Le 3 août 2026, la préfète de la Gironde a autorisé le projet Pure Salmon au Verdon-sur-Mer, permettant la création de cette ferme industrielle de saumons à terre, avec une capacité annoncée de 10 000 tonnes de production par an. Cette décision intervient malgré les interrogations soulevées au cours de l’instruction sur les impacts environnementaux, les conditions d’élevage et les risques liés à l’ampleur du projet.
Une production industrielle qui soulève des questions sur le bien-être des poissons
Le projet Pure Salmon soulève la question des conditions de vie des saumons. Le Conseil scientifique de l’Estuaire de la Gironde (CSEG) rappelle que le saumon atlantique sauvage est un poisson migrateur capable de parcourir de longues distances et dont les comportements varient selon les milieux qu’il fréquente. Les conditions d’un élevage industriel terrestre ne peuvent donc pas reproduire les conditions naturelles dans lesquelles évolue cette espèce.
Le projet prévoit pourtant de maintenir les poissons dans un système entièrement artificiel, où la qualité de leur environnement dépend en permanence des installations techniques.
Le WWF attire notamment l’attention sur cette dépendance. Dans un système d’aquaculture en circuit fermé (RAS), les poissons dépendent de systèmes électriques et mécaniques conçus par l’homme pour assurer la circulation, la filtration et le traitement de l’eau. Une panne pourrait donc perturber ces fonctions essentielles. Pour les poissons, les conséquences pourraient être importantes, notamment si la panne affecte l’oxygénation ou la qualité de l’eau.
Cette dépendance est d’autant plus importante que la quantité de poissons présente dans les bassins est considérable. Plus la biomasse de poissons est élevée, plus le maintien des paramètres physico-chimiques de l’eau notamment l’oxygène, la température et les composés azotés devient déterminant pour leur santé et leur survie.
Le CSEG s’interroge ainsi sur plusieurs aspects du fonctionnement du système, notamment sur la gestion des mortalités anormales, la désinfection des bassins et la vidange des réseaux hydrauliques. Ces opérations doivent en effet être compatibles avec le fonctionnement des systèmes biologiques de filtration, notamment les biofiltres indispensables au traitement de l’eau.
Une entreprise internationale, un projet d’une ampleur encore peu expérimentée
Le Conseil scientifique de l’Estuaire de la Gironde (CSEG) replace le projet Pure Salmon dans un contexte international. Pure Salmon France dépend de Pure Salmon Group, lui-même dépendant de 8F Asset Management, un fonds d’investissement basé à Singapour. Le Conseil souligne ainsi que le projet du Verdon ne constitue pas une initiative isolée, mais s’inscrit dans la stratégie internationale d’un groupe qui cherche à développer des élevages de saumons à grande échelle.
Cette dimension internationale est importante pour comprendre l’ampleur du projet. Le CSEG rappelle que Pure Salmon envisage également d’autres installations à l’étranger, notamment au Japon, aux États-Unis et au Brunei, et que le groupe nourrit des ambitions de développement en Chine et en Afrique.
Une capacité de production deux fois supérieure à celle d’un projet danois cité par le CSEG
Le Conseil scientifique insiste sur le caractère inédit de l’échelle envisagée au Verdon. Il rappelle que les projets européens de production de saumon adulte en système RAS utilisant de l’eau de mer sont encore relativement peu nombreux et de taille nettement inférieure.
Le CSEG cite notamment Skagen Salmon, au Danemark, avec une production de 4 000 tonnes par an, tandis que Pure Salmon prévoit au Verdon 10 000 tonnes de saumon par an dans un premier temps. Le projet français représente donc 2,5 fois la capacité du site danois cité par le Conseil, et non simplement le double.
Cette comparaison est importante : le CSEG présente le projet du Verdon comme un changement d’échelle majeur par rapport aux installations européennes de référence qu’il examine. Il rappelle également que les systèmes RAS utilisés pour produire du saumon adulte en eau de mer restent beaucoup moins répandus que les RAS utilisés seulement pour les premières phases de croissance.
Une technologie qui change d’échelle
Le CSEG relève une particularité essentielle du projet : contrairement à la majorité des systèmes RAS existants, qui sont principalement utilisés pour l’écloserie et la production de jeunes saumons avant leur transfert en mer, Pure Salmon souhaite réaliser l’ensemble de la croissance du saumon jusqu’à l’âge adulte dans un système terrestre en circuit fermé avec de l’eau de mer.
Le Conseil attire donc l’attention sur la question du changement d’échelle. Le fait qu’une technologie fonctionne dans des installations plus petites ne permet pas automatiquement de conclure qu’elle produira les mêmes résultats à une capacité industrielle de 10 000 tonnes par an.
Des réglementations nombreuses, mais des incertitudes qui demeurent
Le projet est soumis à un ensemble important de réglementations et de procédures environnementales. Toutefois, l’existence de ces réglementations ne signifie pas que toutes les conséquences du projet sont déjà parfaitement connues.
C’est précisément l’un des intérêts de l’avis du CSEG : le Conseil scientifique relève à plusieurs reprises des insuffisances dans les données disponibles et des incertitudes qui doivent encore être levées.
Le Conseil souligne notamment que certaines informations concernant le fonctionnement du système, les conditions d’élevage, les rejets et le milieu récepteur devraient être mieux documentées. Il recommande ainsi de disposer d’un état initial plus complet du milieu autour du point de rejet et demande notamment des mesures concernant la température, la salinité, le pH, les matières en suspension, la matière organique, les composés azotés et phosphorés, les germes microbiens ainsi que les sédiments et la biodiversité.
Autrement dit, le débat ne porte pas uniquement sur le respect des normes : il porte aussi sur la qualité et la quantité des informations disponibles pour évaluer correctement les effets du projet.
Le changement climatique et la vulnérabilité du site
Le CSEG aborde également un autre élément particulièrement important : l’évolution future du site dans un contexte de changement climatique et d’élévation du niveau marin.
Le terrain du projet se trouve dans une zone très basse de l’estuaire. Le Conseil relève un phénomène de subsidence, c’est-à-dire un affaissement progressif du sol. Les données satellitaires citées dans l’avis montrent une subsidence de l’ordre de 2 à localement plus de 6 mm par an sur le secteur du projet.
À cela s’ajoute l’élévation du niveau marin. Le CSEG indique une tendance d’environ 3,5 mm par an entre 1995 et 2025, avec une accélération au cours de la dernière décennie. Selon son analyse, la combinaison de l’affaissement du sol et de l’élévation du niveau marin pourrait conduire à une élévation relative dépassant localement un mètre avant 2100, quel que soit le scénario climatique considéré.
Ce point est particulièrement intéressant pour le projet Pure Salmon : l’installation est conçue pour fonctionner pendant plusieurs décennies, alors que son environnement physique est lui-même en train d’évoluer.
Une question qui dépasse les seules émissions de CO₂
La question climatique ne se limite donc pas à l’empreinte carbone de l’élevage. Elle concerne aussi l’adaptation à un environnement qui change.
Le site se trouve dans un secteur soumis à l’évolution du niveau marin, à la subsidence et aux risques liés à l’estuaire. Le CSEG demande notamment que le calendrier et les volumes de remblaiement soient précisément documentés, car les mouvements du terrain doivent être pris en compte dans la conception et la pérennité de l’installation.
Pour un projet industriel annoncé pour plusieurs décennies, cela soulève une question simple : les infrastructures et les mesures de protection prévues aujourd’hui resteront-elles adaptées aux conditions du site à l’horizon 2050 ou 2100 ?
En conclusion : un projet disproportionné par rapport à son environnement
Le projet Pure Salmon présente donc une particularité : il cherche à contrôler artificiellement une grande partie des conditions d’élevage température, qualité de l’eau, oxygénation et filtration mais il reste implanté dans un environnement naturel soumis lui-même à des évolutions importantes.
C’est l’une des contradictions intéressantes à examiner : le système RAS permet de contrôler l’environnement immédiat des poissons, mais l’installation industrielle reste dépendante de l’eau, de l’énergie, du climat, du niveau marin et de la stabilité du site sur lequel elle est construite.
L’avis du CSEG invite ainsi à ne pas considérer la technologie RAS comme une solution automatiquement maîtrisée : son efficacité dépend de la capacité à documenter, surveiller et anticiper les différents risques sur toute la durée de vie de l’installation.
L’État voit dans ce projet un intérêt économique et stratégique : investir dans une nouvelle filière, créer des emplois et renforcer la production française de saumon. Mais les prescriptions environnementales et sanitaires restent, sur certains points, floues ou incomplètes, avec parfois un manque de données et de projections à long terme.
Dans un contexte où la Gironde est particulièrement exposée aux fortes chaleurs liées au réchauffement climatique et où le territoire a déjà été durement touché par des incendies dévastateurs, une question se pose : est-ce réellement la bonne solution pour l’avenir du territoire ?
De plus, derrière la promesse d’un « saumon français », se trouve un projet porté par un groupe international et dépendant d’investissements et de ressources provenant de l’étranger.








