Bruxelles : les familles des victimes du naufrage de Cutro réclament vérité et justice
Le 26 février 2023, une embarcation transportant des hommes, des femmes et des enfants s’est échouée à quelques dizaines de mètres de la plage de Steccato di Cutro, en Calabre. Au moins 94 personnes, dont 34 enfants, ont perdu la vie. Pour les proches des victimes et les survivants, il ne s’agit pas d’un simple naufrage, mais d’un « massacre d’État », conséquence directe de choix politiques et d’un défaut de secours.
Leur appel à la justice a trouvé un écho jusque dans l’enceinte du Parlement européen, à Bruxelles. À l’initiative de l’eurodéputé Mimmo Lucano, une rencontre s’est tenue le 24 juin avec le groupe de la Gauche au Parlement européen et la Caravane Migranti. Militants calabrais, journalistes, documentaristes, témoins du drame, survivants et familles endeuillées y ont dénoncé les politiques migratoires européennes qu’ils jugent responsables des tragédies qui se répètent depuis des années en Méditerranée et aux frontières de l’Union européenne.
Dans une lettre lue lors de la rencontre, les Afghanes Fatima Farzaneh et Laila Maleki, qui ont perdu une grande partie de leur famille dans le naufrage, écrivent : « Il est difficile de survivre avec le souvenir de nos proches morts au large de vos côtes. Pourtant, pour ceux qui ont perdu la vie et pour tous ceux qui continuent à se battre pour la justice, cette espérance ne doit ni être oubliée ni trahie. »
En ouvrant la conférence, Mimmo Lucano a estimé qu’il était « nécessaire de reconnaître cette tragédie comme un massacre d’État » et de présenter des excuses aux familles au nom des institutions. Ancien maire de Riace, il a rappelé qu’il avait lui-même présenté ces excuses dès les jours qui ont suivi le drame. Avant d’inviter l’assemblée à observer une minute de silence, il a dénoncé l’attitude du gouvernement italien de l’époque : « Quelques heures après le massacre, alors que la mer rejetait encore les corps des enfants noyés, nous avons vu la présidente du Conseil et le ministre Matteo Salvini participer à une soirée karaoké. Ils n’ont montré aucun respect pour la vie humaine. »
Selon l’eurodéputé, la catastrophe de Cutro ne peut être dissociée du cadre politique européen. Quelques jours après l’adoption du nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile, il a dénoncé un système qui, selon lui, « transforme la Méditerranée en frontière armée » et fait primer le contrôle migratoire sur le sauvetage en mer. « Cutro n’est pas une tragédie de la mer, c’est un massacre politique », a-t-il affirmé. « Nous sommes face à un système où la mort devient un effet secondaire acceptable. Il n’existe ni civilisation ni démocratie lorsque la défense des frontières vaut davantage qu’une vie humaine. »
Les familles des victimes ont ensuite pris la parole. Fatima Farzaneh, âgée de 25 ans, a rappelé qu’elles réclament depuis plus de trois ans une enquête indépendante établissant les responsabilités institutionnelles. Elle demande notamment que soit expliqué pourquoi les opérations de secours n’ont pas été déclenchées à temps, alors que les autorités avaient été alertées plusieurs heures auparavant par Frontex. Les familles réclament également la délivrance de visas leur permettant de se rendre en Italie pour se recueillir sur les tombes de leurs proches. « Dire un dernier adieu aux personnes que l’on aime est un droit humain fondamental », a-t-elle déclaré, avant de dénoncer « le silence » opposé jusqu’à présent par le gouvernement de Giorgia Meloni.
La jeune Afghane Zahra Barati a raconté que son frère avait fui les talibans dans l’espoir de trouver refuge en Europe. Sa disparition a laissé une famille composée uniquement de femmes, aujourd’hui confrontées seules au traumatisme de cette perte.
Parmi les survivants, Almoki Assad a livré un témoignage bouleversant. « Chaque nuit, je m’endors avec les cris des femmes et des enfants engloutis par les vagues », a-t-il confié, avant de lancer un appel aux responsables politiques : « Regardez les victimes comme des êtres humains, pas comme des statistiques. »
Le témoignage du médecin légiste à la retraite Orlando Omodeo, présent sur la plage de Cutro au matin du drame, a particulièrement marqué l’assistance. Il a expliqué avoir participé au sauvetage d’une vingtaine de rescapés tout en étant confronté, pour la première fois de sa carrière, à l’impossibilité de sauver davantage de vies. « Chaque vie perdue sur ces routes migratoires est un échec pour toute l’humanité », a-t-il déclaré. S’adressant aux dirigeants italiens, il les a interrogés : « Au nom de quel Dieu, de quelle patrie et de quelle famille justifiez-vous des politiques construites sur la haine des plus vulnérables ? »
Le médecin a également contesté la version officielle selon laquelle les conditions météorologiques rendaient toute intervention impossible. Selon lui, la mer était loin d’être démontée et deux remorqueurs océaniques stationnés dans le port de Crotone auraient pu intervenir. En larmes, il a conclu : « J’étais là. Pourquoi n’ont-ils pas été utilisés ? »
Le journaliste Giuseppe Pipita, qui suit le dossier depuis le premier jour, a dénoncé le manque de transparence de la procédure judiciaire en cours. Il a regretté que le procès se déroule à huis clos, empêchant les médias audiovisuels de rendre compte des audiences. « La responsabilité de ce drame n’incombe pas à la mer, mais aux personnes qui ont choisi de ne pas intervenir », a-t-il déclaré.
En conclusion de la rencontre, Mimmo Lucano a annoncé avoir déposé une question parlementaire demandant une reconstruction complète des responsabilités institutionnelles. Citant le célèbre texte de Pier Paolo Pasolini, Je sais, il a affirmé : « Je sais que 94 personnes, dont 34 enfants, sont mortes à quelques mètres du rivage. Je sais que des vies auraient pu être sauvées. Pour ces victimes et pour leurs familles, je continuerai à réclamer la vérité, la justice et la responsabilité des institutions. »








