Sur certaines plages espagnoles, les signes sont difficiles à ignorer : déchets abandonnés sur le sable, eau parfois trouble, fermetures temporaires et, dans certains endroits, poissons retrouvés morts. Après un été marqué par des températures exceptionnelles, une question s’impose : que nous dit réellement l’état du littoral espagnol sur les conséquences de nos activités ?

La réponse n’est pas toujours spectaculaire, ni même visible à l’œil nu. Elle se trouve aussi dans les bactéries détectées dans l’eau, les microplastiques, les rejets d’eaux usées ou encore les déséquilibres qui affectent les écosystèmes marins. Autrement dit, une plage peut sembler propre et rester exposée à des formes de pollution beaucoup plus difficiles à percevoir.

Des plages contaminées, une pollution parfois invisible

À Valence, le constat peut être particulièrement frappant. En mai, après de fortes pluies, des habitants du quartier de Natzaret ont signalé, à l’embouchure de l’ancien lit du Turia, une eau noire, des poissons morts et une importante quantité de déchets charriés par les eaux de pluie.

L’origine exacte de cet épisode n’a toutefois pas été établie. La présence simultanée de déchets et de poissons morts constitue un signal de pollution, mais ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que les déchets sont responsables de la mortalité.

Les déchets constituent néanmoins un problème documenté à l’échelle nationale. Le ministère espagnol de la Transition écologique (MITECO) surveille régulièrement les déchets présents sur les plages, mais également ceux qui flottent en mer, se déposent sur les fonds marins ou se retrouvent sous forme de microplastiques. Selon son suivi de 2023, 76 % des objets recensés sur les plages espagnoles étaient en plastique.

Le problème dépasse donc largement la question de l’esthétique des plages. Transportés par les cours d’eau, le ruissellement ou les réseaux d’assainissement, les déchets peuvent atteindre la mer et y persister. Ils peuvent alors être ingérés par les animaux ou provoquer leur enchevêtrement.

Mais surtout, tout ce qui pollue le littoral n’est pas visible.

À Málaga, le problème a pris une autre forme cet été. Le 17 août, six plages ont été fermées après la détection de niveaux élevés d’Escherichia coli. Selon la municipalité, de fortes pluies avaient provoqué des rejets d’eaux usées vers la mer, certains secteurs du réseau d’assainissement mélangeant encore eaux pluviales et eaux usées. Des travaux sont prévus afin de séparer progressivement ces réseaux.

Quelques semaines plus tard, à Chipiona, en Andalousie, la plage de Micaela a elle aussi été fermée pendant six jours après la détection d’E. coli et d’entérocoques. Elle a finalement rouvert après de nouvelles analyses négatives, tandis que l’origine de la contamination restait recherchée. La commune envisageait notamment un apport provenant du réseau d’eaux pluviales ou de l’environnement de l’Arroyo Antonaria.

Ces bactéries ne signifient pas nécessairement qu’un égout rejette directement des matières fécales humaines dans la mer. Elles sont avant tout utilisées comme indicateurs de contamination fécale. Leur présence signale donc un risque sanitaire, sans permettre automatiquement d’en déterminer l’origine.

Cette distinction est essentielle. Elle rappelle qu’une fermeture de plage ne constitue pas seulement un incident ponctuel : elle révèle aussi les limites des infrastructures et la vulnérabilité du littoral face aux épisodes de fortes pluies.

Elle met également en lumière une autre limite, moins visible. Une plage peut être déclarée suffisamment sûre pour la baignade sans que cela signifie que l’écosystème marin est débarrassé de toutes les formes de pollution. Les contrôles sanitaires des eaux de baignade reposent notamment sur des bactéries indicatrices telles qu’E. coli et les entérocoques. Ils ne constituent pas, à eux seuls, un examen exhaustif de la présence de plastiques, de pesticides, d’hydrocarbures ou d’autres polluants chimiques.

Poissons morts : quand les activités humaines rencontrent la chaleur

Reste le cas des poissons morts. Là encore, la prudence s’impose : leur présence ne suffit pas à désigner les déchets ou la chaleur comme responsables.

Une mortalité de poissons peut avoir de multiples causes : pollution chimique ou organique, manque d’oxygène, prolifération d’algues, maladies, rejets accidentels ou variations importantes de température. Dans certains cas, plusieurs facteurs peuvent même se combiner.

Un épisode survenu en juillet en Cantabrie illustre toutefois clairement la responsabilité d’une activité humaine. Dans les rivières Llerana et Pisueña, plus de 2 100 poissons sont morts à la suite d’un déversement de lisier provenant d’une exploitation d’élevage. L’enquête du SEPRONA a ensuite permis d’identifier une canalisation enterrée reliant l’exploitation à un cours d’eau. Dans ce cas, l’origine humaine de la pollution a été établie et une procédure a été engagée.

Ces épisodes rappellent une réalité plus complexe : le changement climatique et les activités humaines ne constituent pas nécessairement deux explications concurrentes. Des températures élevées peuvent fragiliser les milieux aquatiques, tandis qu’une pollution peut, dans le même temps, réduire leur capacité à résister à ces conditions. La dégradation d’un écosystème peut ainsi résulter de plusieurs pressions qui se renforcent mutuellement.

Le tri existe sur le papier. Mais qu’en est-il réellement ?

Face à ces problèmes, le tri des déchets apparaît comme l’un des leviers les plus évidents. Sur le papier, le cadre existe. En Espagne, la séparation des déchets est encadrée par des objectifs européens et nationaux. Les collectivités doivent organiser la collecte séparée de différentes fractions, tandis que l’Andalousie s’est fixé pour objectif d’atteindre 55 % de réemploi et de recyclage des déchets municipaux en 2025, puis 60 % en 2030.

Mais entre les objectifs affichés et la réalité, l’écart reste important.

En 2023, sur les 22,4 millions de tonnes de déchets municipaux collectées en Espagne, 17 millions l’ont encore été sous forme de déchets mélangés, contre 5,4 millions en collecte séparée.

L’Andalousie reconnaît elle aussi que des progrès restent nécessaires. En 2025, la région affichait un taux de collecte séparée du verre de 52 %, alors que son objectif était alors fixé à 70 %.

Ces chiffres ne permettent évidemment pas d’affirmer que les déchets collectés en mélange finissent directement sur les plages. Ils racontent cependant quelque chose de plus large : la transition vers une véritable économie circulaire reste inachevée.

Et c’est peut-être là que se trouve le véritable enseignement de ces plages espagnoles. Le problème n’est pas seulement celui d’un déchet abandonné sur le sable, d’une eau trouble après un orage ou d’une fermeture temporaire. Il est celui d’un système dans lequel les déchets, les eaux usées, les infrastructures vieillissantes, les épisodes météorologiques extrêmes et les pressions exercées sur les écosystèmes se rencontrent.

Le littoral agit alors comme un révélateur. Il recueille ce que nos villes produisent, rejettent ou ne parviennent pas encore à traiter correctement.

La question n’est donc plus seulement de savoir si la plage est propre le jour où nous y posons notre serviette. Elle est de savoir ce que la mer reçoit lorsque nous avons le dos tourné.

Lola Lozano

Sources :

  • Instituto Nacional de Estadística (INE), Estadística sobre recogida y tratamiento de residuos — Año 2023.
  • Junta de Andalucía, Objetivos y calendario de gestión de residuos.
  • Junta de Andalucía, Andalucía refuerza la cooperación con Ecovidrio para seguir incrementando los porcentajes de recogida y reciclaje, 4 juillet 2025.
  • Ministerio para la Transición Ecológica y el Reto Demográfico (MITECO), Plan Estatal Marco de Gestión de Residuos 2025-2035 (PEMAR).