Après la clôture de la campagne des deux candidats à la présidence de la République du Pérou, Keiko Fujimori et Roberto Sánchez, il est indispensable d’examiner les programmes gouvernementaux afin de voter en connaissance de cause. À cet égard, la chercheuse principale de l’Institut d’études péruviennes (IEP), Roxana Barrantes, propose une analyse intéressante de l’un des secteurs fondamentaux pour le futur gouvernement, qui aura une influence directe sur la population : l’économie.

Ce que ni Fujimori ni Sánchez ne disent sur le Pérou au sujet de la stabilité économique

Il y a une question à laquelle aucun des deux programmes gouvernementaux du second tour péruvien ne répond honnêtement : d’où viendra l’argent ? Fuerza Popular promet de porter les dépenses de santé à 7 % du PIB et celles de l’éducation à 6 %, de créer plusieurs nouvelles institutions et de formaliser un million de micro-entreprises (MYPES). De son côté, Juntos por el Perú promet d’étendre le programme Juntos à un million de mères vivant en milieu urbain, de porter le salaire minimum vital à 1 500 soles, de relancer le Fonds de stabilisation des carburants et de doubler les investissements ruraux. Ce sont là des promesses qui, mises bout à bout, représentent une pression fiscale énorme. Et aucun des deux candidats ne sait clairement comment les financer.

Dans un pays qui, en 2024, a enfreint pour la deuxième année consécutive ses règles budgétaires — avec un déficit de 3,5 % du PIB, supérieur au plafond autorisé —, ce n’est pas un détail négligeable. C’est l’héritage le plus lourd que recevra celui qui l’emportera le 7 juin, et les deux programmes le traitent avec une légèreté qui devrait alarmer.

La tentation, dans des débats comme celui de cette semaine, est de classer les programmes en fonction de celui qui offre le plus de stabilité pour l’investissement privé. C’est une question valable, mais incomplète. L’investissement privé ne se fait pas en vase clos : il a besoin d’un équilibre des pouvoirs, d’un pouvoir judiciaire qui fonctionne, de l’État de droit. Sans cet environnement institutionnel, le type d’investissement attiré n’est pas celui qui transforme une économie : c’est un investissement rentier, qui exploite et ne construit pas. Et sur ce point, les deux programmes présentent de sérieux problèmes.

Dans le cas de Fuerza Popular, le problème le plus évident ne réside pas dans ce que dit le programme, mais dans ceux qui le soutiennent. Le Congrès qui accompagnerait ce gouvernement est le même qui, selon les données du programme rival lui-même, a présenté plus d’un millier de projets de loi dont le coût fiscal est estimé à 27 milliards de soles par an en exonérations accordées aux grands intérêts économiques. La pression fiscale est passée de 17,5 % à 14,6 % du PIB en moins de quatre ans. Chaque point perdu équivaut à plus de dix milliards de soles en moins pour les écoles, les dispensaires et les routes. Face à ce bilan, la promesse d’une réforme fiscale visant à simplifier et à formaliser le système sonne comme une volonté sans contrepoids.

Dans le cas de Juntos por el Perú, le risque le plus grave est l’incertitude juridique. Son programme prévoit de revoir le système des concessions minières, de donner la priorité aux futures concessions accordées aux entreprises acceptant des conditions de transfert de technologie, de constituer un fonds souverain alimenté par les recettes minières et de décréter un moratoire en Amazonie. Ce sont là des propositions qui, prises dans leur ensemble, affectent la sécurité juridique des contrats en vigueur et peuvent déclencher des arbitrages internationaux. Le Pérou dispose d’un avantage comparatif minier — ce n’est pas de l’idéologie, c’est de la géographie — et le défi n’est pas de nier cet avantage, mais de l’exploiter pour financer le capital humain et les infrastructures qui permettront de mettre en place une dynamique économique plus diversifiée. Dire que nous n’exporterons plus de roches est un slogan, pas une politique.

L’industrialisation proposée par JP est structurellement correcte en tant qu’horizon à long terme. Le problème est que la construction de raffineries, de parcs industriels et de chaînes de valeur métallurgiques nécessite des décennies d’investissements soutenus et une sécurité juridique que le programme lui-même met en péril avec ses autres propositions. Il n’y a pas de contradiction plus coûteuse que celle-là.

Un sujet qui mérite une attention particulière est la proposition de Fuerza Popular de modifier la gouvernance de la SUNAT par le biais d’un conseil d’administration. Ceux qui se souviennent des épisodes du RUC sensible à la fin des années 90 savent que toute modification institutionnelle de l’administration fiscale qui ne comporte pas de garanties explicites contre l’ingérence politique peut devenir un instrument de pression sur les contribuables. La SUNAT a besoin d’une réforme, certes, mais d’une réforme qui renforce son autonomie technique, et non qui l’expose à de nouvelles captations.

Au final, la question qui reste en suspens après la lecture des deux programmes n’est pas de savoir lequel des deux est le plus favorable au marché ou le plus favorable à l’État. C’est une question plus délicate : lequel des deux a le plus de chances de gouverner avec suffisamment de cohérence institutionnelle pour que ses promesses — quelles qu’elles soient — se transforment en politiques concrètes et non en simples promesses en l’air ? Aucun des deux programmes ne répond à cette question. Et dans un pays qui gouverne depuis des années en mode de crise, cette omission est peut-être le plus grand risque de tous.

Voir l’article original sur Jugo.pe.