« L’homme doué d’intelligence (ou de discernement) est celui qui possède la capacité de saisir et de méditer les causes cachées des choses. Par causes cachées, nous entendons celles dont les choses tirent leur origine ; elles doivent être recherchées davantage par la raison que par l’expérience des sens. » Pierre Abélard, vers le milieu des années 1120.
Le maintien de la diversité religieuse et ethnique constitue un aspect important de la modernité, aujourd’hui assiégé. Le nationalisme ethnique, le tribalisme, le militantisme sous bannière religieuse ainsi que diverses formes d’exclusion économique, sociale et culturelle gagnent en légitimité dans des régions où existaient autrefois des sociétés multiculturelles et multiethniques relativement stables. Ce sont là des signes de démodernisation, c’est-à-dire d’une régression sur l’échelle de la modernité. La démodernisation ne doit pas être totale. L’Estonie et Israël, par exemple, présentent une modernité technologique tout en connaissant une démodernisation politique.
La démodernisation dans les mots et dans les faits
L’accès au savoir est un ingrédient essentiel de la modernité. Il peut créer ou détruire des idéologies, renforcer ou remettre en cause des dominations sociales. Aujourd’hui, le droit de savoir s’érode sur plusieurs questions de politique internationale. La démodernisation se manifeste par un déni de savoir et de pensée rationnelle. Renommer des rues, déboulonner des monuments ou interdire des langues font partie intégrante de cette dynamique visant à nier l’histoire. Le langage devient ritualisé et sert davantage à jeter des sorts qu’à informer.
L’usage, dans les grands médias occidentaux, de l’expression « invasion non provoquée à grande échelle » pour qualifier l’action de la Russie en Ukraine en est un exemple. Les experts reconnus en géopolitique qui suggèrent que l’élargissement de l’OTAN vers l’Est a contribué à provoquer cette guerre sont rapidement marginalisés.
Leur analyse des « causes cachées » – pour reprendre l’expression d’Abélard il y a près d’un millénaire – est rejetée comme de la « propagande du Kremlin ». Comme tous les processus sociopolitiques, l’élimination du débat rationnel résulte d’efforts concertés d’acteurs politiques. Discrédit, sanctions et même interventions policières sont mobilisés pour réduire au silence ou écarter des spécialistes respectés, affaiblissant ainsi l’expertise académique sur la Russie.
À l’inverse, l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, qui mériterait pourtant pleinement l’appellation de « non provoquée », n’a toujours pas été qualifiée ainsi par les médias dominants. Ceux-ci sont devenus non seulement des instruments de propagande mais aussi d’obscurantisme.
En Allemagne, comprendre l’adversaire est devenu un motif de stigmatisation: Putinversteher (« celui qui comprend Poutine »). Le débat rationnel sur les alternatives à l’égard de la Russie a été remplacé par une rhétorique partisane, moralisatrice et intéressée. De même, des accusations abusives d’antisémitisme étouffent souvent la discussion publique sur le traitement des Palestiniens par Israël.
Les appels à l’émotion prennent le pas sur les arguments rationnels. Le langage passionné employé par des responsables du Département d’État américain ou de l’Union européenne suggère que la démodernisation a pénétré profondément les sphères du pouvoir. L’expression d’intérêts géopolitiques se transforme en revendication de supériorité morale.
C’est Ronald Reagan qui introduisit l’expression « Empire du Mal » en mars 1983. Ce langage pouvait sembler adapté devant l’Association nationale des évangéliques à laquelle il s’adressait.
Près de vingt ans plus tard, en janvier 2002, George W. Bush introduisit « l’Axe du Mal » dans son discours supposément rationnel sur l’état de l’Union. Cette formule désignait les pays et mouvements résistant à l’hégémonie américaine. Sa charge émotionnelle préparait le terrain à l’invasion de l’Irak en 2003 par une coalition dirigée par les États-Unis. Plus récemment, l’attaque conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran a également été justifiée comme une croisade morale destiné à « libérer le peuple iranien ».
Un argument rationnel en faveur de ces guerres existe, mais il est rarement évoqué publiquement. Elles s’inscrivent dans le cadre du plan A Clean Break: Securing the Realm, élaboré en 1996 pour le futur Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Les interventions occidentales en Irak, au Yémen, en Libye et en Iran visaient la réalisation de cette stratégie. Le rôle israélien dans le déclenchement de ces guerres est désormais un secret de Polichinelle.
Des démocraties libérales intrinsèquement supérieures aux autres cultures ?
Les revendications de supériorité morale invoquent la démocratie, la liberté individuelle et l’État de droit afin de démontrer que les démocraties libérales seraient intrinsèquement supérieures aux autres cultures. Ces prétentions remplacent les anciennes doctrines de supériorité religieuse ou raciale qui justifièrent les conquêtes coloniales pendant des siècles. Pendant un demi-millénaire, elles ont légitimé exploitation, violence et génocides. La « mission civilisatrice », le « fardeau de l’homme blanc », le « soutien à la démocratie », le « changement de régime » ou la « responsabilité de protéger » désignent juste des formes variées d’intervention occidentale en Asie, en Afrique et en Amérique latine.
Paradoxalement, les nazis, pourtant connus pour leurs fréquents appels aux émotions, justifiaient l’invasion de l’Union soviétique de manière rationnelle : expansion vers l’Est (Drang nach Osten) et recherche d’« espace vital » (Lebensraum). Ils utilisaient le langage scientifique de leur époque pour établir une hiérarchie raciale génocidaire.
La démodernisation implique une dégradation durable des conditions matérielles, sanitaires et culturelles dans une société auparavant modernisée, avec un retour à des formes de vie et d’identités collectives « prémodernes ». Cela provoque protestations, soulèvements et insurrections. Dans la Russie de l’après-URSS, les chars puis les manipulations électorales furent utilisés pour les réprimer.
La crise ukrainienne peut également être analysée sous cet angle : une vaste région autrefois à la pointe du développement industriel soviétique avait déjà subi un processus de démodernisation bien avant 2014, lorsque des forces extérieures transformèrent une protestation populaire en renversement violent du gouvernement.
Ailleurs, les résultats électoraux peuvent être annulés (Roumanie), manipulés (Moldavie) ou truqués (Arménie) sous prétexte d’« ingérences du Kremlin ».
Dans d’autres pays, des mouvements populaires comme les Indignados en Espagne ou les gilets jaunes en France se sont essoufflés sans conséquences politiques majeures. Cela reflète la transformation des citoyens en consommateurs dépolitisés, facilitant le contrôle des récits dominants.
La démodernisation favorise également l’essentialisme, c’est-à-dire l’attribution de caractéristiques immuables à soi-même ou à autrui. Cela permet à certains Israéliens de croire que Dieu leur a accordé des droits exclusifs sur la terre située entre le Jourdain et la Méditerranée et que leur armée est « la plus morale du monde ». Selon cette logique essentialiste, les Arabes ne comprendraient que la force, ce qui justifierait la violence permanente d’Israël dans la région. Les dirigeants européens actuels semblent parfois appliquer un raisonnement similaire aux Russes.
Les préjugés et leurs conséquences
La normalisation des préjugés constitue une autre manifestation de la démodernisation. Elle repose sur la manipulation du savoir. Depuis près de vingt ans, les informations positives sur la Russie et les Russes ont pratiquement disparu des médias occidentaux. Cela nourrit la russophobie, qui cherche à présenter la Russie et les Russes comme intrinsèquement « méchants » !
Si la russophobie possède une longue histoire, sa renaissance contemporaine a été au centre d’une conférence organisée en juin 2026 dans l’ancienne ville russe de Pskov. Cette rencontre s’inscrivait dans le cadre du forum « C’est sur cela que nous tenons ». Son titre paraphrase la conclusion du célèbre film Alexandre Nevski d’Eisenstein : « Allez dire aux terres étrangères que la Russie vit. Qu’ils viennent sans crainte. Mais quiconque viendra à nous avec une épée périra par l’épée. C’est sur cela qu’a reposé et reposera la terre de Russie. »
Réalisé en 1938, ce film évoquait la défaite des chevaliers teutoniques près de Pskov en 1242 et constituait un avertissement à peine voilé à l’Allemagne nazie et à ses alliés européens. Ceux-ci l’ignorèrent et attaquèrent l’Union soviétique en juin 1941. Pskov fut occupée pendant plus de trois ans par des troupes allemandes, estoniennes, lettones et espagnoles. Lorsque l’Armée rouge libéra la ville en juillet 1944, seuls 168 habitants d’origine y subsistaient sur les 68 000 que comptait la ville avant-guerre.
Des chercheurs venus de plusieurs pays se réunirent pour étudier la russophobie et les réactions qu’elle suscite. Certains exposés portèrent sur ses manifestations au sein même de l’intelligentsia russe. D’autres analysèrent la démodernisation ethnonationaliste dans plusieurs anciennes républiques soviétiques, où « les Russes » – souvent héritiers de la population multiethnique soviétique plutôt que Russes ethniques – sont considérés comme étrangers. En Estonie voisine, ils sont fréquemment qualifiés « d’occupants ».
Au lieu de construire un nationalisme civique inclusif, les autorités baltes mettent l’accent sur l’appartenance ethnique, ce qui renforce la russophobie. Cette dernière est également alimentée par le rôle de ces pays comme États de première ligne de l’OTAN face à la Russie.
La russophobie est avant tout un phénomène occidental.
Une enquête mondiale menée en 2024 demandait : « Quelle est votre perception générale de la Russie ? » Les résultats montraient une situation particulière du monde occidental : tandis que la plupart des pays européens et de peuplement européen exprimaient des opinions négatives, le Sud global – de l’Égypte et du Nigeria jusqu’à la Chine et à l’Inde – manifestait majoritairement des sentiments positifs envers la Russie.
La conférence examina également les réactions à la russophobie. Plusieurs intervenants montrèrent qu’elle pouvait susciter des attitudes antioccidentales, conduisant à l’isolationnisme et à une démodernisation culturelle. Les débats illustrèrent la diversité des opinions discutées en Russie face aux sanctions occidentales imposées depuis 2014, et plus encore depuis 2022.
L’idée de séparer l’Europe de la Russie et de la Chine est parfaitement rationnelle dans le cadre des théories géopolitiques de Sir Halford Mackinder. Mais pour la faire accepter, les puissances occidentales ont eu recours à des arguments émotionnels, au contrôle de l’information et à la répression des dissidences. Cela a conduit de nombreux Européens à adhérer à leur propre récit moralisateur.
Les interdictions d’échanges culturels avec la Russie, le boycott de chanteurs d’opéra, l’annulation de conférences sur Dostoïevski ou de concerts incluant Rachmaninov sont devenus des pratiques normalisées.
L’Union européenne a rompu les liaisons ferroviaires et aériennes avec la Russie, alors même qu’elles avaient été maintenues sous Staline et durant toute la guerre froide. Être obligé de passer par Istanbul pour aller de Saint-Pétersbourg à Helsinki, un trajet qui durait quarante minutes en vol direct, constitue un véritable signe de démodernisation.
Ainsi, la russophobie, comme toute forme de racisme, peut sombrer dans l’absurde.
Le sommet sur la paix en Ukraine organisé en Suisse en 2024 excluait l’un des belligérants, la Russie. Pour ses organisateurs, inviter la Russie aurait été inconcevable et aurait relevé d’une « équivalence morale » inacceptable.
La russophobie, en tant que manifestation de la démodernisation, rejoint également une réhabilitation du colonialisme, fondé sur l’exclusion et la déshumanisation de l’Autre. Il y a quelques années, un président français exprimait sa fierté de ce que la France avait apporté à ses anciennes colonies.
Lors de la conférence sur la sécurité de Munich en 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a salué la colonisation européenne de l’Amérique comme « un héritage sacré », invitant les Européens à continuer cette tradition.
La comparaison de l’Europe à un jardin au milieu de la jungle, formulée par Josep Borrell, alors vice-président de la Commission européenne, s’inscrit dans la même logique.
La russophobie enveloppée dans des prétentions de supériorité morale accroît les risques d’une guerre nucléaire. Il en va de même du mouvement naissant en Russie visant à rejeter tout ce qui est occidental.
Ces deux phénomènes sont des manifestations de la démodernisation. Tous deux impliquent des puissances nucléaires et constituent donc une menace existentielle pour l’humanité.
Montréal, le 19 juin 2026
Yakov M. Rabkin, professeur émérite d’histoire, Université de Montréal
Yakov M. Rabkin est l’auteur de centaines d’articles et de plusieurs livres dont Demodernization: A Future in the Past et Le sionisme en 101 citations.








