Aujourd’hui, la « Révolution des flamants roses » marque son 75e jour consécutif. Malgré la chaleur et la période des vacances, l’Albanie reste, en ce mois d’août, en proie à une mobilisation qui n’a rien perdu de son élan et qui, entre-temps, a ouvert de nouveaux fronts.

Même lors des journées où les températures dépassaient les 35 degrés, les manifestants ont continué à se rassembler chaque soir devant le siège du gouvernement. Ainsi, sur le boulevard *Dëshmorët e Kombit*, les températures nocturnes atteignaient 38 °C.

Ces dernières semaines, la mobilisation s’est élargie, tant par ses formes que par les zones concernées. Les sit-in quotidiens à Tirana se sont accompagnés de plaintes formelles déposées auprès du SPAK (le Bureau du procureur spécial contre la corruption et le crime organisé), d’initiatives de référendum et de manifestations contre le projet de réforme administrative et territoriale.

Credit: ©️Trivet : Le flamant rose est devenu un symbole de résistance et a mis en lumière toute l’étendue de la créativité albanaise.

Du Parlement au commissariat

Le 27 juillet 2026, lors de la dernière séance parlementaire avant la pause estivale, des manifestants sont revenus aux abords du Parlement. Ils ont fait face à un dispositif de sécurité massif : les accès à la zone étaient bouclés et les forces de l’ordre déployées sur un périmètre bien plus large qu’à l’accoutumée.

Douze personnes ont été emmenées au commissariat ; certaines auraient été interpellées alors qu’elles filmaient, qu’elles aidaient un manifestant tombé à terre ou qu’elles se trouvaient simplement à l’écart du principal point de tension. Toutes ont été relâchées après quelques heures, mais la volonté d’intimider les manifestants était manifeste.

27 luglio Albania protesta di fronte al Parlamento

©️Trivet  ; une manifestation devant le Parlement albanais, avec des barrières de police s’étendant bien au-delà de l’enceinte du Parlement.

Quelques jours plus tôt, Edi Rama avait dévoilé « BESA », un document stratégique dans lequel le gouvernement reconnaît une crise de confiance à son égard et propose de nouveaux outils d’«écoute» et de « dialogue » — des formes de transparence que les institutions et la loi devraient déjà garantir. Ce faisant, toutefois, il s’approprie à la fois le flamant rose — symbole de la contestation — et la *besa* (concept central de la culture albanaise lié à la parole donnée et à la responsabilité envers la communauté), les détournant au service de la propagande gouvernementale.

Policia e shtetit, apo shtet policor?

©️Trivet 27 juillet : Une pancarte demandant : « Police d’État ou État policier ? »

Nouveaux fronts de contestation territoriale

Une nouvelle source de contestation a émergé à la suite de la proposition du gouvernement concernant une réforme de l’organisation territoriale. Le projet vise à réduire le nombre de municipalités (*bashki*) de 61 à 46, supprimant ainsi quinze d’entre elles par le biais de fusions : Përrenjas, Poliçan, Dimal, Divjakë, Klos, Memaliaj, Belsh, Rrogozhinë, Libohovë, Selenicë, Maliq, Patos, Cërrik, Këlcyrë et Fushë-Arrëz.

Au 3 août, l’opposition à la réforme s’était étendue à au moins 12 municipalités ; aujourd’hui, 13 août, elle touche l’ensemble des 15 municipalités concernées par la fusion. Dans 14 d’entre elles, cette opposition s’est manifestée par des rassemblements publics, tandis qu’à Cërrik, elle a pris la forme d’une pétition.

La gestion des incendies a également alimenté la contestation, mettant en lumière la vulnérabilité du territoire et des systèmes chargés de le protéger. Les flammes ont atteint diverses zones, notamment les collines entourant Kruja — la ville de Skanderbeg —, menaçant des habitations, des dépôts d’explosifs ainsi que le site archéologique d’Albanopolis, et contraignant les habitants de plusieurs villages à évacuer. Le chef des services d’incendie a démissionné en pleine crise.

©️Trivet Manifestation à Belsh. Les pancartes portent les inscriptions : « Des municipalités pour les citoyens, pas pour les puissants » et « Notre municipalité n’est pas un chiffre ».

Les mobilisations locales commencent également à porter leurs premiers fruits, bien que de manière partielle. Le 5 août, la compagnie publique d’électricité KESH a suspendu les travaux sur la rivière Mërtur à la suite de protestations des habitants de Nikaj-Mërtur. Cette suspension ne signifie pas pour autant l’abandon du projet ; les habitants réclament un réexamen approfondi ainsi que des garanties quant à la protection de la rivière et de son écosystème.

Une première victoire a également été remportée par les 74 familles touchées par le projet TID à Durrës — après une année de mobilisation — lorsque le gouvernement a abrogé le décret de 2020 instituant la « Nouvelle zone de développement n° 5 » dans le quartier historique d’Epidamn, sans toutefois annuler formellement le projet controversé lui-même.

Tout comme à Mërtur, la résistance a donc contraint les autorités à faire marche arrière sans pour autant résoudre définitivement le conflit : les habitants continuent de réclamer la suspension et le réexamen du projet, ainsi que la divulgation intégrale de tous les documents y afférents.

De la rue à la justice

Le Centre ResPublica et l’association écologiste EcoAlbania ont engagé une procédure judiciaire contre les travaux réalisés à l’aide de bulldozers sur les dunes de Pishë Poro-Narta. Selon ces organisations, ces interventions, présentées comme « préliminaires », auraient déjà endommagé les habitats, la végétation et les équilibres fragiles entre la lagune et la mer.

Le 7 août, une initiative a ensuite été annoncée pour promouvoir un référendum abrogatif contre la loi 21/2024 sur les zones protégées, l’une des cinq revendications de la rue. Étant donné qu’en Albanie, le dernier référendum national remonte à 1998 et portait sur l’adoption de la Constitution, cela revient également à revendiquer une forme de participation directe face à des institutions jugées incapables d’écouter.

Enfin, le 12 août, une pétition a été lancée pour déposer plainte auprès du SPAK contre Edi Rama et d’autres responsables publics, réclamant une enquête sur les procédures suivies pour les projets prévus à Zvërnec, Rrjoll et Divjakë-Karavasta, ainsi que sur le rôle des amendements législatifs *ad hoc* ayant ouvert des zones protégées aux investissements touristiques — le tout s’appuyant sur des informations fournies par Albanian Files.

©️Trivet Une pancarte se moquant du livre *The Albanian Files* et l’accusant.

Une contestation aux dimensions locale, nationale et géopolitique

Des fosses communes ont été découvertes dans le nord du Kosovo — plus précisément dans la zone de Zubin Potok, à Kalludër et Jabukë — et des opérations de recherche sont en cours. Selon les autorités kosovares, les dépouilles pourraient appartenir à des personnes enlevées et tuées au printemps 1999, victimes d’un génocide trop souvent ignoré du discours public, mais qui laisse encore derrière lui 1 600 personnes portées disparues. Presque simultanément, l’ouverture de consulats serbes à Shkodër et Bujanovac a été annoncée. Cette perspective a suscité une manifestation à Shkodër le 2 août.

Les développements internationaux ont encore alimenté la contestation. Lors d’une visite à Belgrade, Volodymyr Zelensky a réaffirmé que l’Ukraine ne reconnaît pas l’indépendance du Kosovo et continue de le considérer comme faisant partie du territoire souverain de la Serbie. Bien qu’il ne s’agisse là que d’une réitération de positions déjà exprimées, ces propos ont suscité de vives réactions à Pristina et à Tirana, compte tenu notamment du soutien politique, humanitaire et matériel apporté par le Kosovo et l’Albanie à l’Ukraine. Le souvenir du génocide subi par le peuple albanais, conjugué au contexte des conflits actuels, a intensifié les critiques à l’égard des relations entre Rama et Vučić — ce dernier ayant été ministre de la Propagande à l’époque du génocide —, renforçant ainsi le sentiment de complicité et l’impression d’une « trahison des intérêts du peuple ».

©️Trivet : la marche à la fin du sit-in

Le territoire, la crise climatique, la démocratie de base, la mémoire et la diaspora, la politique étrangère et la justice alimentent les luttes au sein d’une mobilisation qui ne s’est jamais cristallisée autour d’une revendication unique. Le flamant rose est devenu le symbole de la résistance d’un peuple.

Traduction: Evelyn Tischer