L’équipe qui représente l’Argentine lors de cette Coupe du monde de football s’apprête à disputer un match contre la sélection qui porte le maillot de l’Angleterre.
Autrefois, la grande majorité des supporters de football du monde entier aurait affiché sans ambiguïté ses préférences. Les peuples du Sud, en particulier, auraient « serré les coudes » – c’est-à-dire encouragé avec force, collectivement – pour que l’équipe anglaise succombe face à celle du Rio de la Plata.
L’histoire, qui s’étend sur plusieurs siècles, y verrait une compensation bien insuffisante, minime, mais symboliquement juste, pour tant d’humiliations subies aux mains d’empires qui se sont enrichis pendant des siècles aux dépens des autres peuples du monde. Même à une époque plus récente, la Couronne et ses Premiers ministres sont restés invariablement du côté de leur rejeton impérialiste, entretenant une alliance suprémaciste et s’opposant à toute tentative d’égalisation équitable dans les relations internationales.
Malgré le déclin de son empire, la City de Londres – non pas la ville, mais son quartier financier – reste l’un des centres de spéculation les plus influents au niveau international, peut-être seulement devancée aujourd’hui, en termes de volume de transactions, par la Bourse de New York et celle de Taïwan. Elle est donc une complice incontournable du capitalisme usuraire qui dévore les rêves et l’existence de millions de personnes.
Malgré tout cela, de nombreux supporters éprouvent aujourd’hui une forte ambiguïté vis-à-vis de la sélection argentine et ne sont pas sûrs de souhaiter sa victoire, même s’ils approuvent la défaite des Anglais.
La cause ne réside peut-être pas dans les événements observés lors des derniers matchs – le but refusé à l’Égypte ou la « mistaken identity » (erreur d’identité), la nouvelle règle de la FIFA qui a inversé le sens d’un carton donné par l’arbitre au milieu de terrain argentin Leandro Paredes et a renvoyé le Suisse Emboló au vestiaire pour simulation et double carton jaune, laissant son équipe en infériorité numérique.
Même l’élimination de leurs propres équipes n’aurait pas eu assez de poids pour briser leur esprit anticolonialiste et le retourner contre leurs compatriotes du Cône Sud.
D’un point de vue plus général, on pourrait dire qu’il existe peut-être une certaine soif de revanche contre cette image de « supériorité » qui leur est attribuée et, à en juger par certains comportements fanfarons, que les Argentins – et tout particulièrement les habitants de leur capitale, les « porteños » – s’attribuent eux-mêmes.
Une caractéristique qui découle peut-être de leur tentative de se rapprocher de ce qui est « européen » et « blanc », même si l’Europe est aujourd’hui bien plus multiculturelle que beaucoup ne l’imaginent. Le fait d’avoir aujourd’hui à la présidence une sorte de vice-consul affilié aux États-Unis d’Amérique dans leurs tentatives de colonisation continentale n’arrange pas les choses non plus. Un personnage qui remplit la fonction de ce que l’on appelait, depuis l’époque du colonialisme anglais, un « cipaye », en référence aux indigènes recrutés pour servir l’empire. Dans un curieux revirement culturel, on tente ainsi de relier cette situation « à la sud-américaine » au suprémacisme ancré dans le méprisable « destin manifeste » de ceux qui se prétendent les élus d’un dieu lointain.
Mais pour que ces aspirants à la distinction méritocratique ne se sentent pas trop à l’aise dans leur rôle de « différents » par rapport aux autres, il faut souligner que l’eurocentrisme ambitieux d’une certaine culture élitiste argentine, généralement proche du pouvoir économique, n’est pas et n’a jamais été l’apanage exclusif de ces contrées. Le racisme et le déni de soi sont malheureusement toujours bien vivants dans toute l’Amérique latine. Et on sait bien que le malheur des autres fait le bonheur des imbéciles.
Le problème de l’identité
Les temps qui courent, et à un rythme toujours plus effréné, ébranlent toute la structure psychosociale. Les anciennes catégories s’effondrent les unes après les autres et, avec elles, les valeurs qui constituent le ciment de la société. Beaucoup regrettent la disparition de ce paysage, même s’il s’est avéré objectivement défavorable à leur vie. La nostalgie obscurcit les sentiments, surtout dans les régions si attachées au tango, mais aussi partout ailleurs.
Il subsiste donc certains symboles qui créent l’illusion de rester intacts et d’abriter une identité évanescente. L’un des principaux signes identitaires est aujourd’hui le « pays », avec ses couleurs, ses hymnes et ses drapeaux, qui recouvrent presque tout le terrain de jeu et peut-être même l’âme avant chaque match. Des emblèmes qui, autrefois, symbolisaient la marche vers des objectifs communs, en surmontant des situations de fragmentation féodale ou de tribalisme hérité.
Aujourd’hui, la ferveur des chants, le geste des joueurs de porter la main au cœur et l’euphorie que ressentent les populations lorsqu’elles remportent une victoire sont autant de manifestations d’un désir et d’un besoin d’identité incontestables. Une identité qui, dans la vie quotidienne, après ce sentiment éphémère mais sincère de communion qu’un but suscite, disparaît peut-être pour laisser place à la solitude, au manque d’empathie, voire à la cruauté dans les relations avec ses semblables.
Si seulement on pouvait garder vivant le souvenir de ces moments de communion et les promouvoir comme un style de vie. Et si seulement ce sentiment de fraternité pouvait s’étendre à toute l’humanité, au-delà de l’identification à des bannières qui divisent. L’humanité aurait alors franchi une étape : celle de se sentir humaine avec et pour les autres.
Nous pourrons même aller plus loin, en comprenant que nous humaniser ne signifie pas seulement la possibilité de créer des liens avec les autres et de transformer la violence qui prévaut dans le milieu social, mais que cela nous ouvre la porte au choix et à la liberté face aux conditionnements et aux déterminismes. Une porte de transformation permanente qui nous invite à aller au-delà de toute identification.
Si nous ne franchissons pas cette porte avec joie et détermination, si nous restons prisonniers de croyances immuables forgées dans le passé, nous risquons de voir le jeu prendre une direction contraire à notre objectif, en raison d’une « identité erronée ».








