En Europe, le langage politique connaît une mue fondamentale. Si la période passée mettait l’accent sur la diplomatie et l’interdépendance économique, aujourd’hui, la politique allemande, favorise une « aptitude à la guerre » tous azimuts. Cette mobilisation rhétorique marche main dans la main avec un réarmement européen qui n’a pas son pareil dans l’escalade du conflit Est-Ouest. Les stratèges et autres experts militaires appuient leurs discussions sur des analyses coûts-bénéfices rationnelles, les scénarios de dissuasion dominent et, pendant ce temps, les aiguillons inconscients de ces processus restent dans l’ombre.
La critique sociale psychanalytique qu’a développée la psychanalyste suisse Jeannette Fischer jette une lumière assez crue sur les dynamiques de pouvoir et de destruction. Sa prémisse centrale affirme que, loin d’être un évènement soudain, la guerre s’enracine structurellement dans les mécanismes psychiques de nos formes de société. À l’heure actuelle, Fisher renouvelle ses mises en garde contre cette évolution. Elle explique que la population européenne est systématiquement préparée à la guerre par une rhétorique politico-médiatique bien ciblée qui utilise des mécanismes de défense psychologiques au lieu d’évaluer les options pacifiques réelles.
L’instrumentalisation : angoisse versus peur
Pour dissimuler la dynamique psychique derrière l’effort d’armement, la distinction freudienne que fait Fischer dans sa critique sociale entre peur et angoisse est tout à fait opérante. La peur est rationnelle, elle se relie à un objet ; elle réagit à une menace concrète, réelle et extérieure — comme la guerre en Ukraine. Cette peur active des mécanismes de défense originaux et assure la société qu’elle gardera ses moyens d’action.
L’angoisse, en revanche, est structurellement diffuse, elle n’a pas d’objet. Elle évoque une profonde impuissance du sujet. Quand, dans un climat de crise, le monde politique et les média exploitent une angoisse structurelle et permanente, ils mettent les citoyens sous tutelle à leur insu. Et c’est précisément cette dynamique-là qui est exploitée aujourd’hui : une population plongée dans l’angoisse perd toute initiative individuelle et se réfugie dans la dépendance totale. Quand on vit dans l’angoisse diffuse, on ne remet plus rien en question, mais on exige un État fort et protecteur. En ce sens, le réarmement matériel massif fonctionne comme une tentative pour la collectivité d’apaiser sa névrose de façon à mettre à distance sa propre impuissance psychique. L’instrumentalisation politique d’une menace réelle déplace le ressenti de la situation sociale d’une peur rationnelle à une angoisse collective, qui légitime le réarmement comme ultime solution.
La défense : projection et refus du « différent »
L’un des noyaux du problème, dans les conflits internationaux, réside dans l’approche psychanalytique du « différent » — celui qui ne correspond pas au Moi propre. Un discours intersubjectif pacifique suppose que l’on reconnaisse son vis-à-vis comme un sujet autonome, avec sa propre histoire, son propre trauma et ses propres besoins de sécurité, sans intention de le dominer.
Dans la situation actuelle des rapports entre l’Est et l’Ouest, on observe pourtant un refus radical de cette différence. Par le mécanisme de défense qu’est la projection, l’Ouest externalise les parties d’elle-même qu’elle n’apprécie pas — tels que la soif de pouvoir impérialiste ou l’agression géopolitique — et les renvoie complètement sur l’image de l’ennemi. Ainsi, la Russie se trouve rétrogradée du statut de sujet complexe à celui d’incarnation absolue du Mal. De cette asymétrie morale découle une distance hiérarchique rigide. Cette auto-exaltation morale de l’Ouest aboutit à tuer dans l’œuf toute tentative de rapprochement diplomatique. Dès lors qu’il ne s’agit plus que d’exploiter, de contrôler ou d’éliminer l’Autre, c’est le fondement même de la vraie guerre qui est d’ores et déjà instillé dans les cerveaux.
Le salut : thérapie collective contre spirale de l’armement
Les racines du conflit étant profondément ancrées dans les structures psychique et relationnelles, aucune stratégie purement militaire ne permettra d’établir une paix durable. Elle ne fera que bétonner les structures de l’angoisse. C’est en ce sens précisément que la géopolitique a besoin d’une thérapie collective fondamentale, qui dénoncera ces discours d’angoisse. Si elle veut recouvrer sa souveraineté, la société doit considérer les angoisses mises en scène politiquement comme des outils destinés à maintenir les hiérarchies.
En même temps, une paix véritable exige, si douloureux que ce soit, de renoncer à l’autoglorification morale. L’Ouest doit réfléchir à ses propres responsabilités dans l’escalade globale plutôt que rejeter systématiquement la faute à l’extérieur. Le retour à la stabilité dans l’après-guerre suppose une acceptation radicale de l’existence de l’Autre. Seule la suppression des rapports de force hiérarchiques rendra possible un véritable dialogue d’égal à égal. La réputation d’« aptitude à la guerre » est ainsi la manifestation d’une fuite psychique devant sa propre impuissance face à la violence extérieure. Une aptitude véritable à la paix se mesure non pas à la capacité à se préparer à la guerre, mais à la maturité psychologique d’une société pour supporter l’angoisse, liquider les projections et reconnaître les différences chez l’Autre.
Traduction : Didier Aviat
Bibliographie
- Fischer, J. (2018). Angst – vor ihr müssen wir uns fürchten. Frankfurt am Main: Vittorio Klostermann (Klostermann/Nexus, Bd. 105). Klostermann Verlag [La peur – c’est d’elle dont nous devons avoir peur]
- Fischer, J. (2021). Hass. Frankfurt am Main: Vittorio Klostermann (Klostermann/Nexus, Bd. 106). Freud-Buchhandlung [La haine]
- Fischer, J. (2022). Der Krieg ist in unserer Gesellschaft bereits angelegt. Psychotherapie-Wissenschaft, 12(2), 79–83. PsychArchives [La guerre est déjà ancrée dans notre société]
- Fischer, J. (2026). «Wir werden auf einen Krieg vorbereitet». Die Weltwoche, Ausgabe 36/2026. Die Weltwoche [On nous prépare à une guerre]

Manfred Böhm, né en 1956, publiciste et auteur, théologien, études de théologie catholique, de philosophie et de science politiques à Mayence et Tübingen. Formation en psychopédagogie auprès de Derbolowsky et formations en logothérapie. Domaines prioritaires : spiritualité et théologie de la paix








