Sur l’île de Lanzarote, les contrastes sautent aux yeux. En parcourant les routes qui longent les côtes ou traversent les paysages volcaniques, le regard se pose sur une succession de complexes hôteliers, de résidences touristiques et de villas entièrement dédiées à la location saisonnière. Cette présence massive du tourisme sinscrit dans un modèle de développement qui interroge aujourdhui l’équilibre de l’île : jusqu’où peut-on développer l’activité touristique sur un territoire insulaire aux ressources limitées ?

Classée Réserve de biosphère par l’UNESCO depuis 1993, Lanzarote est reconnue pour son équilibre entre préservation des paysages, développement humain et gestion durable du territoire. L’organisation souligne notamment la valeur exceptionnelle de ses écosystèmes volcaniques, de ses paysages agricoles adaptés à un environnement aride et de son modèle historique d’intégration entre l’homme et la nature.

Un modèle touristique de plus en pus controversé

Constructions et hôtels Playa Blanca Lanzarote – Photos de Lola Lozano

Pourtant, de nombreux habitants et collectifs citoyens estiment que cet équilibre est aujourd’hui fragilisé. Le mouvement « Canarias tiene un límite » (« Les îles Canaries ont une limite ») dénonce un modèle fondé sur une croissance touristique permanente, alors même que les difficultés d’accès au logement augmentent pour une partie de la population locale. Selon les organisateurs des manifestations qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans l’archipel en 2024 et 2025, dont environ 2 000 à Lanzarote selon la presse locale, les bénéfices du tourisme ne compensent plus les pressions exercées sur le territoire, les infrastructures et le marché immobilier.

Pression immobilière et inégalités sociales

Cette dynamique semble se poursuivre à Lanzarote. À Costa Teguise, la municipalité a récemment annoncé la construction d’un nouveau complexe d’appartements quatre étoiles sur une surface de 17 625 mètres carrés. Le projet prévoit 143 logements touristiques représentant 292 places supplémentaires, pour un investissement de 14 millions d’euros. Pour ses défenseurs, ce type de projet participe au développement économique de l’île. Pour ses opposants, il illustre au contraire une stratégie qui privilégie l’expansion touristique alors que la question du logement pour les résidents reste au cœur des préoccupations.

Pour de nombreux habitants, le modèle touristique actuel contribue à accentuer les inégalités sociales. Les Lanzarotiens et les Lanzarotiennes sont de plus en plus nombreux à dénoncer les difficultés d’accès à un logement digne. Ester, qui souhaite conserver l’anonymat afin de protéger son emploi, travaille dans un hôtel près du port de Playa Blanca. Après quinze années passées àLanzarote, elle n’a réussi à trouver un logement convenable qu’il y a moins d’un an. L’une de ses amies vit aujourd’hui dans un garage faute d’alternative. Selon elle, de nombreuses personnes sont contraintes de quitter l’île en raison de la hausse des prix de l’immobilier et du manque de logements disponibles.
Une employée du secteur hôtelier de Playa Blanca souligne également les difficultés d’accès aux services publics. Selon elle, obtenir un rendez-vous médical et trouver un médecin peut parfois s’avérer particulièrement compliqué en raison de la pression exercée sur les infrastructures locales.

En février 2026, le mouvement « Lanzarote tiene un límite » (« Lanzarote a une limite ») s’est opposé à un projet de construction d’un hôtel de luxe dans la zone touristique de Playa Blanca. Cet établissement de 97 suites, situé à proximité de Marina Rubicón, comprendrait notamment des installations aquatiques, alors même que le territoire fait régulièrement face à des tensions sur l’approvisionnement en eau. Pour les opposants au projet, cette nouvelle construction symbolise les contradictions d’un modèle qui continue de miser sur l’expansion touristique malgré les limites écologiques et sociales de l’île.

Impacts environnementaux du tourisme et tensions liées ressources

Parmi les fragilités les plus souvent évoquées figure celle de leau, ressource particulièrement critique sur une île aride comme Lanzarote. Lapprovisionnement repose presque entièrement sur le dessalement, un système énergivore et dépendant des importations. Dans le même temps, les infrastructures de traitement des déchets et la pression du trafic routier alimentent lidée dun modèle déjà fortement contraint par ses limites physiques. Certains acteurs locaux alertent également sur une dépendance structurelle aux chaînes dapprovisionnement extérieures, rappelant que lautonomie de l’île en eau resterait extrêmement limitée en cas de rupture des ressources énergétiques.

L’augmentation du nombre de logements destinés aux touristes et la construction de nouveaux hôtels soulèvent également des questions environnementales. Laugmentation du trafic routier et lartificialisation de certains espaces naturels sont régulièrement évoquées par les associations citoyennes.

Au parc national de Timanfaya, les files de véhicules s’étendent sur plusieurs centaines de mètres malgré une période située hors de la haute saison estivale. Face à l’afflux croissant de visiteurs, les autorités ont d’ailleurs prévu la mise en place de nouveaux systèmes de gestion des accès.

Lun des aspects les plus frappants concerne la mobilité des touristes et ses émissions de CO. Une étude sur la mobilité touristique à Lanzarote, portant notamment sur la location de voitures et les alternatives de transport sur l’île, publiée en janvier 2019, indique que lindustrie touristique serait responsable denviron 5 % des émissions totales de CO, dont près de 75 % liées directement aux déplacements sur l’île. Cependant, peu d’études récentes permettent de mesurer précisément l’évolution de cet impact, malgré laugmentation continue du flux touristique.

Malgré le cadre légal qui légifère l’activité touristique, de nombreux habitants estiment que la poursuite de la construction d’hôtels et de résidences destinées à la location touristique ne permet ni de protéger durablement le territoire ni d’améliorer les conditions de vie de la population locale. Cette situation pose également la question de la responsabilité des décideurs politiques dans l’orientation du modèle de développement de l’île.

Les autorités des Canaries, à travers le « Gobierno de Canarias » et des organismes telles que lInstituto Tecnológico de Canarias, encouragent le développement de l’éolien et du solaire déjà présents sur l’île, afin de réduire la dépendance aux énergies fossiles qui alimentent notamment le dessalement de leau et le modèle touristique.

Lola Lozano