Bien que le mouvement syndical américain soit parfois dépeint comme belliciste et xénophobe, cette caractérisation occulte ses tentatives répétées de s’attaquer au problème mondial de la guerre.

Par Lawrence S. Wittner

Le 9 juin 2026, par exemple, les délégués réunis lors du congrès national annuel de l’AFL-CIO — la fédération syndicale forte de 15 millions de membres à laquelle sont affiliés la plupart des syndicats américains — ont voté l’adoption de la résolution 9, intitulée « Nous voulons un monde juste et pacifique ».

Affirmant que « les travailleurs ne doivent jamais être traités comme des pions dans des luttes de pouvoir géopolitiques », la résolution promet que « nous soutiendrons les travailleurs et les communautés touchés par la guerre » et que « nous plaiderons pour la fin des guerres qui menacent les moyens de subsistance, la sécurité et les droits des travailleurs ».

« À Gaza », souligne la déclaration de l’AFL-CIO, « nous exigeons un cessez-le-feu immédiat et permanent ; un accès humanitaire total, sûr et continu ; l’arrêt des transferts d’armes susceptibles de faciliter des violations du droit international par toutes les parties ; ainsi qu’un processus politique crédible, fondé sur le droit international et les résolutions de l’ONU, pour parvenir à une paix juste et durable. »

Par ailleurs, elle déclare que l’AFL-CIO « s’investira résolument au sein des institutions internationales », telles que l’Organisation des Nations unies et l’Organisation internationale du Travail, et « plaidera pour que le gouvernement et les syndicats américains continuent de participer aux négociations internationales », y compris celles portant sur le changement climatique et l’énergie dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques et de l’Accord de Paris.

S’élevant contre les tentatives démagogiques « de diviser les travailleurs par la peur, l’exclusion et une rhétorique raciste anti-migrants », la fédération syndicale s’est opposée aux « interdictions de voyager et aux politiques migratoires discriminatoires », a dénoncé « l’abandon des engagements relatifs aux réfugiés et au droit d’asile prévus par le droit international » et a exigé « le respect des procédures régulières pour tous ». Elle s’est engagée à « œuvrer pour (…) des politiques étrangères qui favorisent la paix et mettent fin au soutien aux gouvernements répressifs ».

Trois mois plus tôt, critiquant les gouvernements américain et israélien pour avoir déclenché une guerre contre l’Iran, l’AFL-CIO avait publié une déclaration appelant à mettre fin au conflit et exigeant « le strict respect du droit international, de la Charte des Nations unies et de la Constitution des États-Unis, laquelle requiert que la voix du peuple s’exprime par l’intermédiaire du Congrès pour toute autorisation de guerre ».

Certes, les prises de position du mouvement syndical en faveur de la paix et de la coopération internationale ne s’accompagnent pas toujours de campagnes syndicales d’envergure pour les concrétiser. Au sein du mouvement syndical américain, les questions de politique intérieure, qui affectent directement les travailleurs, ont tendance à primer sur les enjeux de politique étrangère.

Par ailleurs, durant la majeure partie de la guerre froide, une grande partie de la direction de l’AFL-CIO a adopté une ligne très belliciste, faisant preuve d’un patriotisme fervent et soutenant les interventions militaires américaines en Asie, en Amérique latine et en Afrique. Le président de l’AFL-CIO, George Meany, a œuvré avec vigueur et succès pour que la fédération syndicale apporte un « soutien sans réserve » à la guerre du Vietnam menée par les États-Unis et, en 1972, pour qu’elle refuse de soutenir la candidature pacifiste du sénateur George McGovern, investi par le Parti démocrate pour l’élection présidentielle.

Cela dit, depuis plus d’un siècle, un nombre important de dirigeants syndicaux américains de premier plan ont défendu la cause de la paix. Parmi eux figure Eugene Debs (président de l’American Railway Union – syndicat des cheminots américains), critique virulent de la guerre hispano-américaine et de la Première Guerre mondiale ; en raison de cette position, il devint le prisonnier politique le plus célèbre du pays. Un autre fut « Big Bill » Haywood (dirigeant des Industrial Workers of the World – Travailleurs industriels du monde), qui condamna la Première Guerre mondiale et qui, pour échapper au sort réservé à Debs, s’exila hors du pays.

Par la suite, des dirigeants syndicaux favorables à la paix ont compté dans leurs rangs Walter Reuther (président de l‘United Auto Workers et vice-président de l’AFL-CIO) ; fédéraliste mondial, il a siégé au conseil d’administration du National Committee for a Sane Nuclear Policy (plus connu sous le nom de SANE) et s’est opposé à la ligne belliciste adoptée par Meany durant la guerre froide. Un autre dirigeant, William Winpisinger (président de l’International Association of Machinists), est devenu coprésident de SANE et a milité activement pour la conversion d’une économie de guerre en une économie de paix.

En effet, Samuel Gompers, fondateur et et longtemps président de l’American Federation of Labor, avait débuté sa carrière syndicale en fervent défenseur de la paix. En 1893, répondant à la question « Que veulent les travailleurs ? », Gompers avait déclaré : « Nous voulons plus d’écoles et moins de prisons ; plus de livres et moins d’arsenaux. » Quelques années plus tard, il a vivement critiqué le rôle impérialiste des États-Unis aux Philippines.

À maintes reprises, des militants syndicaux américains ont exprimé des points de vue similaires.

Même durant la guerre du Vietnam, alors que la direction de l’AFL-CIO et de nombreux syndicats affichaient des positions bellicistes, une contestation importante a émergé au sein du mouvement syndical. Plusieurs grands syndicats se sont démarqués de la ligne officielle de l’AFL-CIO et, dès 1970, les dirigeants de 22 syndicats américains se sont ralliés à un appel réclamant le retrait des forces militaires américaines du Vietnam.

La mobilisation pacifiste au sein du monde syndical a connu un regain d’intensité dans les années 1980. Un « Comité syndical national de soutien à la démocratie et aux droits humains au Salvador » a vu le jour et a dénoncé l’aide militaire apportée par l’administration Reagan à des gouvernements de droite répressifs qui combattaient des rebelles de gauche en Amérique centrale. Sous cette pression, les délégués réunis lors du congrès national de l’AFL-CIO en 1985 ont adopté à une écrasante majorité une résolution contestant la politique du gouvernement américain ; ils y prônaient « un règlement négocié plutôt qu’une victoire militaire » dans la région. Par ailleurs, dès 1986, bien plus de la moitié des syndicats affiliés à l’AFL-CIO soutenaient la campagne pour le gel des armes nucléaires (« Nuclear Freeze ») lancée par le mouvement pacifiste américain, laquelle réclamait l’arrêt de la course aux armements nucléaires.

La guerre en Irak a suscité une nouvelle vague de militantisme pacifiste au sein du mouvement syndical. En janvier 2003, alors qu’une invasion militaire américaine de l’Irak se profilait, quelque 125 délégués issus de divers syndicats se sont réunis au siège de la section locale 705 du syndicat des Teamsters, à Chicago, pour fonder l’organisation U.S. Labor Against the War (USLAW) [Travailleurs américains contre la guerre]. Après le début de l’invasion en mars de la même année, cette nouvelle organisation s’est rapidement développée, devenant une voix influente au sein des sections locales, des syndicats eux-mêmes et des antennes régionales de l’AFL-CIO. Elle a acquis une telle influence qu’en 2005, lors du congrès de la fédération syndicale, les délégués ont adopté à une écrasante majorité une résolution exigeant le « retrait rapide » des troupes américaines du conflit.

Par conséquent, l’appel lancé en juin [2026] par l’AFL-CIO en faveur d’un monde juste et pacifique s’inscrit dans la continuité d’une grande partie de l’histoire du mouvement syndical. Il ne faut pas non plus écarter le mouvement syndical comme force potentielle de paix et de coopération internationale pour l’avenir.

Traduction: Evelyn Tischer

Lawrence S. Wittner (https://www.lawrenceswittner.com/) est professeur émérite d’histoire à l’université d’État de New York à Albany (ou SUNY Albany) et l’auteur de l’ouvrage *Confronting the Bomb* [afronter la bombe] (Stanford University Press).