Depuis plusieurs semaines, les manifestations contre le décret-programme se multiplient en Fédération Wallonie-Bruxelles (en Belgique, il s’agit de la structure étatique qui s’occupe de  l’enseignement en langue française). Enseignants, éducateurs, étudiants, élèves et parents dénoncent une série de mesures qui s’inscrivent, selon eux, dans une logique d’austérité touchant l’enseignement et la culture.

Parmi les dispositions les plus contestées figurent l’augmentation de la charge de travail des enseignants, l’ouverture des flexi-jobs à l’enseignement public ainsi que plusieurs réductions budgétaires. Les opposants au texte craignent notamment que ces économies se fassent au détriment de la qualité de l’enseignement et des élèves les plus précarisés.

Les inquiétudes concernent également la diminution des moyens destinés à certains dispositifs d’aide aux familles, comme la distribution gratuite de matériel scolaire ou encore la gratuité des repas dans certaines écoles. Pour de nombreux manifestants, ces mesures risquent d’accentuer les inégalités sociales déjà présentes au sein du système scolaire.

Les jeunes se mobilisent eux aussi. Étudiants et élèves affirment être directement concernés par ces réformes, qu’ils perçoivent comme une menace pour l’avenir de l’enseignement et pour leurs conditions d’apprentissage.

Une charge de travail en augmentation

L’une des mesures les plus débattues concerne le passage de 20 à 22 périodes hebdomadaires pour certains enseignants du secondaire. Cette augmentation représente environ 10 % de temps de travail supplémentaire sans augmentation salariale équivalente.

Selon les estimations de la Fédération Wallonie-Bruxelles, cette mesure permettrait de compenser l’équivalent de 1 300 postes à temps plein et contribuerait à répondre à la pénurie d’enseignants que connaît actuellement le secteur.

Cependant, plusieurs enseignants et futurs diplômés craignent que cette réforme ne produise l’effet inverse. En augmentant le nombre d’heures assurées par les enseignants déjà en poste, le nombre d’heures disponibles pour les enseignants temporaires pourrait diminuer.

Cette situation inquiète particulièrement les jeunes qui s’apprêtent à entrer dans la profession. Beaucoup redoutent de rencontrer davantage de difficultés pour décrocher un emploi stable ou un horaire complet.

Une ancienneté qui favorise les enseignants déjà en place

Pour Alicia Cleymans institutrice maternelle à l’école Maria Assumpta, le système de réaffectation et d’ancienneté risque de favoriser davantage les enseignants déjà en poste, au détriment des personnes récemment entrées dans la profession.

« Il y a encore beaucoup de personnes nommées qui sont toujours en fonction. Avec les nouvelles réformes, plein de personnes vont récupérer des heures. »

L’institutrice explique que l’ancienneté est prise en compte au sein des différents pouvoirs organisateurs. Lorsqu’un enseignant perd son poste ou une partie de ses heures, il peut être réaffecté en fonction de son ancienneté avant qu’un nouvel engagement ne soit envisagé.

Selon elle, cette situation pourrait avoir des conséquences directes pour les nouveaux enseignants. « Cela va pousser plein d’écoles à dire aux personnes engagées en dernier : “Désolé, mais je ne peux pas vous garantir d’emploi”. »

Derrière ces mécanismes administratifs, la jeune diplômée craint surtout de voir les perspectives d’embauche se réduire pour les nouveaux entrants dans la profession.

« Nous, on n’a pas le choix que d’attendre que tous ces postes soient remplis par les personnes prioritaires. On ne peut récupérer que les restes. »

Pour cette enseignante, les réformes risquent donc d’accentuer l’incertitude professionnelle qui caractérise déjà les débuts de carrière dans l’enseignement. Les heures disponibles pourraient être redistribuées en priorité aux enseignants bénéficiant d’une plus grande ancienneté, réduisant ainsi les opportunités pour les nouveaux diplômés.

« Toutes ces réaffectations sont prises en compte avant de proposer de nouveaux postes. Les emplois disponibles sont ensuite répertoriés sur une plateforme, mais cela réduit forcément les possibilités pour les personnes qui arrivent dans le métier. »

Des jeunes diplômés inquiets pour leur avenir

L’ouverture des flexi-jobs à l’enseignement public suscite également de nombreuses interrogations. Cette mesure permet à certaines personnes exerçant déjà une autre activité professionnelle de venir travailler dans l’enseignement sous certaines conditions.

Pour Alicia Cleymans, cette réforme risque d’accentuer la précarité des jeunes enseignants.

« Les flexi-jobs sont ouverts à l’enseignement public. En dessous de 14 semaines d’absence, des personnes peuvent compléter avec un deuxième travail. Cela accentue encore plus notre précarité. »

Selon elle, les nouveaux diplômés et jeunes enseignants devront multiplier les établissements afin de trouver suffisamment d’heures pour constituer un horaire complet.

« Nous, jeunes enseignants, allons devoir être dans plusieurs écoles, tout faire pour que nos horaires coïncident et gérer nos trajets, tandis que les personnes en flexi-job pourront se permettre d’être beaucoup plus flexibles. »

Pour cette enseignante, les difficultés déjà présentes lors de l’entrée dans le métier risquent ainsi de s’accentuer davantage.

La question des qualifications

Au-delà de l’emploi, l’enseoigante s’inquiète également des conséquences que ces mesures pourraient avoir sur l’encadrement des élèves.

Si elle ne pense pas que les établissements engageront des personnes sans aucun lien avec l’enseignement, elle estime néanmoins que les critères de recrutement pourraient devenir moins exigeants.

« Ils ne vont pas engager quelqu’un qui n’a rien à voir avec l’enseignement, mais ils vont être moins regardants. »

Dans l’enseignement maternel, cette question est particulièrement sensible. La prise en charge de très jeunes enfants nécessite des compétences spécifiques acquises au cours de plusieurs années de formation.

« J’ai un diplôme, j’ai dû passer des tests et des examens adaptés pour être apte à travailler avec des enfants si petits, car un accident peut très vite arriver. »

Pour elle, l’ouverture des flexi-jobs contribue également à dévaloriser les diplômes de l’enseignement.

« En tant qu’institutrice maternelle, on ne peut normalement pas être engagée sans le diplôme adéquat. Rien qu’au niveau de la sécurité et de l’encadrement des enfants, on ne confie pas des enfants de deux ans et demi ou trois ans à n’importe qui. »

L’enseignante évoque également les risques liés au contrôle des personnes amenées à travailler auprès des enfants.

« Plus le nombre de dérives possibles que l’on peut imaginer imaginer. À mon avis, il faudra demander un extrait de casier judiciaire ou un certificat de bonne vie et mœurs, mais à quel point ces documents sont-ils fiables ? »

Une mobilisation pour lavenir de lenseignement

À travers les manifestations, les opposants au décret-programme dénoncent une série de mesures qu’ils considèrent comme des économies réalisées au détriment de secteurs essentiels. Pour eux, l’enseignement et la culture devraient au contraire faire l’objet d’investissements afin de répondre aux défis actuels.

Les inquiétudes exprimées par les enseignants, les futurs diplômés et les étudiants témoignent d’une même préoccupation : celle de voir les conditions d’enseignement se dégrader et les inégalités se renforcer. Au-delà des débats budgétaires, c’est donc la question de l’avenir de l’école publique qui se retrouve aujourd’hui au cœur des mobilisations.

Une entrée dans le métier marquée par lincertitude

Les difficultés ne s’arrêtent pas à la recherche d’un premier poste. Dans l’enseignement fondamental, l’ouverture de nouvelles classes dépend notamment du nombre d’élèves comptabilisés en début d’année scolaire. Certains postes ne sont ainsi créés qu’après les opérations de comptage réalisées au mois d’octobre.

Pour les jeunes diplômés, cette situation prolonge une période d’incertitude déjà importante au moment de l’entrée dans la profession.

« Il faut qu’économiquement, tu puisses te permettre d’attendre jusqu’au mois d’octobre pour te trouver du travail. Pour certaines, on finit en juin et on ne peut pas prolonger notre job étudiant. On se retrouve sans rien, sans sécurité d’emploi. »

Ce dimanche, une manifestation à également été organisée à Bruxelles pour dénoncer l’augmentation des dépenses militaires en Europe et ses conséquences sur la sécurité sociale et les services publics, notamment l’enseignement. Après des coupes budgétaires importante en Fédération Wallonie Bruxelles, l’inquiétude est renforcée par les déclarations du secrétaire général de l’OTAN, qui estime que les pays européens devraient consacrer davantage de moyens à la défense, en enlevant d’avantages de dépenses publiques comme l’éducation, la santé ou les pensions.

Lola Lozano