Dans cet hommage modeste, je souhaite souligner l’immense héritage que Morin a légué à l’humanité, à l’occasion de son décès récent. Il se concentre sur un seul de ses ouvrages, mais sa richesse et sa profondeur suffisent amplement à susciter l’admiration et la reconnaissance pour ce grand maître, humaniste et visionnaire des sciences sociales et de l’éducation.

Ce texte naît de mon admiration pour cet homme sage, dont l’héritage éducatif, social et philosophique est profond, porteur d’espérance et d’une grande richesse. En tant que professeur, je l’ai découvert au cours de mes études de troisième cycle. Pour cette chronique, je me concentrerai sur l’un de ses multiples ouvrages sublimes : Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (année 1999).

Je commence en disant que le monde des idées pédagogiques et sociologiques est en deuil : Morin vient de nous quitter physiquement, homme visionnaire, esprit lumineux qui a traversé un siècle entier de barbaries et de luttes avec un regard attentif, le cœur ouvert et l’esprit lucide. Il nous laisse à l’âge de 105 ans, ayant été un penseur et un témoin exceptionnel de l’histoire contemporaine.

Morin fut sociologue, anthropologue et philosophe, mais avant toute chose, un humaniste planétaire. Son héritage dans le domaine éducatif nous invite à repenser l’éducation en nous incitant à abattre les murs qui séparent les sciences des humanités. Sur le plan humain et philosophique, il nous a appris que la raison ne doit pas étouffer l’affectivité, mais l’embrasser, car nous sommes à la fois des êtres logiques et poétiques (homo sapiens-demens). Sur le plan social, sa voix s’est toujours élevée pour nous rappeler que la Terre n’est pas une ressource inerte, mais notre « Terre-Patrie », une grande communauté de destin où la solidarité et la compréhension mutuelle sont les seules voies pour sortir des crises qui nous accablent.

La valeur pédagogique et humaniste d’une œuvre éternelle

 À la fin du XXᵉ siècle, l’UNESCO demanda à Edgar Morin de projeter les lignes maîtresses de l’enseignement de demain. Le résultat fut le livre Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (1999).

Cet ouvrage n’est ni un manuel technique, ni un recueil de lois, ni un guide de contenus curriculaires abstraits. Il est, en essence, une carte de l’âme pour l’acte d’enseigner. Sa valeur pédagogique réside dans son audace à regarder les angles morts de nos systèmes scolaires : ces oublis fondamentaux que nous laissons de côté sous la soumission au paradigme positiviste (résultats quantifiables, centralité du mesurable) et l’obsession de la spécialisation technique.

La valeur humaniste du livre est inestimable. Morin nous rend la poésie de l’existence et aussi celle de l’acte éducatif. Il nous dit qu’éduquer ne consiste pas à remplir un récipient de données fragmentées, mais à allumer le feu de la curiosité, de la pensée critique et créative, à relier les différentes dimensions de la vie et à préparer les êtres humains à l’aventure de vivre, d’aimer et d’habiter cette planète en des temps d’incertitude et de vacuité.

Sur l’essence des 7 savoirs, cadeau de Morin au monde (idées centrales)

  1. Les aveuglements du savoir : l’erreur et l’illusion

L’éducation actuelle vit sous la grande erreur de supposer que le savoir est un outil parfait qui se transmet déjà fabriqué. Morin nous avertit que toute connaissance court le risque de l’illusion et de l’erreur, car l’esprit humain traduit et reconstruit la réalité à travers ses propres peurs, désirs et mémoires de manière inconsciente. Nous devons enseigner aux étudiants à connaître le savoir lui-même, à élever l’apprentissage vers des stades de métacognition, en mettant en pratique des processus de réflexion, de critique et d’autocritique constants, afin de ne pas tomber dans le dogme et le faux confort des vérités absolues et indiscutables.

  1. Les principes d’un savoir situé et pertinent

Nous avons hyper-spécialisé le savoir, séparant la science et la technique des lettres, divisant les problèmes en parcelles abstraites et rendant invisible le tout. Pourtant, les défis du monde réel sont globaux, multidimensionnels et complexes, y compris la vie humaine. Ce savoir nous invite à éveiller la curiosité naturelle et l’intelligence générale de l’étudiant pour qu’il apprenne à contextualiser l’information. Il est urgent d’enseigner les méthodes qui permettent d’unir les parties au tout et le tout aux parties, car rien dans cet univers n’existe de manière isolée.

  1. Enseigner la condition humaine

 Dans les plans et programmes du système scolaire, l’humain s’est retrouvé désintégré ou trop diffus : le corps dans les livres de biologie, la psyché en psychologie, la société en sociologie et l’âme en littérature. Ainsi, l’être humain s’est perdu et, par conséquent, est sorti du centre ; d’autres sont les valeurs, d’autres les priorités. Morin nous demande de restaurer cette unité complexe. Nous sommes des êtres à la fois cosmiques, physiques, biologiques, culturels et spirituels. L’éducation doit montrer que nous sommes une merveilleuse unité humaine qui se nourrit et évolue à travers son histoire personnelle et sociale, tout au long d’un chemin de libération et d’amélioration de sa condition vitale.

  1. Enseigner et sensibiliser à l’identité planétaire

Pour la première fois dans l’histoire, grâce à la mondialisation (et non à la globalisation et son accent mercantile), nous faisons partie d’un tissu mondial unique ; nous partageons les mêmes crises, économies et informations. Cependant, nous traînons un lourd héritage de mort provoqué par la violence sous ses différentes formes et par la dégradation socio-environnementale. L’éducation du futur doit semer la conscience que la Terre est notre foyer commun et tous les êtres humains partagent une même communauté de destin. Il est urgent d’apprendre à nous sentir citoyens de la Terre-Patrie.

  1. Affronter les incertitudes

 Pendant des siècles, on nous a enseigné que la science nous donnerait des certitudes absolues et que l’avenir était prévisible. Le XXᵉ siècle a détruit cette illusion en révélant que l’univers et l’histoire avancent par accidents, détours et chaos. Morin nous offre une métaphore inoubliable : « Nous devons apprendre à naviguer dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitudes. » L’éducation doit préparer les esprits des nouvelles générations à attendre l’inattendu et à l’affronter par des stratégies flexibles capables de s’adapter en cours de route.

  1. Enseigner la compréhension

La compréhension mutuelle est le moyen et la fin de la communication et de l’interaction humaine, mais elle est tragiquement absente des salles de classe. Nous vivons sur une planète hyperconnectée technologiquement, mais plongée dans un état involutif d’incompréhension, de racisme, de xénophobie et de mépris pour la vie d’autrui. Ce savoir propose une éthique de la compréhension qui attaque les racines de l’égocentrisme et de l’individualisme. Comprendre exige d’apprendre à ne pas réduire l’autre à une chose ni à le valoriser selon la convenance ou l’utilité, mais à pratiquer l’introspection, l’empathie et à ouvrir notre cœur à autrui qui pense et ressent de manière semblable, car nous partageons une même condition humaine.

  1. L’éthique du genre humain

La morale ne s’enseigne pas par la rationalité ni par des leçons répétitives en classe, mais naît de la prise de conscience de notre triple réalité : nous sommes, en même temps, individu, société et espèce. Nous portons ce cycle indissoluble en nous. L’éducation doit promouvoir une « anthropo-éthique » qui encourage la démocratie (le contrôle mutuel entre l’individu et la société) et qui conçoit l’humanité comme un destin planétaire solidaire, se projetant vers le progrès et le bien-être de tous, sans exception. Le défi pour l’école est de traduire cette conscience en une volonté réelle d’exercer la citoyenneté terrestre.

Derniers mots : le phare de l’éducation d’aujourd’hui et de demain

 Face à la peine de sa récente disparition, ajoutée aux événements turbulents des XXᵉ et XXIᵉ siècles, l’héritage d’Edgar Morin dans Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur s’affirme non comme un texte du passé, mais comme un phare indispensable pour les temps présents. L’éducation actuelle ne peut continuer à être complice d’une pensée fragmentée qui automatise les esprits, déshumanise les relations et tourne le dos à notre fragilité terrestre. Aujourd’hui plus que jamais, notre mission en tant qu’éducateurs et citoyens est de retrouver l’essence humaine de tout processus éducatif (à ses différents niveaux). Nous devons avancer vers une pédagogie intégrale du lien et de la collaboration, une école vivante qui enseigne à relier les savoirs à la vie, qui embrasse l’incertitude avec courage, qui sème la paix par la compréhension et qui allume dans les consciences la fierté et la responsabilité d’appartenir à cette grande Terre-Patrie. Cher Maître Edgar Morin : ton héritage est destiné à une vie éternelle ; il restera à jamais dans l’atmosphère de chaque salle de classe, en particulier là où se trouve un éducateur ou une éducatrice qui enseigne avec amour, complexité et vocation de semer l’espérance.

Marcelo Castillo Duvauchelle

Professeur humaniste

Master en Éducation, spécialité  Leadership transformationnel

Chili

*https://es.wikipedia.org/wiki/Edgar_Morin