Plus de quarante-neuf millions six cent mille femmes, filles et petites filles subissent les conséquences directes du conflit au Soudan ; agressées  sans pitié, elles sont violées jour et nuit, dès qu’elles sont aperçues  par les hommes soudanais dans tout le pays.
Beaucoup d’entre eux sont des combattants armés qui les soumettent et les frappent, écartant violemment leurs jambes, brisant à jamais leurs vies et détruisant leur enfance,  les condamnant au martyre et à la stigmatisation, devant le silence calculé des chaînes d’information occidentales.

Par Claudia Aranda, Montréal, Canada

Il existe une mathématique de l’indifférence qui révèle, avec une précision glaciale, le caractère sélectif de la compassion géopolitique en Occident. Lorsque le conflit armé a éclaté le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises, commandées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide paramilitaires, dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, alias Hemedti, les agences internationales estimaient à un peu plus de douze millions quatre cent mille le nombre de personnes en risque extrême.

Aujourd’hui, en multipliant par quatre cette mesure initiale après plus de trois ans de guerre dévastatrice, les données confirmées dans les mises à jour de juillet 2026 publiées par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et ONU Femmes révèlent un chiffre colossal et insoutenable : plus de quarante-neuf millions six cent mille femmes, filles et petites filles livrées à des conditions de totale vulnérabilité, exposées à la violence sexuelle systématique, à l’enlèvement et à la servitude, en pratique, à l’esclavage.

Multiplier par quatre le volume des victimes en un laps de temps aussi court n’est pas seulement un indicateur épidémiologique de la barbarie. C’est la preuve irréfutable que l’agression armée et la violence basée sur le genre contre les corps des femmes et des petites filles se sont consolidées comme une arme stratégique de terreur de masse, de nettoyage ethnique et de contrôle territorial. Pourtant, face à la plus grande crise de déplacement et d’asservissement systématique contre l’enfance et les femmes sur la planète, la réponse des grands conglomérats médiatiques occidentaux n’est pas la couverture d’urgence, mais le maintien rigoureux d’un mur de silence.

Cette omission n’est pas due à la fatigue informationnelle par laquelle l’académie bourgeoise justifie son désintérêt, mais à des raisons géopolitiques structurelles. Pour l’architecture médiatique hégémonique, la souffrance n’est traduisible en ligne éditoriale que lorsqu’elle s’aligne sur les intérêts défensifs ou commerciaux des puissances de l’Atlantique Nord. Approfondir la tragédie soudanaise exigerait de démasquer le tissu financier et logistique qui alimente le flux ininterrompu d’armements vers les deux camps.

Dans ce réseau de complicité, les Émirats arabes unis se distinguent directement, dont le soutien logistique et la fourniture d’armements lourds via des routes traversant le Tchad et la Libye pour approvisionner les Forces de soutien rapide ont été largement documentés dans les rapports du Groupe d’experts des Nations Unies sur le Soudan présentés au Conseil de sécurité.

S’y ajoute la participation historique du Groupe Wagner et de ses structures successorales sous le contrôle du Ministère de la Défense de la Fédération de Russie, liées au trafic et à l’exploitation de l’or soudanais en échange d’une instruction militaire et d’équipement pour les milices de Hemedti.

Du côté de l’armée régulière des Forces armées soudanaises, les transferts d’armes et de drones ont bénéficié du soutien d’acteurs étatiques comme l’Iran et l’Égypte, dont les fournitures d’aéronefs sans pilote ont intensifié les bombardements sur des zones urbaines densément peuplées.

Révéler qui arme les auteurs éclabousse directement des partenaires clés du tissu énergétique et diplomatique mondial. Oui, mondial.

Il est plus sûr pour les agendas éditoriaux occidentaux de garder le silence que de retracer le parcours du capital et du matériel qui financent le massacre. En ce moment même, un responsable majeur de ce silence infâme savoure son café cappuccino et son croissant au beurre dans un bureau confortable à Washington ou Dubaï, avec climatisation et belle vue sur l’extérieur, et bien sûr, avec une myopie sévère dans l’âme.

S’ajoute à cela un racisme épistémique structurel qui naturalise la violence sur le continent africain comme un phénomène atavique et inévitable, exonérant les chaînes d’information de la responsabilité éthique d’informer sur l’extermination des femmes, des filles et des petites filles.

Pendant que les rédactions européennes et nord-américaines privilégient des débats endogames, les plaintes recueillies directement sur le terrain par l’Initiative stratégique pour les femmes dans la Corne de l’Afrique, dans ses mises à jour de juin et juillet 2026, confirment que dans des régions comme le Kordofan du Nord, et particulièrement aux alentours d’El Obeid, un régime de chasse systématique s’est instauré. Les femmes et les petites filles sont confrontées quotidiennement à un dilemme mortel : risquer d’être la cible d’attaques de drones armés, comme dans un jeu vidéo, en cherchant de l’eau pendant les heures de clarté, ou être interceptées, enlevées et agressées par des milices si elles tentent de se déplacer sous le couvert de la nuit.

Parallèlement, les rapports émis en juillet 2026 par le Réseau des médecins soudanais et l’Organisation mondiale de la santé confirment que l’effondrement du système de santé dépasse quatre-vingts pour cent dans les zones de combat direct. La pénurie absolue de kits de prophylaxie post-exposition pour prévenir les infections au VIH et les grossesses forcées après les agressions transforme la survie en une condamnation à une torture physique et psychologique prolongée jusqu’à l’éternité.

Le silence médiatique n’est pas neutre ; c’est un acte de complicité. Quand as-tu vu ou lu pour la dernière fois une couverture large et avec l’urgence que mérite le cas du Soudan dans les médias de presse ? Chaque minute que les grandes chaînes omettent cette tragédie de leur ligne éditoriale quotidienne, apporte l’autorisation implicite accordée aux factions armées et à leurs acheteurs internationaux de ressources de continuer à utiliser les corps des femmes et des petites filles comme le champ de bataille de leurs ambitions de pouvoir.

Le journalisme indépendant a le devoir éthique de signaler la racine de cette cécité délibérée et de démanteler l’enceinte de l’impunité. C’est ce que nous faisons.

Références :

  1. Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) et ONU Femmes. Rapports de mise à jour sur la situation humanitaire et la violence basée sur le genre au Soudan (Juillet 2026).
  2. Conseil de sécurité des Nations Unies. Rapport du Groupe d’experts sur le Soudan établi en vertu de la résolution 1591 (2005), concernant les réseaux d’approvisionnement en armes, la logistique et le financement des Forces de soutien rapide (RSF) et des Forces armées soudanaises (SAF).
  3. Initiative stratégique pour les femmes dans la Corne de l’Afrique (SIHA Network). Rapports de suivi de terrain sur les violences sexuelles et les attaques contre les femmes et les filles au Kordofan du Nord et au Darfour (Juin-Juillet 2026).
  4. Organisation mondiale de la santé (OMS) et Réseau des médecins soudanais. Évaluations de l’effondrement du système de santé et du manque de fournitures médicales d’urgence dans les zones de conflit (Juillet 2026).