La vie n’est probablement pas facile pour l’Américaine Erica Chenoweth depuis l’arrivée au pouvoir de Trump. Depuis 2023, Chenoweth est la première personne ouvertement non binaire à exercer la fonction de doyenne de faculté à Harvard. De plus, ses recherches portent sur un sujet qui déplaît à la droite : la résistance civile.

Ses travaux ont joué un rôle déterminant dans l’inspiration du mouvement écologiste Extinction Rebellion (1). Au début de sa carrière, Chenoweth étudiait le terrorisme et estimait que, bien que la violence n’aboutisse que très rarement au but recherché, elle n’en demeurait pas moins inévitable.

Interpellée par des partisans de la non-violence, Chenoweth a dû constater qu’il n’existait aucune donnée chiffrée fiable sur la résistance civile. Au terme d’un travail de recherche laborieux, Chenoweth et ses collègues ont alors analysé, à l’échelle mondiale, toutes les campagnes menées entre 1900 et 2006 qui avaient mobilisé au moins 1 000 personnes et visaient un changement de système : plus de 200 d’entre elles avaient eu recours à la violence, tandis que plus de 100 ne l’avaient pas fait.

Résultat surprenant : alors que seulement 26 % des révoltes violentes ont abouti (et ont, par la suite, plutôt débouché sur la tyrannie), ce taux s’est élevé à 53 % pour les mouvements non violents, lesquels ont par ailleurs eu tendance à favoriser l’instauration de structures démocratiques. Il est également apparu que toutes les campagnes non violentes ayant mobilisé au moins 3,5 % de la population concernée ont connu le succès. Chenoweth a synthétisé les conclusions de ses recherches dans l’ouvrage Why Civil Resistance Works (2), publié en 2011 avec Maria J. Stephan, avant d’approfondir ce sujet en 2021.

Dans Civil Resistance: What Everyone Needs to Know [La résistance civile : Ce que tout le monde doit savoir] (3), Chenoweth décrit en détail les facteurs qui déterminent le succès ou l’échec d’une action non violente : j’ai été particulièrement marquée par le cas de la Papouasie occidentale (occupée par l’Indonésie), où des décennies de guérilla n’ont apporté aucun progrès, mais ont au contraire causé des milliers de morts sans pour autant mener à l’indépendance. C’est alors qu’a émergé une résistance civile qui, en peu de temps, a réussi à arracher au régime indonésien davantage de concessions que la lutte armée n’avait jamais permis d’obtenir (4).

Parallèlement, Chenoweth constate toutefois que, si les campagnes non violentes se sont nettement multipliées depuis les années 2010, elles aboutissent plus rarement à leurs objectifs qu’auparavant. Que manque-t-il donc ? Chenoweth identifie quatre facteurs principaux : un manque de planification, d’organisation et de formation des participants, ainsi qu’une recherche insuffisante d’une base de soutien aussi large que possible avant de tenter une mobilisation de masse ; un manque de dynamisme en matière de croissance et de diversité, couplé à un recours trop rare aux grèves générales et à la désobéissance civile ; une dépendance excessive à l’égard d’Internet pour l’organisation ; et enfin, l’absence de stratégies adéquates pour maintenir l’unité et la discipline (5).

Il ne s’agit pour l’instant que d’hypothèses préliminaires. Comme l’indique l’université Harvard, Chenoweth travaille actuellement à un ouvrage intitulé The End of People Power [La fin du pouvoir du people], dans lequel on trouve un approfondissement de son analyse du recul de l’efficacité de la résistance civile au cours de la dernière décennie. Nous attendons donc la suite avec intérêt. Malheureusement, une pensée m’a constamment traversé l’esprit à la lecture de ces travaux : ce ne sont pas seulement les résistants qui lisent ces livres, mais aussi les dictateurs, qui disposent ainsi de tout le temps nécessaire pour adopter des contre-mesures appropriées. Peut-être alors qu’un autre facteur, également mentionné par l’auteure, est tout aussi crucial pour la réussite d’un soulèvement : savoir rester imprévisible ! (6)

 

L’Auteure :

Barbara Pfeifer pour graswurzel.net

 

Notes :

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Erica_Chenoweth

[2] Erica Chenoweth, Maria J. Stephan: Why Civil Resistance Works: The Strategic Logic of Nonviolent Conflict.[Pourquoi la résistance civile fonctionne : la logique stratégique du conflit non violent.] Columbia University Press, New York City 2011, ISBN 978-0231156837.

[3] Erica Chenoweth: Civil Resistance: What Everyone Needs to Know, [Ce que tout le monde doit savoir], Oxford University Press, Oxford 2021, ISBN 978-0190244392, 56,74 euros. Malheureusement uniquement disponible en anglais, mais pas d’inquiétude : la lecture est très aisée ! Conseil : vous pouvez le commander gratuitement dans votre bibliothèque locale via le service de prêt entre bibliothèques.

[4] Chenoweth 2021, S. 149. Voir aussi : https://wagingnonviolence.org/2016/02/uncovering-the-secret-history-of-struggle-in-west-papua/

[5] Voir aussi : Agenda pour la justice climatique. Avec le report des négociations de l’ONU sur le climat, l’Accord de Glasgow prend l’initiative en matière de protection du climat, article d’Andrea(s) Speck, dans : GWR 453, novembre 2020.

[6] Au fait, pour ceux qui préfèrent écouter plutôt que lire en anglais, je recommande une conférence donnée par Chenoweth en 2012 : https://alchetron.com/Erica-Chenoweth


Erica Chenoweth: Civil Resistance. What Everyone Needs to Know. Oxford University Press 2021. 362 Seiten. ca. 23.00 SFr. ISBN 978-0190244392.

 

Traduction: Evelyn Tischer

L’article original est accessible ici