Entre 2018 et 2022, l’OCDE a publié les résultats de l’enquête PISA, qui évalue les connaissances et les compétences des élèves de 15 ans dans différents pays. Les résultats de 2022 ont suscité de nombreuses réactions, notamment en raison de la baisse des performances observée en mathématiques et en compréhension de l’écrit. En moyenne, les pays de l’OCDE enregistrent une baisse de près de 15 points en mathématiques et de 10 points en compréhension de l’écrit, ce qui représente, selon l’OCDE, environ trois quarts d’année d’apprentissage scolaire. L’organisation qualifie ces évolutions d’inédites au regard des précédentes enquêtes.

Ces résultats méritent évidemment d’être regardés, mais peut-être pas uniquement sous l’angle dans lequel ils sont généralement présentés. Depuis la publication du rapport, les comparaisons entre systèmes éducatifs et les classements ont largement occupé l’espace médiatique. Pourtant, comparer les systèmes scolaires européens n’est pas nécessairement suffisant pour comprendre les enjeux actuels. Les systèmes éducatifs, les programmes, les méthodes pédagogiques, les moyens consacrés à l’éducation et les contextes sociaux diffèrent fortement d’un pays à l’autre. De plus, PISA observe une population précise : des jeunes de 15 ans, à un moment donné de leur parcours scolaire. Il serait donc excessif de tirer de ces résultats une conclusion générale sur l’état de l’éducation en Europe ou sur les capacités des générations futures.

Le rapport permet cependant de poser une question qui me semble beaucoup plus importante. Que signifie aujourd’hui savoir lire et comprendre ? Et surtout, ces compétences permettent-elles encore aux jeunes de faire face à l’environnement informationnel dans lequel ils évoluent ?

Depuis une dizaine d’années, les performances en compréhension de l’écrit et en sciences étaient déjà orientées à la baisse, alors que les résultats en mathématiques étaient relativement stables entre 2003 et 2018. La pandémie n’explique donc pas à elle seule cette évolution. Mais au-delà de l’évolution des résultats, ce qui devrait nous intéresser est ce que recouvrent concrètement ces compétences. Comprendre un texte ne consiste pas uniquement à être capable de le lire. Il faut également pouvoir en saisir le sens, mettre en relation différentes informations, interpréter ce qui est écrit et, progressivement, être capable de porter un jugement sur ce que l’on nous présente.

Cette question prend une importance particulière dans un environnement où l’information circule à une vitesse sans précédent. Un jeune de 14 ou 15 ans n’est pas confronté au même environnement informationnel que les générations précédentes. Les réseaux sociaux, les vidéos courtes, les recommandations algorithmiques, les contenus produits en continu et désormais les outils d’intelligence artificielle modifient profondément la manière dont nous découvrons et recevons l’information. Le problème n’est donc pas simplement de savoir si un élève a un bon ou un mauvais niveau scolaire. Il est de savoir s’il dispose des outils intellectuels nécessaires pour prendre suffisamment de recul face à ce qu’il voit, lit et entend.

Les changements extrêmement rapides du monde, la polarisation politique et sociale et le manque de confiance à l’égard des institutions rendent cette capacité d’autant plus importante. Dans ce contexte, savoir comprendre une information avant de la partager, distinguer un fait d’une opinion ou encore identifier ce qui mérite d’être vérifié devient une compétence essentielle. L’école ne peut évidemment pas apprendre aux élèves à vérifier chaque information qu’ils rencontreront au cours de leur vie. Elle peut en revanche leur donner les connaissances et les méthodes nécessaires pour développer leur propre jugement.

Il ne faut pas non plus oublier que l’école reste l’un des rares espaces capables de proposer cet apprentissage de manière commune. Le cadre familial ne permet pas toujours de compléter l’apprentissage scolaire, notamment lorsqu’il s’agit de développer un rapport critique à l’information. Le milieu socio-économique reste d’ailleurs un déterminant majeur des inégalités éducatives. L’accès à Internet et aux réseaux sociaux peut donner l’impression que chacun dispose désormais des mêmes possibilités d’accès au savoir. Mais avoir accès à une quantité presque infinie d’informations ne signifie pas nécessairement savoir quoi en faire. Encore faut-il savoir chercher, comprendre, comparer, contextualiser et éventuellement remettre en question ce que l’on trouve.

Cette réflexion se retrouve d’ailleurs dans l’évolution même de l’évaluation des compétences scolaires. Pour PISA 2029, l’OCDE prévoit un nouveau domaine consacré à la « culture médiatique et l’intelligence artificielle ». Il ne s’agira plus seulement de mesurer ce que les élèves savent, mais aussi leur capacité à comprendre le fonctionnement des outils numériques et de l’IA, à évaluer de manière critique les contenus médiatiques et à juger leur « crédibilité, leur qualité et leurs intentions ». L’évaluation devrait notamment s’appuyer sur des environnements simulés reproduisant Internet, les réseaux sociaux et certains outils d’intelligence artificielle, afin d’observer les élèves dans des situations proches de celles auxquelles ils sont réellement confrontés. La Commission européenne a elle aussi actualisé ses recommandations à destination des enseignants en 2026, en mettant notamment en avant trois compétences essentielles : « distinguer les faits des informations fausses ou trompeuses », « gérer la surcharge d’informations » et « naviguer en ligne en toute sécurité ». Ces évolutions montrent que la question n’est plus seulement de savoir si les élèves maîtrisent suffisamment certaines connaissances, mais aussi s’ils sont capables de les mobiliser face à l’environnement dans lequel ils vivent.

C’est dans cette perspective que le rapport de la Commission européenne sur l’éducation et la formation prend tout son sens. Il met notamment en évidence le lien entre les inégalités sociales et les inégalités éducatives, tout en rappelant le rôle de l’éducation dans le développement des compétences nécessaires à la participation civique et à la résilience des sociétés. La Commission insiste également sur la nécessité de développer la culture numérique et médiatique afin de permettre aux élèves de mieux comprendre l’environnement informationnel dans lequel ils évoluent.

Il serait toutefois paradoxal de demander toujours davantage à l’école sans s’interroger sur les moyens qui lui sont accordés. On attend aujourd’hui des enseignants qu’ils transmettent les connaissances fondamentales, qu’ils développent l’esprit critique, qu’ils accompagnent les élèves dans leur rapport aux réseaux sociaux et au numérique, qu’ils les préparent aux transformations liées à l’intelligence artificielle et qu’ils contribuent à leur formation citoyenne. Ces attentes sont considérables. Elles le deviennent encore davantage lorsque, dans plusieurs pays européens, les systèmes éducatifs doivent composer avec des contraintes budgétaires et des moyens qui ne suivent pas nécessairement l’ampleur de ces nouvelles missions.

La question n’est donc peut-être pas seulement de savoir si les élèves européens réussissent mieux ou moins bien que ceux d’un autre pays. Elle est de savoir ce que nous voulons réellement que l’école leur permette de faire. Dans un monde où l’information est disponible immédiatement, où une réponse peut être produite en quelques secondes et où il devient parfois difficile de distinguer ce qui est fiable de ce qui ne l’est pas, la capacité à comprendre avant de juger devient fondamentale.

Il n’est pas possible d’assurer une bonne compréhension du monde sans un système éducatif fort, démocratique et accessible à toutes et à tous. L’enjeu n’est pas de former des élèves capables de retenir davantage d’informations, mais de leur donner suffisamment de connaissances et de méthodes pour pouvoir construire leur propre réflexion. 

La baisse des compétences scolaires observée par l’OCDE ne doit donc pas seulement être considérée comme un problème de résultats scolaires. Elle pose aussi la question de la capacité des générations futures à comprendre le monde dans lequel elles vont évoluer.

Lola Lozano.

OCDE, Résultats du PISA 2022, volume I : L’état de l’apprentissage et de l’équité dans l’éducation : https://www.oecd.org/fr/publications/resultats-du-pisa-2022-volume-i_165f1d07-fr.html

Commission européenne, Education and Training Monitor 2024 : https://op.europa.eu/fr/publication-detail/-/publication/9637e78f-acc7-11ef-acb1-01aa75ed71a1/language-en

OCDE, PISA 2029 – Culture médiatique et intelligence artificielle: https://www.oecd.org/fr/about/projects/pisa-2029-media-and-artificial-intelligence-literacy.html