L’incapacité de nombreux décideurs occidentaux à comprendre l’Iran révèle les limites de la pensée géopolitique. L’Iran était souvent perçu comme un État qu’il était possible d’affaiblir par la pression militaire, les sanctions ou l’isolement. Or, ces analyses sous-estimaient la force de l’identité culturelle iranienne – une conscience civilisationnelle ancrée dans une histoire, une langue, une littérature et une mémoire collective partagées. Ce qui apparaissait de l’extérieur comme un problème géopolitique était aussi une réalité géoculturelle.

Cela soulève une question plus large : essayons-nous de comprendre le XXIe siècle avec des outils mieux adaptés au XXe ?

Les années 1970, 1980 et le début des années 1990 furent marquées par des enjeux géopolitiques majeurs. Les conflits importants portaient sur les États, les idéologies, les alliances militaires et les systèmes économiques. La diplomatie, les accords stratégiques et le leadership politique semblaient souvent capables de redéfinir le cours de l’histoire, de l’ouverture de Nixon à la Chine à l’apaisement des tensions de la Guerre froide, en passant par les accords d’Oslo.

Aujourd’hui, cependant, de nombreux conflits résistent à ces méthodes. La diplomatie demeure nécessaire, mais elle peine souvent à atteindre les forces profondes qui animent les événements. Les cessez-le-feu sont rompus, les accords sont remis en question et les solutions politiques laissent les tensions sous-jacentes irrésolues.

En effet, la crise de notre époque est peut-être moins géopolitique que géoculturelle.

Les États, la puissance militaire et les intérêts économiques restent importants. Mais l’identité culturelle est devenue une force de plus en plus déterminante qui façonne les comportements politiques, les choix économiques et les relations internationales. Les principaux enjeux du XXIe siècle s’articulent de plus en plus autour de l’identité, de l’appartenance, de la mémoire historique, de la culture et des visions concurrentes de l’avenir.

Cela se manifeste au Moyen-Orient, dans la montée de Donald Trump, le Brexit, l’hindutva en Inde, l’essor de la Chine, la guerre en Ukraine et le conflit israélo-palestinien. Les facteurs politiques et économiques sont importants, mais sous-jacentes à ceux-ci se trouvent des questions d’appartenance, de reconnaissance, de mémoire, de statut et de destin collectif.

Les plaques tectoniques culturelles du monde sont en mouvement. Les nations et les régions se définissent de plus en plus non seulement par leurs intérêts, mais aussi par leurs récits, leurs valeurs, leurs expériences historiques et leurs aspirations.

L’une des conséquences est que la démocratie, telle qu’elle est pratiquée actuellement dans de nombreux pays, peine souvent à offrir un horizon culturel partagé. Les systèmes politiques peuvent organiser le pouvoir, mais ils ne créent pas automatiquement de sens, de sentiment d’appartenance ou de but collectif.

Cela soulève des questions urgentes : comment les cultures évoluent-elles ? Comment différentes cultures peuvent-elles coexister tout en partageant le pouvoir et les ressources ? Comment remédier aux injustices historiques de manière à favoriser la réconciliation plutôt qu’à creuser les divisions ?

Si la culture devient centrale, alors une partie des travaux les plus importants à venir pourrait bien être de nature culturelle.

Le Mexique offre un exemple intéressant. Sous Andrés Manuel López Obrador et Claudia Sheinbaum, un effort a été déployé pour renforcer l’identité nationale en accordant une plus grande visibilité aux peuples autochtones, en reconnaissant le rôle des femmes dans la vie publique et en mettant l’accent sur la solidarité sociale. Que l’on approuve ou non tous les aspects de ces politiques, elles témoignent d’une tentative de redéfinir l’identité mexicaine en intégrant des secteurs historiquement marginalisés à un récit national plus large.

Plutôt que de considérer la culture comme une relique du passé, l’expérience mexicaine suggère qu’elle peut être réinterprétée et renouvelée en reliant les racines historiques aux réalités actuelles et aux aspirations futures. À bien des égards, le Mexique s’efforce de faire évoluer sa culture en élargissant la définition de l’appartenance à la communauté nationale. Les cultures autochtones ne sont pas présentées comme des vestiges du passé, mais comme des acteurs vivants contribuant à l’avenir de la nation. La participation des femmes n’est pas perçue comme une exigence extérieure, mais comme une composante de l’évolution continue de la société mexicaine. Les programmes sociaux sont souvent présentés non pas comme de simples mesures économiques, mais comme des expressions de solidarité nationale et de responsabilité collective.

Tandis que le Mexique cherche à élargir sa communauté culturelle en intégrant de nouvelles voix à un projet commun, de nombreux autres pays, en revanche, recherchent la sécurité en se tournant vers un passé idéalisé. Cette tension entre renouveau et restauration pourrait bien être l’un des enjeux géoculturels majeurs de notre époque.

Mais ce projet ne peut être compris isolément. Le Mexique se trouve confronté à une situation que peu de pays au monde connaissent : il doit construire et défendre une identité nationale cohérente, jouxtant l’une des puissances culturelles les plus influentes de l’histoire. Les États-Unis exportent leur langue, leurs divertissements, leur culture de consommation et leurs conceptions politiques avec une force qu’aucun accord diplomatique ne saurait contenir. Depuis plus d’un siècle, le Mexique doit absorber cette influence tout en affirmant sa propre spécificité civilisationnelle – et y parvient en grande partie.
Il convient de saluer ici non seulement les bonnes intentions, mais aussi les résultats obtenus de manière constante dans des conditions véritablement difficiles. Préserver la cohérence culturelle tout en côtoyant une superpuissance continentale, en gérant d’importantes pressions migratoires venues du Sud comme du Nord, et en surmontant de profondes inégalités internes – et ce, par l’expansion plutôt que par l’exclusion – constitue un accomplissement majeur qui mérite bien plus que de simples éloges.

Si le XXe siècle a été largement marqué par des luttes géopolitiques entre États et idéologies, le XXIe siècle pourrait être défini par des luttes géoculturelles autour de l’identité, de l’appartenance, de la mémoire et du sens. La réussite des sociétés dépendra peut-être moins de leur seule puissance militaire ou économique que de leur capacité à créer des récits culturels inclusifs qui génèrent cohésion, finalité et sentiment d’appartenance à un destin commun.

La culture n’est pas secondaire. Elle est l’une des principales forces motrices de la cohésion sociale, de l’orientation collective et de la transformation à long terme. Pour comprendre le monde émergent, il nous faut dépasser la géopolitique et adopter une perspective géoculturelle.