Accroupie le long d’un mur en pierres de luxe bordant une avenue goudronnée de Lubumbashi, une femme ajuste méticuleusement un sac en plastique noir posé à même le sol. Ses mains, burinées par les épreuves, trient avec précaution ce qu’elle y a rassemblé au fil des heures. Autour d’elle, la ville s’anime : jeeps 4×4 étincelantes, commerces approvisionnés et passants pressés. Dans la capitale du cuivre et du cobalt, ce contraste saisissant s’impose à l’œil averti comme le symptôme d’une fracture invisible mais bien réelle.

L’ombre de l’abondance minérale

Lubumbashi est souvent présentée comme le poumon économique de la République Démocratique du Congo. L’attractivité du secteur extractif y alimente un coût de la vie particulièrement élevé. Pourtant, derrière les façades modernisées des quartiers d’affaires et des résidences huppées, une tranche significative de la population urbaine vit dans une précarité aiguë.

Pour les familles sans emploi stable ni réseau de solidarité, faire face à l’augmentation du prix du sac de farine de maïs — l’aliment de base — relève de l’exploit quotidien. Lorsque le revenu journalier s’effondre, la quête de subsistance se déplace vers les zones de rebuts, au bord des trottoirs ou près des marchés.

« Ce que nous observons au quotidien dans nos rues n’est pas un choix de vie, mais le dernier recours face à l’épuisement de toutes les autres options », explique un Animateur communautaire et travailleur social de terrain œuvrant au sein d’une structure locale d’accompagnement des personnes vulnérables dans la commune Kampemba, à Lubumbashi, interrogé le 2 septembre 2026 à Lubumbashi dans le cadre d’un échange direct sur le terrain concernant l’augmentation de la précarité urbaine et l’exclusion sociale dans les quartiers périphériques. « La hausse des prix alimentaires touche de plein fouet ceux qui n’ont aucun ancrage dans l’économie formelle. »

La violence structurelle : une réalité mesurable par les données

Les spécialistes des sciences sociales qualifient cette situation de violence structurelle : une forme de violence qui n’utilise pas les armes ni les coups et blessures, mais qui s’exprime à travers des institutions et des mécanismes économiques privant à une partie des citoyens l’accès aux ressources vitales. Ce phénomène contredit le préjugé répandu qui attribue la pauvreté à la paresse ou à une fatalité individuelle, masquant la responsabilité des politiques publiques et la fragilité des réseaux d’aide sociale.

À Lubumbashi, cette réalité est confirmée par les documents institutionnels et les rapports de terrain :

*Concernant l’inflation et la dépendance alimentaire : Les bulletins de suivi des prix du PAM indiquent des variations récurrentes et des pics d’inflation sur les denrées de base à Lubumbashi (notamment la farine de maïs, le haricot et l’huile). En 2025-2026, l’indice du panier alimentaire urbain a enregistré des hausses continues liées aux fluctuations du taux de change (Franc congolais / Dollar US) et aux coûts de transport depuis les frontières de l’Afrique australe. Ces bulletins de suivi des prix du Programme Alimentaire Mondial (PAM, Lien de référence : Rapports et bulletins PAM RDC sur ReliefWeb / PAM VAM DataViz) et les données de l’Institut National de la Statistique (INS) soulignent des hausses récurrentes sur les denrées de base (farine de maïs, huile végétale, haricots). La majorité des vivres provenant d’importations, le panier de la ménagère subit de plein fouet les chocs de change et les frais de douane. (INS RDC/ Direction Provinciale du Haut-Katanga, voir le Document intitulé «Notes d’information sur les indices des prix à la consommation (IPC)-Ville de Lubumbashi». Ici, l’INS confirme que la composante «Produits alimentaires et boissons non alcoolisées» représente le principal vecteur de l’inflation à Lubumbashi, la dépendance aux approvisionnements externes accentuant la hausse du panier de la ménagère.

Le sac de farine de maïs (25 kg), produit de première nécessité, subit des flambées périodiques passant du simple au double lors des phases de fermeture des frontières ou d’épuisement des stocks zambiens. Cette instabilité rend le coût de la vie particulièrement insupportable pour les ménages vivant dans l’économie informelle. (PAM, Lien de référence : Rapports et bulletins PAM RDC sur ReliefWeb / PAM VAM DataViz).

*Concernant l’absence ou l’insuffisance de filets de sécurité publics : Les dispositifs publics d’allocations ou d’aide alimentaire d’urgence restent très rares. Interrogé lors d’un entretien informel le 4 septembre 2026 au siège de la maison communale, dans le but d’évaluer la capacité d’intervention des pouvoirs publics locaux face à l’indigence urbaine, un Agent cadre au service des affaires sociales et de la population d’une commune urbaine de la ville de Lubumbashi reconnaît des contraintes budgétaires majeures : « Nos programmes d’insertion et d’assistance urbaine manquent de financements structurels pour couvrir l’ensemble des demandes. Nous travaillons à renforcer nos partenariats avec les acteurs de la société civile. »

*Concernant le chômage des séniors et des non-qualifiés : Le marché de l’emploi concentré sur les services et les mines laisse peu de place aux personnes âgées ou non formées.

Dignité et résistance au quotidien

Loin d’être de simples victimes passives, les personnes confrontées à cette extrême pauvreté font preuve d’une résilience remarquable pour maintenir leur dignité. Sur le terrain, la recherche de restes de nourriture ou d’objets recyclables s’organise selon des stratégies d’entraide et de repérage bien précises. « Nous ne demandons pas l’aumône, nous cherchons ce qui peut encore servir ou nourrir nos proches », confie une habitante du quartier OKAPI dans la Commune Annexe à Lubumbashi. Cette femme a expressément demandé le respect de son anonymat afin de préserver sa dignité vis-à-vis de son voisinage et d’éviter toute stigmatisation ou tout sentiment de honte sociale lié à la pratique de la récupération urbaine. Chaque objet récupéré, chaque reste trié représente une journée de survie préservée.

Quelles alternatives pour sortir de l’impasse ?

Faire face à cette précarité urbaine nécessite des réponses durables qui dépassent la seule charité ponctuelle.

Des acteurs de la société civile, des sociologues et des économistes préconisent plusieurs axes prioritaires :

1.Le développement de l’agriculture périurbaine : Investir dans la ceinture verte autour de la ville de Lubumbashi pour réduire la dépendance aux importations et faire baisser le prix des produits de première nécessité. Cette solution est préconisée par les agronomes de l’Université de Lubumbashi (UNILU) ainsi que par la FAO RDC dans leurs recommandations pour renforcer la souveraineté alimentaire de la ceinture verte de Lubumbashi.

2.La mise en place de cantines sociales et de banques alimentaires : Créer des structures publiques d’aide d’urgence ciblées sur les personnes âgées, les enfants vulnérables et les mères isolées. Cette démarche est proposée par des organisations humanistes, des ONG locales d’assistance sociale et les mouvements de la société civile du Haut-Katanga pour parer à l’insuffisance de protection sociale d’État.

3.La redistribution équitable des rentes minières : Veiller à ce que les redevances minières profitent directement au financement des infrastructures sociales de base et des services d’assistance publique. Cette solution est proposée par les plateformes d’ONG travaillant sur la gouvernance des ressources naturelles (ex. le Réseau Ressources Naturelles – RRN et la Coalition LE CONGO N’EST PAS À VENDRE – CNPAV), qui plaident pour le versement et l’affectation effective de la DOTATION de 0,3 % du chiffre d’affaires des entreprises minières au développement direct des communautés locales.

Face au spectacle d’une opulence côtoyant la détresse le long des artères de la ville de Lubumbashi, la question de la justice sociale demeure le défi majeur de la région. Interroger cette « poubelle de l’abondance », c’est rappeler que la véritable prospérité d’une ville se mesure à la manière dont elle protège ses citoyens les plus fragiles.

Kamanda Bokoman