L’événement « Re-Imagine Peace » [Reimaginez la paix] à Florence, qui a eu lieu ce 10 juillet, a accueilli à Iris Gur (Israélienne) et Mai Shahin (Palestinienne), membres de l’organisation Combatants for Peace [Combattants pour la paix] ; toutes deux ont été invitées à l’occasion de la projection du film There is Another Way [Il existe une autre voie] le 11 juillet à 16 h, au cinéma Astra de Florence). Daniela Bezzi, de l’agence Pressenza, s’est entretenue avec elles ; nous présentons ici la seconde partie de leur témoignage.

DB – Pourriez-vous nous parler des différentes conférences pour la paix organisées au cours des deux dernières années ?

Iris – La conférence annuelle pour la paix est organisée par le Peace Partnership [Partenariat pour la paix], et les organisations participantes collaborent autour d’une vision et d’objectifs communs. Dans ce type de partenariat, le nom de la coalition en soi importe peu. Ce qui compte, c’est la volonté de travailler ensemble, d’unir nos forces et de reconnaître que nos objectifs communs sont plus importants que nos différences.

La force de ce partenariat réside dans le choix de la coopération : dans la capacité d’organisations diverses — chacune avec sa propre identité, son histoire et son approche — à s’unir et à agir collectivement pour la paix, la justice, la liberté et la sécurité pour tous.

Mai – Ce qui émerge aujourd’hui, c’est la prise de conscience que la fragmentation nous affaiblit tous et qu’aucun mouvement pris isolément ne peut faire face à l’ampleur de la situation. « The Platform » (la coalition la plus récemment lancée) reflète une évolution vers des mouvements interconnectés, où les organisations conservent leur autonomie tout en se coordonnant autour de principes communs : l’égalité, la non-violence, la justice, la responsabilité et la dignité humaine.

Il ne s’agit pas de fusionner les identités, mais de bâtir un écosystème de résistance plus puissant que l’isolement.

DB – Vous participez tous deux régulièrement à des actions de « présence protectrice ». Pourriez-vous nous raconter quelques moments marquants de votre expérience ?

Iris – Merci pour cette question ; elle me tient tellement à cœur qu’elle m’en donne les larmes aux yeux ! Je fais partie d’un groupe appelé « Jordan Valley Activists » (Activistes de la vallée du Jourdain). Fondé il y a environ 17 ans par des militants de l’organisation « Combatants for Peace », ce groupe est devenu une entité indépendante, grâce à l’initiative d’Israéliens qui accompagnent et assurent une présence protectrice auprès des bergers et agriculteurs palestiniens de la vallée du Jourdain.

Nous offrons une présence physique ainsi qu’une aide concrète — notamment de la nourriture, de l’eau, un soutien juridique et tout autre type de secours possible — aux dernières communautés qui continuent de résister face aux violences perpétrées par les colons et l’armée israélienne : arrêtés de démolition, menaces de déplacement, restrictions de pâturage, privation d’eau et de moyens de subsistance, etc.

J’ai commencé à participer à ces activités de « présence protectrice » en novembre 2023, alors que les violences perpétrées par les colons et l’armée s’intensifiaient considérablement. Ces violences ne visaient plus seulement les bergers dans les champs, mais aussi les familles au sein même de leurs foyers. Par conséquent, la présence des militants a été étendue pour assurer une couverture 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

J’ai noué des liens étroits avec une communauté particulière appelée « Farsiya al-Razala », composée de cinq familles incluant des enfants, des femmes et des personnes âgées. Il s’agit de l’une des dix dernières communautés de bergers subsistant dans la vallée du Jourdain ; malheureusement, pour elles aussi, le moment du déplacement forcé pourrait survenir très prochainement.

La semaine dernière, j’ai accompagné deux jeunes bergers qui faisaient paître leurs troupeaux dans une zone appelée Hammam al-Malih. Jusqu’à il y a quelques mois, une importante communauté y était établie : familles, champs, troupeaux, enfants et même une école primaire régionale. Tout a été détruit par l’État d’Israël. La population a été déplacée de force, alors même que les terres appartiennent à une église. De l’autre côté de la route, juste à côté de la communauté, se trouve une base militaire installée là depuis de nombreuses années.

Ces derniers mois, des soldats ont pris l’initiative de veiller à ce que — même après l’expulsion des familles et le déblaiement du site — les bergers des communautés voisines ne reviennent pas y faire paître leurs troupeaux. Auparavant, il y avait également une source qui fournissait de l’eau potable aux habitants comme aux animaux.

Le jour où je m’y suis rendu, les deux jeunes bergers nous ont demandé de ne pas les laisser seuls, car sinon, les soldats viendraient les arrêter. L’un d’eux nous a raconté une arrestation précédente :

« Des soldates, âgées de 18 ou 19 ans, nous criaient dessus tout en nous serrant les mains avec des colliers de serrage en plastique. Je leur ai demandé : « Pourquoi ? Il y a de la place pour tout le monde ici. Je demande juste à vivre en paix. » Les soldats nous ont crié : « Foutez le camp d’ici. » »

[Le jeune berger] a répondu : « Où devrions-nous aller ? Nous n’avons nulle part où aller. C’est chez nous. Nous vivons ici depuis toujours. » Ce jour-là, les bergers ont réussi à faire paître leurs troupeaux en toute tranquillité.

Hier, au même endroit, deux soldats sont arrivés et ont arrêté l’un de ces jeunes hommes. L’autre a réussi à s’enfuir. L’un des soldats a tiré en l’air avec son fusil M16 et a déclaré qu’il ne craignait personne. Le berger palestinien a été emmené, menottes aux poignets, vers une base militaire située à quelques kilomètres de là. Quelques heures plus tard, il a été relâché, couvert de bleus et de traces de coups. Ce n’est là qu’un récit parmi des centaines d’incidents quotidiens d’abus.

Yousef, un garçon de 13 ans ayant des besoins spécifiques, m’a appelée pour m’annoncer que sa famille avait reçu un ordre de démolition pour leur maison à Farsiya. Je ne savais que lui répondre. Ce jeune homme et sa famille n’ont pas d’autre foyer.

Mai – La « présence protectrice » est ce qui rend les choses bien réelles. Il s’agit de se tenir aux côtés de communautés soumises à une pression immédiate : agriculteurs, bergers, familles et enfants qui tentent de rester sur leurs terres et de mener une vie ordinaire dans des conditions extraordinaires.

En Cisjordanie, et tout particulièrement depuis le 7 octobre, le niveau de violence, d’incertitude et d’instabilité s’est accru. Au quotidien, ces communautés font face aux attaques de colons, aux incursions militaires et à une pression constante les poussant chaque jour au déplacement.

Dans ce contexte, cette présence n’a rien de symbolique. Elle constitue une forme de protection, mais aussi un acte de témoignage.

Elle transmet un message simple et essentiel : vous n’êtes pas seuls.

Parfois, cela prévient la violence ; parfois, non. Mais cela rompt systématiquement l’isolement, or l’isolement est l’un des principaux outils de l’oppression. C’est là que le lien avec les Combattants pour la paix devient tangible, car la mission des Combattants pour la paix ne se résume pas au dialogue : c’est une résistance commune en action.

La « présence protectrice » en est l’une des manifestations les plus manifestes sur le terrain. C’est aussi là que les pratiques incarnées et sensibles aux traumatismes issues de Satyam Homeland deviennent essentielles, car rester présent dans de tels moments exige un ancrage intérieur, et pas seulement une conviction politique.

Ces deux dimensions sont toujours présentes dans notre travail.

DB – Enfin et surtout : que pouvons-nous faire pour contribuer à votre initiative ?

Iris – Il y a beaucoup à faire. Au-delà du soutien financier, les gens peuvent se rendre sur place et participer, en tant que bénévoles internationaux, à des actions de présence protectrice. Cela comporte certes des risques : un risque physique de violence de la part des colons, ainsi que la possibilité d’être expulsé par les autorités israéliennes. Parallèlement, visiter la Cisjordanie et Israël est sans danger et permet d’acquérir une compréhension plus approfondie et plus juste de la réalité. Rien ne vaut le fait de voir les choses de ses propres yeux et de faire l’expérience directe de la réalité.

L’histoire nous a montré que la pression exercée par la communauté internationale peut influencer les dirigeants, modifier les politiques et même transformer le cours de l’histoire. Chacun peut agir en interpellant les médias, les responsables politiques, les artistes et les personnalités publiques, en faisant évoluer le discours public et en exigeant la fin immédiate de la violence, des exactions, de l’occupation, de l’apartheid et des déplacements de populations.

Cela implique d’exiger l’accès à l’eau et aux moyens de subsistance, la liberté de circulation ainsi que la libération des prisonniers et détenus palestiniens. Cela signifie exiger que tous les êtres humains soient libérés d’une existence marquée par la peur et la violence. Il faut revendiquer la sécurité, la liberté et l’égalité des droits pour toute personne vivant entre le fleuve et la mer.

La nature du débat doit changer : il ne s’agit plus de soutenir un camp contre l’autre, mais de comprendre que l’objectif doit être une vie sûre et libre pour tous les êtres humains.

Quatorze millions de personnes vivent entre la mer Méditerranée et le Jourdain : environ 7 millions de Juifs et 7 millions de Palestiniens. Aucun de ces deux peuples ne partira. Notre avenir est commun, que cela nous plaise ou non. La question n’est pas de savoir si nous vivrons ensemble, mais comment. Nos enfants méritent de grandir dans la liberté, la sécurité et la dignité.

Mai – La première responsabilité est la clarté. Rejeter totalement l’antisémitisme. Rejeter totalement l’islamophobie. Rejeter totalement le racisme anti-palestinien. Rejeter tout cadre qui attribue une valeur inégale à la vie humaine.

La deuxième responsabilité est la vérité. Nous ne pouvons bâtir la justice sur le déni. Nous devons être capables de nommer l’occupation, le déplacement de populations, les inégalités structurelles et la violence, sans recourir aux euphémismes.

La troisième responsabilité est de soutenir les mouvements qui conjuguent résistance et guérison. Car c’est ce qui rend possible une transformation à long terme.

Combatants for Peace incarne la colonne vertébrale politique de la résistance non violente et de la lutte commune. Satyam Homeland porte la dimension incarnée, émotionnelle et communautaire qui permet à cette résistance de perdurer sans s’effondrer. Ensemble, ils représentent quelque chose de rare : une manière de rester humain au cœur de la lutte.

Pour moi, en tant que femme palestinienne travaillant depuis la Cisjordanie, il ne s’agit pas de théorie. C’est une réalité quotidienne, façonnée par les risques, les responsabilités et le deuil, mais aussi par un engagement profond et la confiance née des liens que nous avons tissés par-delà les clivages.

C’est ce qui donne vie à ce travail. Car, en fin de compte, ce que nous bâtissons ne se limite pas à un changement politique. Il s’agit de la possibilité de rester pleinement humains tout en refusant les systèmes qui dénient leur humanité aux autres.

Lire la première partie de l’entretien ici.

 

Traduction: Evelyn Tischer