Nous publions ici un bref résumé de l’essai de Gresa Hasa, doctorante à la Faculté de droit et au Centre d’études sur l’Europe du Sud-Est de l’Université de Graz, en Autriche.
L’essai en anglais s’intitule « Comprendre la révolution des flamants roses en Albanie : comment un projet immobilier de Jared Kushner est devenu un symbole de la lutte contre le capitalisme de connivence » et a été publié par la Fondation Rosa Luxemburg.
Ces deux dernières semaines, des citoyennes et citoyens albanais ont manifesté en masse dans les rues de tout le pays contre le gouvernement. Le seul précédent à un tel événement remonte aux manifestations qui ont suivi la chute de la dictature stalinienne en 1991, réclamant la liberté et la démocratie.
Ces manifestations visent à la fois la majorité au pouvoir du « socialiste » Edi Rama et le principal parti d’opposition « Démocrates » dirigé par Sali Berisha, des politiciens corrompus que les manifestants souhaiteraient voir en prison.
Les manifestations actuelles témoignent d’une crise profonde de la représentation politique et d’une remise en cause croissante du modèle socio-économique qui a façonné l’Albanie au cours des trois dernières décennies.
L’élément déclencheur des manifestations fut l’approbation de projets de développement touristique de luxe sur l’île de Sazan, qui fait partie du parc national marin de Karaburun-Sazan, et dans la lagune de Narta, notamment la plage de Pishë-Poro à Zvërnec, intégrée au paysage protégé de Vjosa-Narta. Cette zone constitue un écosystème crucial en Méditerranée, servant d’escale essentielle aux oiseaux migrateurs entre l’Europe et l’Afrique. Elle abrite également une biodiversité extraordinaire, offrant un habitat à plus de 200 espèces, dont des animaux emblématiques comme la tortue caouanne, le phoque moine de Méditerranée et la grenouille d’Albanie, ainsi que des pélicans et des flamants roses, devenus symboles du mouvement.
En 2004, le gouvernement albanais a accordé à la région de Vjosa-Narta le statut de paysage protégé, une désignation encore renforcée par la loi de 2017 sur les aires protégées.
La loi a ensuite été modifiée en 2024, affaiblissant les restrictions de longue date sur le développement dans ces zones et soulevant des inquiétudes quant à la subordination des objectifs de conservation aux intérêts privés.
La même année, les médias américains ont rapporté qu’Ivanka Trump et son mari, Jared Kushner, prévoyaient de développer un projet de tourisme de luxe dans la région, comprenant un complexe hôtelier de 1,4 milliard de dollars sur l’île de Sazan et un projet de 4,7 milliards de dollars à Zvërnec, près de la ville côtière de Vlora.
Le projet, baptisé Zvërnec Développement de l’Adriatique Sud, est piloté par Atlantic Incubation Partners, une société affiliée au fonds Affinity Partners de Jared Kushner. Le gouvernement albanais a accordé à Atlantic Incubation Partners le statut d’investisseur stratégique, lui permettant ainsi de bénéficier de procédures d’approbation accélérées et d’autres dispositions particulières dans le cadre du dispositif albanais d’investissement stratégique.
Par ailleurs, une enquête du Balkans Investigative Reporting Network (BIRN) a révélé un réseau controversé d’intérêts économiques et politiques locaux derrière la famille présidentielle américaine, incluant des individus liés à des allégations de crime organisé, de faute professionnelle judiciaire et l’un des oligarques les plus puissants d’Albanie, Shefqet Kastrati.
Alors que le Premier ministre albanais, Edi Rama, affirme que le projet n’existe pas encore, des travaux préparatoires sont déjà en cours, en violation de la réglementation en vigueur.
Ces derniers jours, il est apparu que le gouvernement avait officiellement approuvé le lancement des travaux en janvier 2025, à l’issue d’une procédure décisionnelle opaque qui a largement échappé au contrôle public.
Les manifestations à Zvërnec ont débuté le 23 mai. Les habitant·e·s et les militant·e·s locaux ont condamné l’intervention dans une zone protégée, arguant notamment qu’il s’agissait d’un accaparement de terres au profit de milliardaires étrangers, d’oligarques bénéficiant d’importants soutiens politiques et de l’establishment politique qui avait rendu le projet possible.
Le 30 mai, des personnes rassemblées pacifiquement à Zvërnec ont été attaquées par des agents de sécurité privés de Kastrati, qui ont également arrêté l’une des personnes manifestantes, tandis que la police d’État a refusé d’intervenir.
Pour beaucoup, cet épisode est devenu une preuve supplémentaire de la complicité du gouvernement dans un projet suspect et de l’incapacité de l’État à protéger ses citoyennes et citoyens.
Une vague de mobilisation plus large a transformé ce qui avait commencé comme une lutte environnementale locale en un mouvement de protestation national.
Se sentant trahis à la fois par les partis au pouvoir (« socialistes ») et par l’opposition (« démocrates »), la population a mis en place de nouvelles formes d’organisation et de résistance collective.








