De plus en plus d’États membres de l’UE se prononcent ouvertement en faveur du plan d’autonomie marocain prévoyant l’annexion du Sahara occidental, mais à quel prix et dans l’intérêt de qui ? Les États membres de l’UE semblent s’inscrire dans une tendance diplomatique de négociation transactionnelle, plutôt que de défendre le droit international. Les récentes discussions à Madrid peuvent-elles constituer une percée dans le conflit autour du Sahara occidental, ou confirment-elles au contraire un glissement vers l’abandon du droit international? Alors que le plan d’autonomie marocain gagne de plus en plus de soutiens en Europe, les critiques se multiplient: cette approche laisse peu de place à une véritable autodétermination des Sahraouis, et les dirigeants européens eux-mêmes semblent perdre leur capacité de jugement indépendant en reproduisant mécaniquement le discours marocain dans leurs déclarations de soutien.
La dernière colonie d’Afrique
Le Sahara occidental est, depuis la Marche verte de 1975 , au cours de laquelle le Maroc a envoyé plus de 350 000 civils dans le territoire, l’enjeu d’un conflit persistant entre le Maroc et le Front Polisario, qui poursuit l’indépendance au nom de la population sahraouie autochtone. L’ONU considère ce territoire comme non autonome depuis 1963 et reconnaît le droit à l’autodétermination. Bien que le Maroc exerce ces dernières années une pression diplomatique considérable et recueille des soutiens pour sa controversée proposition d’autonomie, aucun processus de décolonisation n’a été mené à son terme. Depuis quelques années, les États membres européens sont confrontés à un choix: rejoindre les reconnaissances bilatérales transactionnelles de l’annexion marocaine, ou s’en tenir à l’ancien cadre onusien qui promet depuis 1991 un référendum portant sur le choix entre l’indépendance, l’autonomie ou l’intégration complète au Maroc.
Une nouvelle dynamique diplomatique
Il semble qu’un nouveau train soit parti autour de ce conflit, conduit par de grandes puissances qui n’abordent plus la question sous l’angle du droit international, mais à travers des transactions géopolitiques. Après que Trump a conclu les Accords d’Abraham en 2020 – soi-disant pour favoriser la paix entre Israël et plusieurs États arabes –, il est rapidement apparu que ces accords relevaient davantage d’un exemple caractéristique de sa pensée transactionnelle et de ses échanges géopolitiques que d’une véritable diplomatie de réconciliation. Washington a ainsi soutenu la revendication de souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël.
En 2024, Macron a rejoint cette dynamique en reconnaissant ouvertement la revendication marocaine dans une lettre personnelle adressée au roi du Maroc, suivie d’un discours devant le Parlement marocain à Rabat quelques mois plus tard, créant ainsi lui aussi un précédent diplomatique. Lorsque le ministre Prévot a annoncé en octobre 2025 que la Belgique, dans le cadre d’un nouvel accord bilatéral, apporterait son soutien diplomatique à la revendication marocaine, la Belgique semblait tomber dans le même piège. La question se pose alors : pourquoi de plus en plus de pays de l’UE accrochent-ils leur wagon au train lancé par Trump et Macron ?
Le plan d’autonomie marocain : entre autodétermination et annexion
En 1975, la Cour internationale de justice a statué que la population sahraouie avait droit à l’autodétermination. Cela signifie que la population du Sahara occidental doit pouvoir décider elle-même de son avenir politique : indépendance, intégration complète ou autonomie au sein du royaume marocain. Cette dernière option constitue le cœur du plan d’autonomie que le Maroc a soumis à l’ONU en 2007 sous la forme d’un document d’à peine cinq pages. Le début d’une vaste campagne diplomatique visant à rallier d’autres pays à sa proposition.
Depuis lors, Rabat présente ce plan comme la solution la plus « réaliste » et « pragmatique » au conflit. En substance, la proposition prévoit une forme d’autogouvernance locale pour le Sahara occidental, avec des compétences limitées en matière de culture et d’économie. Des domaines cruciaux tels que la défense, les affaires étrangères, la religion et l’exploitation des ressources naturelles restent cependant sous le contrôle du gouvernement central à Rabat. L’autonomie demeure ainsi strictement subordonnée et intégrée dans la structure étatique marocaine.
Cette conception contraste fortement avec l’approche originelle de l’ONU. Le plan de paix de 1991 prévoyait en effet un référendum permettant à la population sahraouie de choisir librement entre différentes options pour son avenir, y compris l’indépendance. C’est précisément ce référendum qui est devenu la principale ligne de fracture du conflit, notamment en raison de désaccords sur qui peut être considéré comme électeur. Alors que le Front Polisario souhaite réserver le droit de vote aux seuls Sahraouis autochtones, le Maroc plaide pour un corps électoral plus large, incluant les colons marocains. Une différence qui déterminerait fondamentalement l’issue d’un tel référendum.
Le plan d’autonomie de 2007 contourne cette impasse en ne proposant que l’autonomie comme seule issue possible. Il exclut ainsi d’emblée l’option d’une véritable autodétermination. De plus, la proposition a été élaborée de manière descendante, sans consultation effective du Front Polisario, et encore moins de la population sahraouie elle-même.
Exprimer son soutien au plan d’autonomie, c’est reconnaître la revendication marocaine sur le Sahara occidental, en dépit du fait que celle-ci reste contestée sur le plan international. Pour les États membres européens, qui se réclament explicitement du droit international dans leur politique étrangère, une question fondamentale de cohérence se pose dès lors.
Tant que le plan d’autonomie impose l’autonomie comme seul horizon et ne laisse aucune place à un choix libre, la tension entre pragmatisme diplomatique et principes juridiques persistera. En ce sens, la proposition oscille entre autodétermination et annexion de facto.
Un consensus en rapide expansion
Depuis les Accords d’Abraham, un large consensus diplomatique autour du plan d’autonomie marocain semble se former à grande vitesse au sein de l’Union européenne. D’un côté, des États membres soutiennent le plan d’autonomie comme une « solution réaliste » au conflit. De l’autre, certains pays vont encore plus loin : ils évoquent explicitement la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. La France et la Belgique appartiennent à cette dernière catégorie. Leur utilisation de termes tels que la marocanité du Sahara ou les Provinces du Sud s’inscrit étroitement dans le discours marocain et contribue à la normalisation de cette revendication.

Enfin, une petite minorité continue de se tenir à l’écart. L’Irlande maintient une position explicitement neutre et s’abstient de soutenir le plan d’autonomie. L’Italie reste pour l’instant prudente: bien que des voix s’élèvent au Parlement pour soutenir le plan, le gouvernement ne s’est pas encore officiellement rallié à ce glissement diplomatique. Concernant certains autres États membres, comme la Lettonie et la Lituanie, la position reste pour l’instant incertaine faute de déclarations vérifiables.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes: 23 des 27 États membres de l’UE se sont rangés derrière le plan d’autonomie marocain. Ce qui était autrefois une position européenne divisée semble ainsi évoluer de plus en plus vers un quasi-consensus interétatique. Pour comprendre ce glissement, il convient d’examiner de près les déclarations de soutien officielles elles-mêmes.
Soutien réfléchi ou simple copier-coller ?
Qui compare côte à côte les déclarations officielles des dirigeants européens sur le plan d’autonomie marocain voit rapidement un schéma frappant se dessiner. Les formulations diffèrent légèrement, mais la rhétorique est toujours la même : le plan d’autonomie est « serious and credible », il constitue « a good basis », et il s’inscrit dans le cadre des résolutions onusiennes. On dirait que les pays ont consulté le texte des uns et des autres au moment de rédiger leur déclaration — ou celui de Rabat lui-même.
Dans les communiqués communs, on retrouve quasi exactement la même phrase. Le Danmark décrit le plan comme « a serious and credible contribution to the ongoing UN process and as a good basis for a solution agreed upon between the parties ». L’Allemagne parle de « a serious and credible effort (…) and as a good basis for a solution agreed upon between the parties ». L’Estonie: « a serious, credible and good basis for a solution agreed upon between the parties ». L’Autriche: « considers the autonomy plan (…) as a serious and credible contribution (…) and as a basis for a solution agreed upon by the parties ». La construction est invariablement identique.
Il en va de même pour la justification du plan. Là où l’Allemagne et l’Estonie parlent de « a just, pragmatic, lasting, and mutually acceptable political solution », la Croatie et la Suède en varient légèrement la formulation. La description normative du plan d’autonomie comme une « realistic, pragmatic, sustainable and compromise-based political solution » apparaît entre autres dans les déclarations de l’Allemagne, de l’Estonie, du Luxembourg et du Portugal, comme autant de variations sur un seul et même script.
Bien que les États membres de l’UE ancrent systématiquement leur position dans le cadre onusien, les références explicites aux principes substantiels du droit international et en particulier au droit à l’autodétermination restent rares.
Cela soulève inévitablement des questions. Le plan d’autonomie lui-même n’existe en effet que comme document d’intention datant de 2007 et n’a jamais été concrètement élaboré. Apporter son soutien à un plan qui n’existe pas de facto, pour le légitimer ensuite via le droit international et le cadre onusien, est pour le moins paradoxal: le droit à l’autodétermination au cœur de l’approche onusienne depuis 1991 s’en trouve tacitement écarté.
Les formulations quasi identiques dans les déclarations communes témoignent d’un effet de contagion et d’une préparation intellectuelle peu approfondie. Elles soulèvent des questions sur la résistance des décideurs européens aux pressions du lobbying marocain — et sur la mesure dans laquelle les intérêts bilatéraux pèsent plus lourd qu’une lecture critique du dossier. Ce que recouvrent précisément ces intérêts bilatéraux n’a d’ailleurs rien de mystérieux: les États membres les formulent eux-mêmes dans leurs déclarations. Par exemple le ministre belge des Affaires étrangères Maxime Prévot ne laissait guère de place à l’ambiguïté lorsqu’il a décrit la reconnaissance belge comme faisant partie d’un accord mutuel:
« La Belgique et le Maroc n’ont pas simplement signé un texte pour le ranger dans un tiroir avec d’autres déclarations d’intention. Non, la Belgique et le Maroc ont conclu un accord important : le renforcement de notre coopération en matière de sécurité, de justice et de migration. »
Un accord, rappelons-le, portant sur la sécurité, la justice et la migration et non sur les droits de l’homme ou l’autodétermination, alors qu’il est bien question du sort de la population sahraouie.
La mise à nu des intérêts: la logique transactionnelle
En 2026, il n’est pas nécessaire de chercher bien loin les motivations derrière des décisions gouvernementales contestées. Il suffit parfois de lire les déclarations officielles elles-mêmes. Dans les communiqués communs entre le Maroc et les différents États membres européens qui ont exprimé leur soutien, la reconnaissance va systématiquement de pair avec l’ancrage d’une coopération bilatérale dans divers domaines. La logique est aussi simple qu’inconfortable : échanger un soutien contre un accès au commerce, aux ressources naturelles, aux énergies renouvelables, à la gestion migratoire et à la sécurité.
Photos : Ann Grossi
Prenons les ressources naturelles: le Sahara occidental abrite certaines des plus grandes réserves de phosphates au monde, un atout stratégique qui n’échappe pas aux États membres européens. En matière d’énergie renouvelable, des parcs éoliens et solaires ont été construits dans les territoires occupés, en partie avec des capitaux européens ou en vue de répondre aux besoins énergétiques européens. En matière de sécurité, le Maroc est considéré, d’après les déclarations conjointes, comme un acteur stable sur le flanc sud de l’UE, une région aujourd’hui en proie au terrorisme, au trafic de drogue et à la migration irrégulière. Le Maroc se positionne comme le gardien indispensable de cette frontière — et les capitales européennes reprennent volontiers ce cadrage.
En matière de migration, il a déjà été démontré par le passé que le Maroc est capable d’utiliser la gestion des flux migratoires, ou le contrôle de ses frontières, comme levier dans le dossier du Sahara occidental. La crise de Ceuta en a fourni une illustration claire, lorsque le Maroc a mobilisé le contrôle aux frontières comme instrument géopolitique afin d’obtenir le soutien de l’Espagne à ses revendications sur le Sahara occidental.
Sur le plan commercial également, la balance n’est pas équilibrée. La Cour de justice de l’Union européenne a jugé dans son arrêt du 4 octobre 2024 que les accords commerciaux et de pêche européens avec le Maroc englobaient à tort les territoires occupés. Concrètement, cela signifie que des tomates, des melons et des sardines provenant du Sahara occidental sont vendus sur le marché européen comme des produits marocains. Les États membres de l’UE sont tenus de respecter cette jurisprudence.
Les accords de Madrid: rien de nouveau
Bien que les États membres européens et la France en particulier aient fait d’importantes concessions diplomatiques pour soutenir le plan d’autonomie marocain, celles-ci semblent pour l’instant peu payantes. L’Europe est mise à l’écart. Début 2026, trois discussions se sont tenues à huis clos entre les acteurs directement concernés: le Maroc et le Front Polisario, sous la supervision des États-Unis, avec l’Algérie et la Mauritanie comme observateurs. Les dirigeants européens n’y participaient pas.
À l’issue de ces discussions, le Maroc a décidé d’actualiser son plan d’autonomie, le faisant passer de quatre à une quarantaine de pages. Le document révisé n’a pas encore été officiellement publié, mais sur la base des premières fuites, il est difficile de parler de véritable autonomie, sans même évoquer l’autodétermination. Ainsi, les Sahraouis n’ont dans les deux versions aucun droit à leur propre drapeau ou hymne national.
Les accords de Madrid confirment un schéma visible ailleurs également : Trump se place à la tête d’une prétendue résolution des conflits, tandis que les dirigeants européens regardent sans avoir de véritable voix dans les négociations. Le parallèle avec l’Ukraine et Gaza s’impose. Des concessions diplomatiques ont été consenties, des positions ont été prises, mais les Européens ne sont pas à la table.
Les intérêts que les États membres européens s’attribuent comme l’accès aux phosphates, aux énergies renouvelables ou à la gestion migratoire reposent sur l’hypothèse que le Maroc honorera sa part de l’accord implicite. Mais si la solution finale est déterminée à Washington et à Rabat sans voix européenne, rien ne garantit que ces intérêts se concrétiseront effectivement. En d’autres termes : les dirigeants européens seraient-ils à nouveau menés en bateau?
Les dirigeants européens sont montés dans un train dont ils ne connaissent pas la véritable destination, et dont le conducteur ne se trouve plus depuis longtemps à Bruxelles. La destination semble en tout cas pour l’instant bien éloignée du droit international.
Matteo De Brabander
Pour le Comité Belge de soutien au Peuple Sahraoui








