Dans le débat actuel sur l’avenir de la santé publique, nous avons tendance à nous perdre dans des discussions sur les budgets, les avancées technologiques, les infrastructures et la gestion des ressources. Toutefois, depuis Rehuno Santé nous proposons un postulat qui invite à changer de perspective : placer l’être humain comme valeur et préoccupation centrale, de telle sorte que rien ne prime sur l’être humain, et qu’aucun être humain ne soit placé au-dessus d’un autre.
Par Jordi Jiménez
Appliquer ce principe au domaine de la santé publique implique une profonde transformation structurelle et éthique. À l’heure actuelle, nous sommes confrontés à des systèmes de santé où, trop souvent, les indicateurs économiques, administratifs ou technologiques prévalent sur les véritables besoins humains.
Dans de nombreux contextes, la santé en est venue à être considérée comme un bien marchand déterminé par des intérêts financiers, plutôt que d’être protégée en tant que bien social et Droit Humain Universel.
Placer l’être humain comme valeur centrale revient à rappeler une évidence que le système actuel semble avoir oubliée : toute organisation sanitaire doit exister pour servir les personnes, et non l’inverse.
Des « cas cliniques » aux personnes dans leur intégralité
Lorsque la santé publique perd son « centre humain », le système se déshumanise. Dans cette machinerie, le patient est réduit à un simple « cas clinique » fractionné par spécialités, les personnes qui travaillent dans le secteur de la santé sont réduites à leur seule fonction productive soumis à un rythme effréné et à des pressions professionnelles génératrices de violence institutionnelle.
Placer l’être humain au centre exige de modifier cette vision purement mécaniste et biologique. Le bien-être global de chaque individu, dans toutes ses dimensions — physique, mentale, sociale et existentielle — doit devenir le cœur du système. La santé publique humanisée conçoit la santé non pas simplement comme la réparation d’une atteinte physiologique (bien que cela en fasse partie), mais comme la promotion d’un équilibre dynamique aux niveaux biologique, psychologique, social, environnemental et spirituel.
Redéfinir la « qualité » des soins
Si l’être humain constitue la valeur suprême, les paramètres servant à mesurer le succès de la santé publique doivent également changer. La technologie médicale est un outil d’une valeur inestimable, mais elle ne saurait constituer le seul indicateur de la qualité des soins. La « bonne prise en charge » humaine doit également s’imposer comme un indicateur majeur des soins de santé, y compris pour les personnes qui prodiguent des soins (les équipes de santé). Dans une perspective humaniste, la qualité des soins se mesure aussi à la manière dont le traitement est reçu, à la préservation de la dignité, et à la capacité du système à atténuer la douleur et la souffrance de l’ensemble de la société.
Conclusion : un nouveau paradigme social
Faire de la santé publique le reflet de l’être humain en tant que valeur centrale constitue, en fin de compte, un acte de rébellion contre la souffrance et la douleur évitables. Comme le souligne le Nouvel Humanisme : « Si nous sommes capables de consacrer tous les efforts de la société à la santé et à l’éducation, les problèmes économiques et technologiques extrêmement complexes de la société actuelle trouveront enfin le cadre adéquat pour être traités. » La santé publique n’a pas seulement besoin de davantage de ressources ; elle a aussi besoin d’un nouveau regard, d’un Nouvel Humanisme.
Un essai intitulé « Humanisation de la santé »
Bien qu’il reste encore du chemin à parcourir pour que cela devienne la norme structurelle dans tous les systèmes publics, il existe aujourd’hui d’excellents exemples, projets et réseaux de centres de santé — tant en Espagne qu’en Amérique latine — qui intègrent déjà cette valeur centrale dans leur quotidien.
Voici quelques-uns des exemples les plus marquants :
En Espagne :
- Le projet HU-CI (Humanisation des soins intensifs) :
Mené par le Dr Gabriel Heras, il s’agit de l’un des mouvements internationaux les plus importants de ces dernières années (https://proyectohuci.com/es/inicio/). L’objectif est de transformer les Unités de Soins Intensifs (historiquement froides, isolées et limitées) en espaces centrés sur la personne. Ces initiatives favorisent les « unités de soins intensifs à portes ouvertes » (en assouplissant les horaires de visites), encouragent la participation des proches aux soins, veillent au bien-être psychologique du personnel de santé pour prévenir l’épuisement professionnel (burn-out) et améliorent l’environnement architectural (utilisation de la lumière naturelle, contrôle du bruit). Ils disposent également d’un Manuel de bonnes pratiques, ainsi que d’une certification qui confère une reconnaissance publique et explicite du respect des exigences essentielles pour offrir une prise en charge humanisée et de qualité.
- Hospital Sant Joan de Déu (Barcelone) :
C’est une référence européenne en matière de soins pédiatriques humanisés. Tout le modèle de prise en charge est conçu pour minimiser les traumatismes, la douleur et l’anxiété chez les enfants et leurs familles. L’établissement a recours à des interventions assistées par des animaux (chiens de thérapie), à l’art-thérapie, et à des clowns hospitaliers, tout en disposant d’infrastructures adaptées pour offrir un environnement accueillant et nullement intimidant.
- Les prix « Humaniser et soigner » en Aragon :
Le gouvernement d’Aragon, par l’intermédiaire de sa Direction générale des Soins et de l’Humanisation, a lancé les Prix de l’Humanisation et des Soins dans le Domaine de la Santé. Son objectif est de reconnaître les bonnes pratiques des personnes travaillant dans le secteur de la santé qui présentent des projets innovants, afin de rendre la prise en charge plus chaleureuse, centrée sur le patient et empreinte d’une plus grande dimension humaine. Lors de la dernière édition de ces prix (mai 2026, pour la deuxième édition), un projet a été distingué pour chaque secteur sanitaire. C’est précisément le « Projet d’Humanisation des soins infirmiers dans l’Unité de Réveil Post-anesthésie (URPA) » qui a remporté le prix pour le secteur de Calatayud. Ce projet visait à garantir que, dans un moment de grande vulnérabilité et de désorientation tel que le réveil après une anesthésie, la sécurité clinique aille toujours de pair avec l’information, la proximité et un accompagnement constant.
- Les actions menées dans le service d’oncologie de l’hôpital Ernest Lluch (Calatayud) :
Au sein même de cet hôpital de Calatayud, de magnifiques initiatives ont récemment vu le jour, directement issues de la vocation du personnel soignant (et plus précisément impulsées par l’équipe infirmière du service de pharmacie), afin de transformer l’expérience des patients atteints de cancer. Trois actions se distinguent :
- Personnalisation des poches de traitement : les poches de sérum et de chimiothérapie, souvent froides et intimidantes, sont remises décorées de dessins colorés et de messages inspirants visant à transmettre force et courage durant le traitement.
- La « Cloche de l’Espoir » : cette cloche a été installée pour permettre aux patients de la faire sonner lorsqu’ils terminent un cycle de traitement. C’est un geste thérapeutique et profondément émouvant qui apporte de l’espoir aux autres patients du service.
- Des environnements propices à la guérison : des élèves de la filière artistique du lycée local ont collaboré à la décoration du service d’oncologie pour en faire un espace bien plus accueillant, chaleureux et humain.
- En Amérique Latine:
- Initiative « Hôpital ami » (Chili)
C‘est une politique publique et un axe stratégique du ministère de la Santé du Chili. Pour obtenir cette accréditation, un établissement public doit respecter des engagements en matière de traitement humanisé, tels que : garantir un minimum de six heures de visite par jour, autoriser la présence d’accompagnants (de jour comme de nuit) auprès des enfants et des personnes âgées, et associer la famille au processus de soins et à la prise des décisions. C’est une initiative directe de l’État visant à rendre le système plus bienveillant.
- Les hôpitaux certifiés Planetree (par exemple, la Fondation Santa Fe en Colombie ou l’hôpital Albert Einstein au Brésil)
Planetree est un modèle international rigoureux de certification qui distingue les hôpitaux intégralement centrés sur la personne. Plusieurs établissements de référence en Amérique latine fonctionnent selon ce modèle, qui intègre non seulement l’approche biomédicale, mais aussi le bien-être spirituel, mental et émotionnel du patient. Ils favorisent la création d’environnements propices à la guérison, et forment l’ensemble de leur personnel à l’empathie et à une communication interpersonnelle profonde.
- Expansion du projet HU-CI en Amérique latine
La philosophie de l’humanisation des soins intensifs, née en Espagne, a fortement imprégné les réseaux de santé en Argentine, en Uruguay, en Colombie et au Chili. De nombreux hôpitaux de ces pays adaptent leurs protocoles en périodes critiques (y compris pendant et après la pandémie) afin de garantir que le patient gravement malade ne soit pas isolé, en autorisant l’utilisation d’appareils pour les appels vidéo, un soutien psychologique précoce, et un profond respect de la dignité en ces moments de grande vulnérabilité.
Ces exemples, parmi tant d’autres, démontrent qu’organiser un hôpital ou un centre de santé en plaçant la dignité humaine, l’empathie et la compassion au cœur du système est non seulement possible, mais constitue le modèle vers lequel tendent les institutions les plus avancées.
Voir les articles de cette série sur l’avenir de la Santé publique ICI
Traduction : Ginette Baudelet








