La 4e édition de l’Université d’Été de l’Humanisme Universaliste s’est tenue du 11 au 13 septembre 2026 au Parc d’Étude et de Réflexion Toledo, en Espagne. Le siloïste Eduardo Gozalo est intervenu lors de la table ronde inaugurale sur le thème de la réconciliation comme un élément fondamental pour gagner en paix intérieure et libérer l’énergie nécessaire à l’élévation du niveau de conscience et contribuer ainsi à une révolution nonviolente.

Nous reproduisons le texte de base de son intervention, que vous pouvez consulter via ce lien youtube.

Images de Pepi Muñoz et Juan Carlos Marín

À propos de la RÉCONCILIATION

La réconciliation est une étape plus avancée que le pardon ou l’oubli. L’apparent oubli est une anesthésie qui continue à produire des signaux que l’on refuse de voir et c’est un facteur de souffrance permanente qui resurgit dans les rêves, les rêveries et les troubles psychosomatiques, telle une écharde plantée dont s’écoule un filet de sang.

Dans le pardon, l’une des parties se place dans une position de supériorité par rapport à l’autre, bien que le pardon soit préférable à la vengeance, laquelle a causé tant de tort sous forme de souffrance personnelle et sociale.

Quant à la réconciliation, elle cherche à intégrer l’expérience et à modifier la réponse afin de parvenir à une unité intérieure.

L’oubli comme pseudo-solution

L’oubli volontaire ne constitue pas un travail sur le contenu psychique, mais une opération visant à le supprimer de la conscience. Ce contenu psychique ne disparaît pas : il se déplace vers des strates plus profondes du fonctionnement psychique, où il continue d’agir avec une pleine efficacité, mais sans supervision consciente. D’où l’image exacte que l’on peut employer : celle de l’écharde invisible mais qui suppure en permanence. Sur le plan fonctionnel, le registre de la blessure continue de déclencher des réponses de protection, d’alerte ou de retrait chaque fois qu’apparaît un élément que le système associe — parfois de manière très indirecte — à la situation initiale.

Le rêve et la rêverie sont précisément les espaces où la censure consciente se relâche, et où ce matériel émerge librement. Les symptômes psychophysiques — tensions, contractures, troubles digestifs, fatigue inexpliquée — constituent une autre voie d’expression de ce même contenu refoulé. L’oubli ne résout rien : il gère le dommage pour éviter qu’il n’entrave le fonctionnement quotidien, mais au prix d’une dépense énergétique constante.

Le pardon comme asymétrie

Le pardon est un pas qualitativement supérieure à l’oubli, car il implique un mouvement actif de la conscience à l’égard du contenu douloureux : la conscience le reconnaît, le nomme et décide de ne pas y répondre par la vengeance ni par un ressentiment persistant. Il s’agit d’un véritable travail, dont la valeur ne doit pas être sous-estimée.

Mais la personne qui pardonne se place, ne serait-ce qu’implicitement, dans une position de supériorité morale. J’ai le pouvoir de t’absoudre. Cette attitude peut être parfaitement sincère, tout en impliquant une hiérarchie qui ne parvient pas à dissoudre la fracture entre les parties. La personne qui est pardonné reste redevable — réellement ou symboliquement — envers la personne qui pardonne. Et la personne qui pardonne conserve, souvent sans s’en rendre compte, une certaine position de victime rachetée : son identité continue de s’articuler autour de la blessure, bien que celle-ci revête désormais une dimension moralement plus élevée.

Face à la vengeance — qui perpétue le mal en le multipliant et en enchaînant les deux parties dans un cycle pouvant durer des générations, comme le montrent les conflits sociaux et historiques — le pardon marque une rupture. Mais une rupture qui peut encore laisser le fil tendu.

La réconciliation comme intégration

La réconciliation vise quelque chose de qualitativement différent : il ne s’agit plus de gérer la blessure comme dans l’oubli, ni de s’en libérer tout en conservant la trace de la blessure comme dans le pardon, mais d’intégrer l’expérience comme un élément formateur. Cela implique plusieurs mouvements simultanés :

Primo, reconnaître l’expérience douloureuse sans la nier ni l’amplifier. La voir telle qu’elle a été, avec la plus grande objectivité possible, en incluant la compréhension des facteurs qui ont conduit l’autre personne à agir ainsi — ses propres limites, ses peurs, ses conditionnements. Il ne s’agit pas de justifier, mais de comprendre, et la compréhension dissipe une partie du venin.

Secundo, modifier la réponse interne, (NdT. : modifier la manière dont cette expérience continue d’influencer nos réactions). Le préjudice a engendré un schéma de réaction — méfiance, repli sur soi, agressivité défensive, retrait — qui s’est probablement généralisé au-delà de la situation initiale, affectant des liens et des contextes qui n’y sont pas liés. La réconciliation suppose de travailler sur ces schémas afin qu’ils cessent de s’activer de manière automatique.

Tertio, et c’est là l’aspect le plus profond : parvenir à l’unité intérieure.

Tant que le contenu douloureux demeure séparé — refoulé ou pardonné, mais non intégré —, une partie du psychisme opère de manière autonome, à l’encontre de l’intention consciente. L’intégration signifie que cette énergie reste disponible  et ne consomme plus de ressources pour maintenir le clivage.

Une dernière remarque

Il y a un paradoxe dans tout cela : la véritable réconciliation ne nécessite pas toujours l’accès à l’autre. Elle peut se réaliser intérieurement, même lorsque l’autre est absent, est décédé ou refuse de participer. Ce qui se réconcilie, c’est notre propre relation à l’expérience, et non nécessairement la relation interpersonnelle.

Cette approche ne dépend donc pas de conditions extérieures : elle devient un travail pleinement intérieur, ce qui constitue peut-être son trait le plus caractéristique ainsi que sa plus grande possibilité.

 

Traduction : Ginette Baudelet