L’article d’aujourd’hui est consacré au concept de « paix imparfaite ». Nous sommes tous passés par là, à croire que la paix véritable nous sera toujours inaccessible, car il y aura toujours des droits à conquérir et des situations à améliorer au sein de l’humanité et de ses sociétés. J’avoue que, pour moi, c’était un obstacle démoralisant à l’époque. Il m’a fallu du temps pour comprendre que la paix absolue était impossible, que nous serions toujours amenés à faire des approximations.
J’y ai réfléchi à maintes reprises et j’en ai discuté avec des collègues. Finalement, je préfère l’histoire popularisée par Eduardo Galeano :
Eduardo Galeano racontait : Aguirre, le réalisateur argentin, et moi étions à Carthagène des Indes pour un colloque avec des étudiants, lorsqu’un d’eux demanda quel était le but de l’utopie. La réponse n’était pas simple, mais mon voisin de table répondit promptement et avec sagesse : « L’utopie est à l’horizon. Je sais très bien que je ne l’atteindrai jamais, que si je fais dix pas vers elle, elle s’éloignera de dix pas, et plus je la chercherai, moins je la trouverai : elle recule à mesure que je m’approche. Quel est le but de l’utopie ? Eh bien, l’utopie sert ce but : continuer à marcher, continuer à avancer. »
Et il est nécessaire d’avancer vers la paix. C’est essentiel. Pour beaucoup, cela signifie vivre ou jouir d’une certaine qualité de vie.
Paix imparfaite, définition
J’entends par là toutes les situations où l’on parvient à la paix maximale possible compte tenu des conditions sociales et personnelles initiales. En ce sens, on pourrait regrouper sous l’appellation de « paix imparfaite » toutes les expériences et tous les espaces où les conflits se résolvent pacifiquement ; c’est-à-dire où les individus et/ou les groupes choisissent de faciliter la satisfaction des besoins de chacun. On la qualifie d’imparfaite car, malgré la gestion pacifique des différends, elle coexiste avec des conflits et certaines formes de violence.
Imperfection
L’imperfection nous rapproche de notre humanité profonde, car en nous coexistent émotions et culture, désirs et volonté, égoïsme et philanthropie, aspects positifs et négatifs, succès et échecs, et bien d’autres choses encore. Elle nous permet aussi de nous reconnaître comme des individus toujours plongés dans des processus dynamiques et inachevés, liés à l’incertitude de la complexité de l’univers. Toutes ces circonstances nous humanisent, car elles nous rendent à la fois libres et dépendants de tout ce avec quoi nous devons inexorablement coexister : les autres, la nature et le cosmos. Dès lors, d’immenses possibilités de pensée et d’action s’ouvrent à nous – des possibilités réelles, dans la mesure où elles s’appuient sur la réalité dans laquelle nous vivons.
La paix est le chemin
Si, comme nous le croyons, la paix englobe toutes les situations où les besoins humains sont satisfaits, un problème peut surgir – et s’est d’ailleurs posé – dans la mesure où nous ne parvenons pas à identifier ces situations dans leur forme la plus pure. En effet, en élargissant notre compréhension de la violence (directe, structurelle, culturelle et symbolique), il est très difficile de trouver une absence totale de ses manifestations (paix négative), et encore moins probable que la justice sociale prévale pleinement (paix positive). Par conséquent, compte tenu de l’espace perceptuel et théorique occupé par la violence, nous pourrions rencontrer des difficultés à percevoir, à concevoir et à réaliser la paix.
Il est possible que lorsque Gandhi a dit : Il n’y a pas de chemin vers la paix, la paix est le chemin
, il pensait à ce problème et proposait une solution : la paix se construit par l’accumulation de tous les pas que nous faisons dans sa direction, sans attendre qu’elle soit complète ou absolue. Par conséquent, nous pourrions inclure dans cette notion de paix des aspects partiels tels que : les situations où un certain degré de bien-être est atteint ; les différentes échelles de régulation pacifique, qu’elles soient nationales (socialisation, charité, affection, bienveillance, solidarité, coopération, entraide, etc.), régionales/étatiques (diplomatie, accords, négociations, échanges, etc.) ou internationales/mondiales (pactes, traités, organisations internationales, ONG, etc.). Nous devrions également tenir compte des relations de cause à effet (où certaines actions renforcent d’autres actions) entre les différentes échelles et situations mentionnées ci-dessus ; ainsi, nous pouvons aussi envisager comment les actions entreprises en faveur de la paix par des personnes (individus, groupes, associations, partis, etc.) de différents horizons peuvent se compléter et se soutenir mutuellement.
Paix imparfaite : avantages
Envisager la paix comme un concept imparfait présente plusieurs avantages en créant les conditions propices à la réalisation de nos objectifs, tant sur le plan théorique que pratique. Premièrement, cela permet une compréhension globale et non fragmentée de la paix ; deuxièmement, cela facilite l’accès à toutes ses réalités, quelles que soient leurs dimensions démographiques (nombre de personnes et de groupes impliqués), spatiales (lieux où elles se produisent) ou temporelles (jours, mois ou années de déroulement de l’action) ; troisièmement, cela ouvre des perspectives de recherche plus vastes et plus pertinentes, en explicitant, expliquant et rendant plus accessibles les réalités de la paix ; et quatrièmement, par conséquent, cela permet une meilleure promotion des idées, des valeurs, des attitudes et des comportements favorables à la paix.
Par conséquent, l’une des principales tâches de tous les pacifistes, de tous les peuples et groupes engagés d’une manière ou d’une autre pour la paix, doit être de mettre en lumière les manifestations de la paix, les phénomènes, de reconnaître toutes les actions dans lesquelles la paix est présente, toutes les prédispositions, attitudes et actions – individuelles, subjectives, sociales et structurelles – qui, dans nos actes de parole ou d’expression, de pensée, de sentiment et d’action, sont liées à la paix.
Conflit
D’autre part, la définition même du conflit, tributaire de divers intérêts et/ou perceptions, ouvre un vaste champ de possibilités intermédiaires dans son déroulement, sur lesquelles une paix imparfaite peut se construire. Les médiations, qui facilitent l’interaction entre les acteurs et les intérêts impliqués dans les conflits, nous permettent également de comprendre les relations qui se tissent souvent entre paix et violence, sous toutes ses formes, ou plus généralement entre paix imparfaite et violence structurelle. En effet, on pourrait parler d’une paix structurelle imparfaite et d’une violence structurelle imparfaite, ce qui nous permettrait de mieux appréhender les limites de chacune, ainsi que leurs recoupements et leur coexistence dans les dynamiques du monde réel.
Pour atteindre ces objectifs, il est nécessaire de repenser (reconnaître, critiquer, déconstruire et construire) les théories autonomes de la paix (non directement liées à la violence). Cela nous permettrait de modifier notre perception de nous-mêmes en reconnaissant que, historiquement, la plupart de nos expériences ont été pacifiques. Ce constat pourrait, à son tour, susciter l’espoir, mobiliser et rassembler les différents acteurs de la paix en ouvrant la voie à la mise en commun de leurs pratiques. Loin des interprétations simplistes du bien et du mal, cette approche nous permet, et même nous oblige, à reconnaître chez les acteurs des conflits des circonstances (expériences, valeurs, attitudes, etc.) qui sont, ou peuvent être, propices à la paix.
Une paix imparfaite qui nous aide à envisager des avenirs conflictuels et toujours incomplets
En définitive, je choisis de nommer « paix imparfaite » la catégorie analytique qui définit le contenu susmentionné. Premièrement, cela rompt avec les conceptions antérieures selon lesquelles la paix apparaît comme un idéal parfait, infaillible, utopique, achevé, lointain, inaccessible dans l’immédiat, uniquement atteignable dans l’au-delà, dans la gloire, au paradis, par l’intermédiaire des dieux, loin des affaires terrestres, hors de portée humaine. Deuxièmement, comme nous l’avons soutenu, une paix imparfaite contribue à la reconnaissance des pratiques pacifiques où qu’elles se manifestent, révélant ces étapes comme fondements d’une paix plus vaste et plus inclusive. Troisièmement, une paix imparfaite nous aide à envisager des avenirs intrinsèquement conflictuels et toujours inachevés. De plus, je crois qu’il s’agit d’un outil précieux pour les chercheurs en sciences de la paix, leur permettant de participer au débat et à l’élaboration de nouveaux paradigmes pour comprendre et construire des mondes plus pacifiques, plus justes et plus durables, avec une plus grande égalité des genres.
Cependant, je suis également convaincu que modifier notre perspective sur ces questions ne sera possible qu’en entreprenant ce que l’on pourrait appeler un changement épistémologique, voire un renversement (épistémologies pour la paix). Cela implique un recentrage qui adopte des points de départ théoriques différents, des hypothèses différentes dans lesquelles le concept de paix est non seulement plus présent, bénéficiant d’une attention et d’une considération différenciées, mais aussi d’une approche qualitative distincte. Ceci lui permettrait d’acquérir une place plus pertinente et dynamique, tant sur le plan théorique que pratique, dans les débats sur les sociétés, sur les êtres humains et sur leurs conditions de vie.
L’Auteur

Francisco Adolfo Muñoz Muñoz (Grenade, 6 juin 1953 – Grenade, 23 octobre 2014) était un historien, professeur d’université et chercheur spécialiste de la paix. Ses travaux portaient principalement sur la reconstruction de l’histoire de la paix et de ses fondements théoriques, dans le but de promouvoir une nouvelle culture de la paix et de la résolution des conflits. En 2001, il a proposé le concept de paix imparfaite.








