À une époque marquée par une concurrence féroce, l’inégalité croissante, et le sentiment que le monde s’enfonce dans une impasse, une question dérangeante mais qu’on ne peut plus éluder se pose : que se passe-t-il lorsque l’argent devient le mythe central qui régit nos vies ?
La réflexion n’est pas nouvelle, mais elle revêt aujourd’hui une urgence sans précédent. Dans une conversation qui continue de résonner en raison de sa clarté le penseur latino-américain Silo faisait remarquer que le problème de fond n’est pas uniquement économique, mais profondément culturel et humain. « C’est la loi du plus fort qui prévaut », soulignait-il, décrivant comment nous avons transposé le darwinisme zoologique au domaine social, comme si la survie individuelle était le seul horizon possible.
Cette évolution — cette naturalisation de la force en tant que critère d’organisation — a engendré un climat mondial où la concurrence l’emporte sur la coopération et où le succès se mesure presque exclusivement en termes d’accumulation. Dans ce contexte, l’argent cesse d’être un moyen, pour devenir un mythe directeur, une valeur absolue qui subordonne toutes les autres.
Le mythe de l’argent : une réalité tangible aux conséquences intangibles.
Silo l’expliquait clairement : personne ne nie l’existence de l’argent ni sa fonction pratique. Ce qui est en question, c’est la place qu’il a occupée dans la hiérarchie des valeurs. Lorsque l’argent devient le centre, tout le reste — l’amitié, la solidarité, la foi, l’amour, la justice —se trouve relégué au second plan.
Et c’est là que surgit la question dérangeante : si l’argent est la valeur suprême qu’est-ce qui empêche quelqu’un de « poignarder son voisin » pour s’en procurer ? La métaphore est extrême, mais elle illustre un phénomène quotidien : des décisions politiques, entrepreneuriales et personnelles qui sacrifient des vies, des liens et des communautés au nom du profit économique.
Il en résulte un monde où la cohésion sociale s’érode, où la méfiance grandit, et où les valeurs susceptibles de favoriser une coexistence plus humaine semblent affaiblies ou ridiculisées. Le paradoxe est évident : plus l’argent est érigé en valeur absolue, plus la vie se déshumanise.
Une crise qui oblige à tout repenser
La situation actuelle — marquée par des crises économiques récurrentes, des tensions géopolitiques, des migrations massives et une dégradation accélérée de l’environnement — met en évidence les limites d’un système qui a fait passer la rentabilité avant la survie collective.
Silo avait averti que, ne serait-ce que pour des raisons de pure survie, l’humanité devra se réorganiser en s’appuyant sur de nouvelles valeurs. Il ne s’agit pas d’un idéalisme naïf, mais d’une nécessité historique. La question n’est plus de savoir si nous devons changer, mais si nous pourrons le faire à temps.
L’être humain en tant que valeur et préoccupation centrale
Face à ce constat, la proposition est aussi simple que révolutionnaire : placer l’être humain au centre. Non pas en tant que ressource, ni en tant que consommateur, ni en tant que main-d’œuvre, mais comme valeur fondamentale.
Qu’est-ce que cela signifierait concrètement ?
- Que les politiques économiques soient axées sur le bien-être et pas uniquement sur la croissance.
- Que la technologie soit développée pour libérer les gens, et non pour les exclure.
- Que l’éducation encourage l’empathie et la coopération, et pas seulement la compétitivité.
- Que la cohabitation repose sur la réciprocité et non sur une méfiance permanente
- Remettre l’être humain au centre ne signifie pas nier l’importance de l’argent, mais lui redonner sa place: celle d’un moyen au service de la vie et non d’une idole à laquelle on le sacrifie.
Une invitation à la réflexion collective
Cet article ne vise pas à apporter des réponses définitives, mais à ouvrir un espace de réflexion. Si le mythe de l’argent a façonné le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, le moment est peut-être venu de nous demander quel autre mythe — quelle autre valeur fondamentale — pourrait nous guider vers un avenir plus juste, plus humain et plus vivable.
Car, comme le rappelait Silo, les valeurs qui prédominent aujourd’hui ne favorisent pas la cohésion sociale. Et sans cohésion, aucune société ne peut perdurer.
Il est peut-être temps d’envisager un nouvel horizon. Un horizon au sein duquel l’être humain dans toute sa diversité et sa dignité, reprenne la place qu’il n’aurait jamais dû perdre.








