationale, l\u2019encasernement scolaire, les rassemblements de masse, l\u2019essentiel des emplois de bureau, toute cette sociabilit\u00e9 ivre qui n\u2019est que le revers de la solitude angoiss\u00e9e des monades m\u00e9tropolitaines : tout cela \u00e9tait donc sans n\u00e9cessit\u00e9, une fois que se manifeste <em>l\u2019\u00e9tat de n\u00e9cessit\u00e9<\/em>. Remerciez-moi de l\u2019\u00e9preuve de v\u00e9rit\u00e9 des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille \u00e9chappatoires qui, bon an mal an, font tenir l\u2019intenable. Sans vous en rendre compte, vous n\u2019aviez jamais emm\u00e9nag\u00e9 dans votre propre existence. Vous \u00e9tiez parmi les cartons, et vous ne le saviez pas. Vous allez d\u00e9sormais vivre avec vos proches. Vous allez habiter chez vous. Vous allez cesser d\u2019\u00eatre en transit vers la mort. Vous ha\u00efrez peut-\u00eatre votre mari. Vous gerberez peut-\u00eatre vos enfants. Peut-\u00eatre l\u2019envie vous prendra-t-elle de faire sauter le <em>d\u00e9cor<\/em> de votre vie quotidienne. A dire vrai, vous n\u2019\u00e9tiez plus au monde, dans ces m\u00e9tropoles de la s\u00e9paration. Votre monde n\u2019\u00e9tait plus vivable en aucun de ses points qu\u2019\u00e0 la condition de fuir sans cesse. Il fallait s\u2019\u00e9tourdir de mouvement et de distractions tant la hideur avait gagn\u00e9 de pr\u00e9sence. Et le fantomatique r\u00e9gnait entre les \u00eatres. Tout \u00e9tait devenu tellement efficace que rien n\u2019avait plus de sens. Remerciez-moi pour tout cela, et bienvenue sur terre !<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 moi, pour un temps ind\u00e9fini, vous ne travaillerez plus, vos enfants n\u2019iront pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole, et pourtant ce sera tout le contraire des vacances. Les vacances sont cet espace qu\u2019il faut meubler \u00e0 tout prix en attendant le retour pr\u00e9vu du travail. Mais l\u00e0, ce qui s\u2019ouvre devant vous, gr\u00e2ce \u00e0 moi, ce n\u2019est pas un espace d\u00e9limit\u00e9, c\u2019est une immense b\u00e9ance. Je vous <em>d\u00e9soeuvre<\/em>. Rien ne vous dit que le non-monde d\u2019avant reviendra. Toute cette absurdit\u00e9 rentable va peut-\u00eatre cesser. A force de n\u2019\u00eatre pas pay\u00e9, quoi de plus naturel que de ne plus payer son loyer ? Pourquoi verserait-il encore ses traites \u00e0 la banque, celui qui ne peut de toute fa\u00e7on plus travailler ? N\u2019est-il pas suicidaire, \u00e0 la fin, de vivre l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on ne peut m\u00eame pas cultiver un jardin ? Qui n\u2019a plus d\u2019argent ne va pas s\u2019arr\u00eater de manger pour autant, et qui a le fer a le pain. Remerciez-moi : je vous place au pied de la bifurcation qui structurait tacitement vos existences :<em> l\u2019\u00e9conomie ou la vie<\/em>. C\u2019est \u00e0 vous de jouer. L\u2019enjeu est historique. Soit les gouvernants vous imposent leur \u00e9tat d\u2019exception, soit vous inventez le v\u00f4tre. Soit vous vous attachez aux v\u00e9rit\u00e9s qui se font jour, soit vous mettez la t\u00eate sur le billot. Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d\u2019apr\u00e8s \u00e0 partir des le\u00e7ons de l\u2019effondrement en cours, soit celui-ci ach\u00e8vera de se radicaliser. Le d\u00e9sastre cesse quand cesse l\u2019\u00e9conomie. L\u2019\u00e9conomie <em>est<\/em> le ravage. C\u2019\u00e9tait une th\u00e8se avant le mois dernier. C\u2019est maintenant un fait. Nul ne peut ignorer ce qu\u2019il faudra de police, de surveillance, de propagande, de logistique et de t\u00e9l\u00e9travail pour le refouler.<\/p>\n<p>Face \u00e0 moi, ne c\u00e9dez ni \u00e0 la panique ni au d\u00e9ni. Ne c\u00e9dez pas aux hyst\u00e9ries biopolitiques. Les semaines qui viennent vont \u00eatre terribles, accablantes, cruelles. Les portes de la Mort seront grand\u2019ouvertes. Je suis la plus ravageuse production du ravage de la production. Je viens rendre au n\u00e9ant les nihilistes. Jamais l\u2019injustice de ce monde ne sera plus <em>criante<\/em>. C\u2019est une civilisation, et non vous, que je viens enterrer. Ceux qui veulent vivre devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres. M\u2019\u00e9viter sera l\u2019occasion de cette r\u00e9invention, de ce nouvel <em>art des distances<\/em>. L\u2019art de se saluer, en quoi certains \u00e9taient assez bigleux pour voir la forme m\u00eame de l\u2019institution, n\u2019ob\u00e9ira bient\u00f4t plus \u00e0 aucune \u00e9tiquette. Il signera les \u00eatres. Ne faites pas cela \u00ab pour les autres \u00bb, pour \u00ab la population \u00bb ou pour \u00ab la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, faites cela pour les v\u00f4tres. Prenez soin de vos amis et de vos amours. Repensez avec eux, souverainement, une forme juste de la vie. Faites des <em>clusters<\/em> de vie bonne, \u00e9tendez-les, et je ne pourrai rien contre vous. Ceci est un appel non au retour massif de la discipline, mais de <em>l\u2019attention<\/em>. Non \u00e0 la fin de toute insouciance, mais de <em>toute n\u00e9gligence<\/em>. Quelle autre fa\u00e7on me restait-il pour vous rappeler que le salut est <em>dans chaque geste<\/em>\u00a0\u00a0? Que tout est dans l\u2019infime.<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00fb me rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence\u00a0: l\u2019humanit\u00e9 ne se pose que les questions qu\u2019elle ne peut plus ne pas se poser.<\/p>\n<p>source <a href=\"https:\/\/lundi.am\/Monologue-du-virus\">https:\/\/lundi.am\/Monologue-du-virus<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Comment s&#039;en sortir sans sortir #05 by laviemanifeste\" width=\"500\" height=\"400\" scrolling=\"no\" frameborder=\"no\" src=\"https:\/\/w.soundcloud.com\/player\/?visual=true&#038;url=https%3A%2F%2Fapi.soundcloud.com%2Ftracks%2F780281611&#038;show_artwork=true&#038;maxheight=750&#038;maxwidth=500\"><\/iframe><\/p>\n<p>Objet sonore compos\u00e9 en p\u00e9riode de confinement: <strong>Monologue du virus<\/strong><br \/>\nMontage &amp; Mixage Emmanuel Moreira<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte anonyme \u00ab\u00a0Je suis venu mettre \u00e0 l\u2019arr\u00eat la machine dont vous ne trouviez pas le frein d\u2019urgence.\u00a0\u00bb Faites taire, chers humains, tous vos ridicules appels \u00e0 la guerre. 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