Interview d’Elvis Kenmegne, promoteur de Vacances aux sources

Le ghomala, langue identitaire des Bamilékés, peuple de l’ouest Cameroun connaît aujourd’hui un recul préoccupant dans son usage quotidien. A Baham, face à cette situation, plusieurs groupes, associations et enseignants multiplient les initiatives pour préserver et transmettre cet important élément du patrimoine culturel des Grassfields aux jeunes générations. C’est dans cette optique que s’inscrit « Vacances aux sources », un programme qui permet aux jeunes de mettre à profit leurs vacances en s’investissant dans l’apprentissage du ghomala et dans la maitrise de la culture. Nous sommes allés à la rencontre d’Elvis KENMEGNE, promoteur de cette initiative, pour en savoir davantage sur l’enseignement du ghomala.

Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre engagement en faveur du ghomala ?

La colonie de Vacances aux sources a pour mission d’offrir aux enfants et adolescents un temps de vacances comportant un programme d’activités de loisirs et de culture de qualité, diversifié et même unique en son genre. Les valeurs que nous prônons dans ces programmes sont : la solidarité ardente, la confiance, la reconnaissance, l’amour du prochain, l’amour de sa culture, le respect, la paix et toutes les valeurs qui sous-tendent notre culture.

Quel constat faites-vous aujourd’hui sur la pratique du ghomala au sein de la communauté Baham ?

Le constat aujourd’hui est très satisfaisant parce que toute la communauté Baham s’active de plus en plus pour l’avancement du ghomala sur le terroir d’abord et même hors du pays. C’est d’ailleurs en nous appuyant sur la communauté Baham d’ici que nous avons pu avoir des apprenants à l’étranger. Nous avons ainsi envoyé nos livres et supports d’apprentissages aux ressortissants Baham installés dans les pays comme le Canada, les USA, la France etc.

Pourquoi aujourd’hui de nombreux jeunes Baham ont des difficultés à parler leur langue maternelle ?

Certains jeunes Baham ont encore des difficultés à parler le ghomala parce qu’ils n’ont pas accès aux enseignements puisque nous n’avons pas de moyens pour nous déployer partout où il faut et enseigner cette langue. Toutefois, depuis que l’autorité en charge de l’éducation a inscrit le ghomala dans les programmes scolaires, les jeunes s’intéressent de plus en plus à cette langue et s’efforcent beaucoup à la parler.

Peut-on réellement préserver la culture et les traditions Baham sans parler le ghomala ?

Non. On ne peut pas préserver la culture Baham, ni la promouvoir sans avoir des assises en ghomala, à défaut de la parler couramment. Dissocier la culture du ghomala c’est comme poser la fondation d’une bâtisse en matériaux provisoire. La culture est la base de notre langue.

Comment les autorités traditionnelles peuvent-elles contribuer à la sauver et à promouvoir le ghomala ?

Les autorités traditionnelles peuvent contribuer efficacement à l’avancement et à l’apprentissage du ghomala en mettant tout simplement la main à la pâte. Chaque autorité traditionnelle devrait agir sur son cercle de contrôle pour promouvoir le ghomala à travers les rencontres avec les jeunes, les familles etc. Ceci permet ainsi de les connecter à l’énergie source qui est la base de la culture de chaque peuple. Le ghomala n’est qu’un pan de cette culture. D’ailleurs, il n’est pas possible de s’adresser efficacement aux divinités en une autre langue que le ghomala. Nous savons que les mots ont des vibrations et par conséquent, les vibrations ne peuvent pas être les mêmes lorsqu’on s’adresse aux divinités en parlant une autre langue.

Depuis que vous vous investissez dans l’enseignement du ghomala, quels sont les changements positifs observés chez les participants de Vacances aux sources ?

Les participants de Vacances aux sources montrent des acquis positifs. Aujourd’hui, nous avons déjà des encadreurs-enseignants alors qu’ils étaient de simples apprenants il ya trois ans. Ils dialoguent, animent les fora WhatsApp et enseignent parfaitement le ghomala. Ils sont les auteurs de tous les QCM dédiés aux enseignements.

Pouvez-vous partager avec nous quelques expériences marquantes de votre parcours d’enseignant du ghomala ?

Les expériences marquantes liées à l’enseignement du ghomala sont nombreuses. Déjà, la confiance que les ainés, les parents et les ancêtres nous donnent nous émerveille beaucoup. Il y a aussi le fait que des notables, des rois nous transmettent certaines connaissances culturelles et traditionnelles ; c’est la preuve que nous sommes au firmament de l’enseignement du ghomala et de la promotion de notre culture. Sur le plan personnel, depuis que j’ai commencé à enseigner le ghomala, mon épanouissement est accompli. Des chemins positifs inoubliables se sont ouverts dans ma vie. Et puis, l’enseignement du ghomala est tellement passionnant que certaines personnes qui avaient rejoint le projet par curiosité y sont restées, reléguant même leur première profession au second plan pour se consacrer à temps plein à l’enseignement de cette langue maternelle. Aujourd’hui, ils n’envient personne et sont très épanouis.

Baham compte 16 villages et le ghomala est le pilier de son identité. Quel message adressez-vous aux jeunes et aux parents au sujet de la votre mobilisation au profit du ghomala ?

J’invite les jeunes et les parents à venir s’inscrire au Mouvement pour l’Emergence de la Culture Bamiléké (MECUBA) qui est le centre par excellence d’enseignement du ghomala. MECUBA ACADEMY situé à Biyem-Assi à Yaoundé en face General Voyage fonctionne à plein régime et offre des cours de langue maternelle, de culture, d’art culinaire, de danse traditionnelle et de tout ce qui peut contribuer à l’émergence de notre culture. Ils peuvent également rejoindre les groupes et fora dédiés à cette langue. Les enfants particulièrement ne doivent pas oublier que Vacances aux sources est le cadre idoine qui leur permet de rendre leurs vacances utiles.