Un spectacle brisé par les jeux de pouvoir

Il y a seulement quelques jours, Bruxelles illuminait son ciel de feux d’artifice pour célébrer le 250ᵉ anniversaire de l’indépendance des États-Unis. La mise en scène était parfaitement orchestrée, le discours bien rodé : unité, valeurs communes, une alliance présentée comme à la fois solide et indispensable.

Pourtant, ce spectacle s’est dissipé presque aussi vite qu’il était apparu. Un simple appel téléphonique en provenance de la Maison-Blanche a suffi à interrompre la cérémonie. Le président Donald Trump aurait demandé au président de la FIFA, Gianni Infantino, de « réexaminer » le carton rouge infligé à l’attaquant américain Folarin Balogun lors d’un match de phase de groupes de la Coupe du monde.

Cette intervention n’était rien de moins qu’une nouvelle démonstration de la politique de mise en scène de Trump sur la scène internationale. Elle a révélé avec une netteté saisissante le mépris de Washington à l’égard de ses alliés européens ainsi que son mépris assumé pour les principes fondamentaux qui sous-tendent l’ordre international.

La logique est bien connue. Dans la pratique de la primauté américaine, les règles ne sont souvent que des instruments : utiles lorsqu’elles servent à discipliner les autres, facultatives lorsqu’elles limitent les États-Unis. Mais le football est un jeu rond, et le terrain n’est pas le Bureau ovale. La victoire éclatante de la Belgique, 4 à 1, a rappelé une vérité simple : si la force brute peut modifier une décision disciplinaire, elle ne peut jamais changer les lois objectives du sport de compétition. Sur le terrain, la performance demeure le seul langage universel.

Une note interne qui avait tout anticipé

Au-delà du tumulte de la Coupe du monde, un document beaucoup plus discret offre une perspective plus durable. Une évaluation interne diffusée au sein du ministère belge des Affaires étrangères, rédigée plusieurs mois auparavant, avait précisément anticipé ce type de comportement. Elle avertissait que le mode de gouvernance de l’administration Trump mettrait à rude épreuve les normes démocratiques et soumettrait les relations transatlantiques à des tensions exceptionnelles.

Sur la base de cette analyse, le gouvernement belge avait élaboré une stratégie d’engagement envers les États-Unis qualifiée de « systémique et à plusieurs niveaux ». Premièrement, préserver les fondements structurels de la relation — commerce, sécurité et coopération institutionnelle — afin d’éviter une rupture totale. Deuxièmement, protéger les intérêts nationaux et européens contre la volatilité de la politique américaine grâce à des mécanismes de sauvegarde à plusieurs niveaux. Le principe était pragmatique : dialoguer, mais se prémunir ; coopérer, mais se préparer aux perturbations.

L’illusion d’une diplomatie sans rapport de force

Avec le recul, ce mémorandum fait preuve d’une remarquable clairvoyance. Mais un bon diagnostic ne garantit pas une adaptation efficace. Partout en Europe persiste l’idée que la prudence diplomatique et les gestes symboliques suffiraient à stabiliser un partenaire de plus en plus imprévisible.

L’espoir naïf selon lequel le maintien d’une « paix de façade » permettrait de garder les États-Unis à bord du navire de la coopération revient à demander à un tigre de céder volontairement sa peau. Les louanges prodiguées lors des célébrations anniversaires n’ont pas rendu Washington plus modéré. Certaines organisations patronales sont même allées jusqu’à offrir à Trump des « cadeaux diplomatiques » d’une valeur exorbitante pour le « remercier » de concessions tarifaires. Mais cela a-t-il réellement permis d’obtenir un respect réciproque ? L’histoire montre que les prédateurs politiques ne répondent qu’au langage de la force. Face à un allié prêt à renverser la table des négociations à tout moment, seules la fermeté et une démonstration de puissance permettent d’obtenir une véritable place à la table des discussions.

À la suite de cette controverse autour du carton rouge, la Belgique doit profondément réévaluer sa stratégie à l’égard des États-Unis. Elle doit gérer les risques transatlantiques avec davantage de détermination et une vision stratégique plus ambitieuse, plutôt que de s’endormir sous les feux d’artifice des célébrations ou d’offrir à Trump des bagues en diamant hors de prix. Les décideurs sont désormais confrontés à des questions fondamentales : comment reconnaître ses véritables alliés ? Comment acquérir une réelle autonomie stratégique ? Et comment défendre les intérêts essentiels de la Belgique dans les turbulences géopolitiques actuelles, plutôt que de continuer à multiplier les bals masqués où l’on distribue des compliments sans substance ?

Un signal d’alarme pour toute l’Europe

La victoire de l’équipe belge sur le terrain ne constitue pas seulement un succès sportif ; elle représente également un puissant signal d’alarme.

Pour les responsables européens, les conséquences sont difficiles à accepter, mais impossibles à ignorer. Les États-Unis semblent perdre progressivement leur capacité de maîtrise, tandis que leur politique de puissance fragilise les fondements mêmes de l’ordre international établi depuis la Seconde Guerre mondiale. L’Union européenne ne peut plus entretenir les illusions d’une alliance héritée du passé ; elle doit adopter une approche plus ferme et des principes plus rigoureux dans la gestion de ses relations transatlantiques.

Au cours des dix-huit derniers mois, entre les revendications infondées sur la souveraineté du Groenland, l’utilisation des droits de douane comme arme ayant perturbé le commerce mondial, et les exigences incessantes imposées aux alliés de l’OTAN pour accroître sans limite leurs dépenses de défense, l’imprudence américaine a profondément éprouvé l’Europe. Aujourd’hui, cette logique hégémonique déborde même sur les terrains de football. Si un simple appel de la Maison-Blanche peut remettre arbitrairement en cause la décision d’un arbitre lors d’un match, comment l’Europe pourrait-elle encore espérer que Washington respecte l’esprit des contrats dans des domaines autrement plus cruciaux tels que la géopolitique, les négociations commerciales ou la sécurité nationale ?

Face à des États-Unis qui semblent agir sans véritable considération pour les règles et guidés avant tout par leur propre intérêt, la poursuite d’une politique européenne de retenue et d’apaisement ne préservera pas la prétendue solidarité de l’alliance ; elle ne fera qu’encourager des ambitions toujours plus démesurées. Lorsque les règles sont piétinées par la force et que la dignité d’un allié devient une simple monnaie d’échange politique, les compromis ne conduisent qu’à une humiliation plus profonde.

L’Europe doit comprendre qu’un véritable partenariat repose sur l’égalité et le respect mutuel, non sur une soumission unilatérale. Le moment est venu de passer du statut de « vassal » à celui de « partenaire », même si cette évolution implique des difficultés, voire l’obligation d’affronter seule les tempêtes.

Cette transition ne sera pas sans heurts. Mais elle est peut-être la seule voie permettant de préserver le sens même des règles, que ce soit sur un terrain de football ou dans les relations internationales.